Moyen-Orient

Deuil national en Iran : derrière les funérailles de Khamenei, l'énigme d'un successeur invisible

Des millions d'Iraniens sont attendus pour six jours d'hommages au Guide suprême tué dans les frappes américano-israéliennes de février. Son fils Mojtaba n'a plus paru en public depuis sa désignation.

Par Léa Hoffmann · · 7 min de lecture

Le cercueil d'Ali Khamenei recouvert du drapeau iranien, exposé sous les minarets turquoise de la grande Mosalla Imam Khomeini de Téhéran, entouré d'une foule en deuil vêtue de noir.
Le cercueil d'Ali Khamenei exposé à la grande Mosalla Imam Khomeini de Téhéran, au premier jour des funérailles nationales, le 3 juillet 2026. Image d'illustration générée par intelligence artificielle. Illustration générée par IA — Status

Il aura fallu plus de quatre mois à la République islamique pour enterrer son Guide. Vendredi, le cercueil d'Ali Khamenei, drapé du drapeau iranien, a été exposé à la grande Mosalla Imam Khomeini de Téhéran, ouvrant six jours de funérailles nationales pour l'homme qui a dirigé l'Iran pendant trente-sept ans, tué le 28 février dans les premières heures de la guerre aérienne américano-israélienne. Des délégations d'une trentaine de pays et des dignitaires religieux venus de plus de 90 pays ont commencé à défiler devant la dépouille.

Le régime veut faire de ces obsèques une démonstration : celle d'une nation soudée après une guerre qui a fait, selon le bilan iranien, 3 468 morts et environ 26 500 blessés. Mais elles constituent aussi le premier grand rendez-vous public d'un pouvoir recomposé dans l'urgence — et dont le nouveau visage, Mojtaba Khamenei, fils du défunt désigné en mars par l'Assemblée des experts, n'est précisément jamais apparu en public.

Le président Massoud Pezeshkian a exhorté les Iraniens à se mobiliser en masse : le « martyre » de Khamenei « n'est pas la fin du chemin, mais le début d'un nouveau chapitre d'unité et de résilience », a-t-il écrit. Les estimations officielles rapportées par Gulf News tablent sur 15 à 20 millions de participants sur l'ensemble de la semaine ; Al Jazeera évoque plus de 20 millions de personnes attendues dans la seule capitale, et les organisateurs ont avancé le chiffre de 35 millions — des ordres de grandeur qui, s'ils se confirmaient, placeraient ces funérailles au niveau de celles de l'ayatollah Rouhollah Khomeiny en 1989, parmi les plus imposantes de l'histoire moderne. Téhéran vivra au ralenti : administrations fermées de samedi à lundi, circulation restreinte, espace aérien partiellement fermé vendredi et totalement lundi.

Selon le programme diffusé par les médias d'État iraniens et détaillé par Al Jazeera, les cérémonies se déploieront par étapes :

  • 3 juillet : hommages des responsables étrangers et des dignitaires religieux à la grande Mosalla de Téhéran ;
  • 4-5 juillet : cérémonies publiques autour du cercueil exposé à la Mosalla ;
  • 6-7 juillet : processions à travers Téhéran, puis vers la ville sainte de Qom ;
  • 8 juillet : processions dans les sanctuaires chiites de Najaf et de Kerbala, en Irak ;
  • 9 juillet : inhumation au sanctuaire de l'imam Reza à Machhad, ville natale de Khamenei.

Parmi les invités confirmés figurent le premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif — médiateur clé entre Washington et Téhéran —, le Russe Dmitri Medvedev en émissaire spécial de Vladimir Poutine, le vice-président de l'Assemblée nationale populaire chinoise He Wei, les présidents géorgien Mikheïl Kavelachvili et tadjik Emomali Rahmon, le ministre des affaires étrangères des talibans ainsi qu'une délégation indienne. Peu de dirigeants occidentaux sont attendus.

