Sanctions internationales

Le Luxembourg cité dans les sanctions américaines visant Ali Ansari, financier présumé du régime iranien

L'OFAC a désigné vendredi Ali Ansari comme « financier clé » de Mojtaba Khamenei, affirmant que des fonds publics iraniens ont été investis en Europe via des sociétés domiciliées au Luxembourg.

Par Jonas Thill · · 6 min de lecture

Les tours jumelles dorées de la Porte de l'Europe et les immeubles bancaires du plateau du Kirchberg, quartier financier de Luxembourg-Ville, au crépuscule.
Le plateau du Kirchberg, cœur de la place financière luxembourgeoise, au crépuscule. Image d'illustration générée par intelligence artificielle. Illustration générée par IA — Status

L'Allemagne, le Luxembourg, l'Espagne, le Royaume-Uni, Chypre, les Émirats arabes unis : c'est par cette énumération que le Trésor américain a fait entrer le Grand-Duché, vendredi 10 juillet, dans son offensive de sanctions contre l'Iran. Son Office de contrôle des avoirs étrangers (OFAC) a inscrit sur sa liste noire Ali Ansari, banquier iranien né en 1962 et établi à Dubaï, présenté comme un « financier clé » du guide suprême iranien, Mojtaba Khamenei.

« Par l'intermédiaire de Smart Global Limited, Ansari a investi l'argent du peuple iranien dans des biens immobiliers et commerciaux en Allemagne, au Luxembourg, en Espagne, au Royaume-Uni, à Chypre, aux Émirats arabes unis et au-delà », écrit le département du Trésor, qui accuse le banquier d'avoir « institutionnalisé de fait le détournement de fonds à grande échelle au sein du régime iranien ». Les richesses publiques détournées auraient alimenté un portefeuille d'actifs à l'étranger profitant à l'intéressé, aux élites du régime — dont de hauts responsables du bureau du Guide suprême — et aux gardiens de la révolution (IRGC). Nombre d'intérêts enregistrés à son nom seraient en réalité détenus au bénéfice de Khamenei et de sa famille, selon le Trésor.

La mesure, rapportée par Reuters et l'AFP, intervient quelques jours après la reprise des attaques iraniennes contre des pétroliers dans le détroit d'Ormuz. Outre Ansari, l'OFAC a désigné sa holding de Saint-Christophe-et-Niévès, Smart Global Limited, créée en 2011 sous le nom de Ziba Leisure Limited, trois bureaux de change de Téhéran accusés de déplacer chaque année des milliards de dollars pour des banques iraniennes sanctionnées, sept de leurs associés et des sociétés-écrans à Hong Kong et aux Émirats — treize cibles en plus du banquier, selon Reuters. Tous leurs biens sous juridiction américaine sont bloqués, et les ressortissants américains n'ont plus le droit de traiter avec eux.

« Le prétendu Guide suprême se terre, reclus, pendant que son régime s'effondre. Le Trésor continuera d'employer tous les outils à sa disposition pour l'isoler, lui comme les autres élites du régime, du système financier mondial », a déclaré le secrétaire américain au Trésor, Scott Bessent.

Une adresse à Windhof, une chaîne de sociétés jusqu'aux Caraïbes

Le communiqué de vendredi ne détaille pas les avoirs luxembourgeois. Mais une enquête du Financial Times publiée fin janvier avait reconstitué un empire immobilier européen d'environ 400 millions d'euros attribué à Ansari, logé dans des strates de sociétés-écrans — dont plusieurs immatriculées au Grand-Duché.

Selon le quotidien britannique, des véhicules comme Tidalwave Holdings, au Luxembourg et aux Pays-Bas, ou Leopard Germany Bero 1 S.à r.l., société luxembourgeoise liée à un centre commercial allemand, s'insèrent dans des chaînes de détention qui traversent plusieurs juridictions européennes avant d'aboutir à Smart Global Limited, la maison mère caribéenne désormais bloquée. Au registre de commerce luxembourgeois, l'un de ces véhicules, Tidalwave Holdings II S.à r.l. (RCS B193240), constitué le 12 janvier 2015, a son siège au 11, rue de l'Industrie, à Windhof, à l'ouest de la capitale.

Le patrimoine recensé par le FT donne la mesure de l'ensemble :

  • douze demeures sur The Bishops Avenue, dans le nord de Londres, acquises pour environ 73 millions de livres en 2013, auxquelles s'est ajoutée une propriété achetée 33,7 millions de livres en 2014 ;
  • deux hôtels sous enseigne Hilton à Francfort ;
  • le centre commercial Bero, à Oberhausen, en Allemagne, valorisé environ 68 millions d'euros ;
  • un complexe golfique Steigenberger de 164 chambres à Camp de Mar, à Majorque, estimé à quelque 22 millions d'euros ;
  • une participation dans le Schlosshotel de Kitzbühel, en Autriche.

L'intéressé conteste. Son avocat, Roger Gherson, a déclaré au Financial Times en début d'année que son client « nie fermement » toute relation financière avec les gardiens de la révolution.