Quatre mois entre la mort et la tombe

Ali Khamenei, 86 ans, Guide suprême depuis 1989, a été tué le 28 février dans sa résidence de Téhéran, lors de la première vague de frappes conjointes — « Operation Epic Fury » côté américain, « Roaring Lion » côté israélien. Plusieurs membres de sa famille — dont, selon les informations rapportées, une fille, un gendre, une belle-fille et un petit-enfant — ont péri avec lui. Le gouvernement iranien a confirmé sa mort le 1er mars. L'inhumation, initialement annoncée pour le début du mois de mars (les 4-6 mars selon les premières indications), a été repoussée en pleine guerre : les autorités invoquaient le risque d'attaques et le danger que représentent des foules immenses, hantées par le souvenir de la bousculade meurtrière des funérailles de Qassem Soleimani en 2020.

Ces quatre mois ont bouleversé la donne. L'Iran a fermé le détroit d'Ormuz, provoquant ce que l'Agence internationale de l'énergie a décrit comme la plus grande rupture d'approvisionnement de l'histoire du marché pétrolier mondial. Un cessez-le-feu négocié par le Pakistan est entré en vigueur le 8 avril, avant que Washington et Téhéran n'annoncent, le 14 juin, le « mémorandum d'Islamabad » : un cadre en quatorze points prévoyant la réouverture du détroit sous trente jours, le dégel d'environ 24 milliards de dollars d'avoirs iraniens, un allègement des sanctions et une fenêtre de soixante jours pour des négociations nucléaires. Donald Trump l'a signé le 17 juin, au sortir du G7, et Massoud Pezeshkian à Téhéran.

Le président du Parlement, Mohammad Bagher Ghalibaf, qui conduit les négociations avec les États-Unis, a donné aux funérailles un ton de défi dans un message relayé par les médias d'État :

« Nous devons nous lever et porter à la face du monde le cri du sang de la nation, afin que le monde sache que la nation honorable et noble d'Iran ne reste pas silencieuse devant l'oppression… et n'abandonnera pas le sang de son Imam. »

Dans un autre appel, il a exhorté « tous les membres du peuple iranien à créer, par leur présence impressionnante, une page glorieuse de l'histoire de l'Iran islamique ».

Un Guide sans visage

La succession, elle, a été réglée en quelques jours — mais sous une pression extraordinaire. L'Assemblée des experts, l'organe clérical de 88 membres chargé par la Constitution de désigner le Guide suprême, a siégé du 3 au 8 mars, en partie par vote en ligne pour des raisons de sécurité en temps de guerre. Mojtaba Khamenei, 56 ans, soutenu par les Gardiens de la révolution, l'a emporté face à des candidats dont l'ancien président Hassan Rohani et Hassan Khomeiny, petit-fils du fondateur de la République islamique. Le New York Times a rapporté qu'il n'avait recueilli que 59 voix sur 88, alors que l'annonce officielle revendiquait l'unanimité ; le testament du défunt se serait opposé à l'élévation de son fils, et des témoignages font état de pressions des Gardiens sur les membres de l'Assemblée.

Depuis la proclamation du 9 mars, le nouveau Guide suprême n'a fait aucune apparition publique. Les médias d'État ont reconnu qu'il avait été blessé dans des frappes aériennes, et son absence — y compris, selon IranWire, aux funérailles de sa propre épouse — nourrit les spéculations sur son état de santé et sur l'identité de ceux qui exercent réellement le pouvoir. Le ministre israélien de la défense, Israël Katz, a déclaré que Mojtaba Khamenei était « voué à la mort », ce qui a conduit le chef de la diplomatie iranienne, Abbas Araghchi, à promettre une riposte immédiate et puissante à toute menace contre la direction du pays. Le nouveau Guide paraîtra-t-il au bord de la tombe de son père ? Ce pourrait être la question la plus scrutée de la semaine.

Le baril retombe, Doha attend

Ces funérailles surviennent à un moment diplomatique délicat. Les pourparlers de suivi à Doha sont suspendus le temps des cérémonies, même si le Qatar fait état de « progrès positifs » dans les contacts indirects entre Américains et Iraniens. Le Brent, qui avait bondi au-delà de 120 dollars le baril au plus fort de la crise d'Ormuz — le brut américain dépassait encore les 100 dollars à la mi-mai, selon CNBC —, est retombé cette semaine sous les 71 dollars, son plus bas niveau depuis l'avant-guerre, à mesure que le trafic dans le détroit repassait le cap des 10 millions de barils par jour.

Pour l'Europe, qui a encaissé le choc énergétique sous forme de croissance ralentie et d'inflation accrue, un règlement durable desserrerait l'une des contraintes les plus lourdes pesant sur son économie et sa sécurité depuis le début du conflit. Le symbole du calendrier n'a échappé à personne : la première journée d'hommage populaire, le 4 juillet, coïncide avec le 250e anniversaire de l'indépendance des États-Unis — une concomitance que Téhéran, selon CNN, assume comme un message de défi. Les responsables militaires iraniens ont averti Washington et Israël contre toute frappe pendant les cérémonies. Six jours durant, au moins, la République islamique veut braquer les regards du monde sur ses foules — et sur sa conviction que le système bâti pendant trente-sept ans par son Guide défunt peut lui survivre.

Questions fréquentes

Pourquoi l'inhumation d'Ali Khamenei a-t-elle été repoussée de quatre mois ?
Initialement prévue début mars (les 4-6 mars selon les premières indications), elle a été reportée en raison de la guerre en cours et des risques sécuritaires : les autorités craignaient des attaques et redoutaient la gestion de foules immenses, avec en mémoire la bousculade meurtrière des funérailles de Qassem Soleimani en 2020.
Qui succède à Ali Khamenei à la tête de l'Iran ?
Son fils Mojtaba Khamenei, 56 ans, soutenu par les Gardiens de la révolution, a été proclamé Guide suprême le 9 mars par l'Assemblée des experts, devant l'ancien président Hassan Rohani et Hassan Khomeiny. Le New York Times évoque 59 voix sur 88 malgré une unanimité officiellement revendiquée. Il n'est jamais apparu en public depuis.
Quels dirigeants étrangers assistent aux funérailles ?
Des délégations d'une trentaine de pays sont annoncées, dont le premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif, Dmitri Medvedev en émissaire de Vladimir Poutine, le vice-président de l'Assemblée nationale populaire chinoise He Wei, les présidents géorgien et tadjik, le ministre des affaires étrangères des talibans et une délégation indienne. Peu de dirigeants occidentaux sont attendus.
Quelles conséquences la crise a-t-elle eues sur le pétrole et l'Europe ?
La fermeture du détroit d'Ormuz a provoqué, selon l'AIE, la plus grande rupture d'approvisionnement de l'histoire du marché pétrolier : le Brent a dépassé 120 dollars avant de retomber sous 71 dollars cette semaine. Le choc a ralenti la croissance européenne et alimenté l'inflation.
Sources(17)
  1. 1Mapping Iran's Ali Khamenei funeral: Where mourners will gather each dayAl Jazeera · aljazeera.com
  2. 2Iran war live: Tehran slams US before huge funeral for Ali KhameneiAl Jazeera · aljazeera.com
  3. 3Iran sends defiant message to Trump with colossal funeral for slain Supreme Leader Ali KhameneiCNN · cnn.com
  4. 4Live updates: Khamenei's casket on display as Iran prepares for days of huge funeral processionsCNN · cnn.com
  5. 5Iran set to bury Supreme Leader Khamenei after days of funeral ceremoniesThe Hill · thehill.com
  6. 6Pakistani Prime Minister Shehbaz Sharif, other world leaders to attend Khamenei's funeralThe Jerusalem Post · jpost.com
  7. 7Iran Prepares Mass Funeral for Slain Supreme Leader Khamenei Amid US-Israel War and Gulf Security TensionsGulf News · gulfnews.com
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  9. 92026 Iranian Supreme Leader electionWikipedia · en.wikipedia.org
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  11. 11After Khamenei's death, Iran faces uncertain path to new supreme leaderThe Washington Post · washingtonpost.com
  12. 12Who Will Be Iran's Next Supreme Leader?Carnegie Endowment for International Peace · carnegieendowment.org
  13. 13After Khamenei killed, Iran set for largely opaque supreme successionThe Times of Israel · timesofisrael.com
  14. 14Here's how much the Iran war cost — and how its effects will lingerNPR · npr.org
  15. 15Brent rises after U.S.-Iran peace talks in Geneva are abruptly postponedCNBC · cnbc.com
  16. 16U.S. crude oil tops $100 again as hope fades for a U.S.-Iran peace dealCNBC · cnbc.com
  17. 172026 Iran war | Deal, Explained, United States, Israel, Strait of HormuzEncyclopaedia Britannica · britannica.com

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