Londres a gelé, Bruxelles n'a pas suivi

Les désignations américaines n'ont aucune force juridique directe au Grand-Duché. Le Luxembourg applique les sanctions des Nations unies et de l'Union européenne : le ministère des Finances est l'autorité compétente pour les mesures restrictives financières, dont la CSSF surveille la mise en œuvre par les banques, les fonds et les autres entités sous sa supervision.

Or Ansari ne figure pas sur la liste des sanctions de l'UE, relève le FT : aucune obligation de gel ne pèse donc, en droit européen, sur les établissements luxembourgeois. Le Royaume-Uni, lui, a franchi le pas le 30 octobre 2025 — gel des avoirs, interdiction de territoire, déchéance du droit de diriger une société — pour son rôle présumé dans le financement des gardiens de la révolution, quelques jours après la dissolution par la banque centrale iranienne, le 23 octobre, d'Ayandeh Bank, dont il était l'actionnaire principal. Plus de 100 millions de livres d'actifs immobiliers ont depuis été gelés outre-Manche, selon The National. Ni la CSSF, ni le ministère des Finances, ni la cellule de renseignement financier (CRF) ne s'étaient exprimés publiquement lundi sur la désignation américaine.

La règle des 50 %, une sanction sans liste

La décision de Washington mord pourtant dans la pratique. En vertu de la « règle des 50 % » appliquée de longue date par l'OFAC, toute entité détenue à 50 % ou plus, directement ou indirectement, par des personnes bloquées est elle-même bloquée, quand bien même son nom n'apparaîtrait sur aucune liste. Smart Global Limited étant désignée, les sociétés de sa chaîne de détention — y compris les véhicules luxembourgeois qu'elle contrôlerait — deviennent infréquentables pour les banques américaines, la compensation en dollars et toute contrepartie américaine.

L'affaire percute une place dont les montages transfrontaliers sont le cœur de métier. Les fonds d'investissement luxembourgeois totalisaient 6 634 milliards d'euros d'actifs nets à fin mai, répartis entre 2 981 organismes de placement collectif, selon la CSSF, et les holdings domiciliées au Grand-Duché servent couramment à détenir immeubles et entreprises à travers l'Europe. C'est ainsi, d'après le FT, que des structures administrées depuis Luxembourg ont détenu des hôtels à Francfort et des demeures londoniennes pour un investisseur désormais proscrit à Washington comme à Londres.

Les autorités américaines promettent de maintenir la pression. « En ciblant ces réseaux, les États-Unis perturbent directement la capacité du régime à accéder aux devises étrangères », a fait valoir le porte-parole du département d'État, Tommy Pigott, cité par l'AFP.

Pour les professionnels de la place, l'enjeu concret est le filtrage. Banques, administrateurs de fonds et domiciliataires croisent d'ordinaire les listes de l'OFAC avec celles de l'UE : perdre l'accès au système du dollar est un risque que peu acceptent de courir, quoi qu'exige le droit européen. Le cas Ansari, dont les véhicules ont résidé une décennie au Luxembourg d'après le FT, devrait aiguiser la vigilance sur les bénéficiaires effectifs dans l'industrie de la domiciliation et relancer le débat sur un alignement des listes européennes. Les désignations de sanctions demeurent des allégations gouvernementales, et non des décisions de justice ; Ansari n'est poursuivi ni au Luxembourg ni dans l'UE.

Questions fréquentes

Pourquoi le Luxembourg est-il cité dans les sanctions américaines contre Ali Ansari ?
Le Trésor américain affirme qu'Ansari a investi, via sa holding Smart Global Limited, « l'argent du peuple iranien » dans des biens immobiliers et commerciaux dans plusieurs pays, dont le Luxembourg. Une enquête du Financial Times avait identifié des sociétés domiciliées au Grand-Duché, dont Tidalwave Holdings et Leopard Germany Bero 1 S.à r.l., dans les chaînes de détention de son empire immobilier.
Les avoirs d'Ali Ansari sont-ils gelés au Luxembourg ?
Non. Le Luxembourg applique les sanctions de l'ONU et de l'UE, et Ansari ne figure pas sur la liste européenne : aucune obligation de gel ne s'applique donc en droit. Les désignations américaines n'ont pas d'effet juridique direct au Grand-Duché, mais elles coupent en pratique les entités concernées du système du dollar.
Qu'est-ce que la « règle des 50 % » de l'OFAC ?
Toute entité détenue à 50 % ou plus, directement ou indirectement, par des personnes sanctionnées est elle-même bloquée, même si elle n'apparaît sur aucune liste. Smart Global Limited étant désignée, les sociétés qu'elle contrôle deviennent inaccessibles aux banques américaines et à la compensation en dollars.
Ali Ansari a-t-il réagi aux accusations ?
Son avocat, Roger Gherson, a déclaré au Financial Times que son client « nie fermement » toute relation financière avec les gardiens de la révolution. Les désignations de sanctions sont des allégations gouvernementales, non des décisions de justice, et Ansari n'est poursuivi ni au Luxembourg ni dans l'UE.
Sources(20)
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