Iran
L'Iran enterre Khamenei à Machhad, un successeur invisible au sommet de l'État
Après une semaine de deuil national, la dépouille du Guide suprême a été inhumée à Machhad. Mais le fils désigné pour lui succéder n'a plus reparu depuis la frappe qui a tué son père.
Par Camille Reuter · · 5 min de lecture

Des millions de silhouettes vêtues de noir, un cortège de délégations étrangères, quarante jours de deuil décrété : rarement la République islamique aura déployé une telle liturgie du pouvoir. Et rarement une mise en scène de la continuité aura autant trahi son contraire. Dans les premières heures de vendredi, l'Iran a descendu la dépouille de l'ayatollah Ali Khamenei dans une tombe du sanctuaire de l'imam Reza, à Machhad, lieu le plus sacré du chiisme et ville natale du défunt. L'homme proclamé pour lui succéder, lui, n'a pas été vu une seule fois depuis la frappe qui a coûté la vie à son père, il y a plus de quatre mois.
Âgé de 86 ans et à la tête de l'Iran depuis 1989, Khamenei a été tué le 28 février dans un raid aérien conjoint américano-israélien sur son complexe fortifié de Téhéran, selon les médias d'État iraniens et les récits occidentaux de l'opération. Téhéran a confirmé sa mort le 1er mars. Plusieurs membres de sa famille ont péri dans le même bombardement. Les funérailles ont traversé la capitale, le centre clérical de Qom, puis les villes saintes irakiennes de Najaf et Kerbala, avant leur point d'orgue à Machhad.
Une inhumation pensée comme démonstration de force
Les autorités ont proclamé un deuil de quarante jours et une semaine chômée. La mobilisation a été colossale. Les processions ont réuni au moins 15 millions de personnes, peut-être plus du double selon les estimations iraniennes ; le seul cortège de Téhéran a été évalué à plus de 12 millions. Des délégations étrangères se sont déplacées, parmi lesquelles le Premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif, des responsables russes et chinois, ainsi que les dirigeants du Hamas, du Hezbollah et des houthistes du Yémen. Les gouvernements occidentaux, eux, sont restés à distance.
Le chagrin, dans les rues, n'avait rien de feint. « Je suis venue dire adieu à mon guide bien-aimé, Ali Khamenei », a confié aux journalistes Hananeh Mousavi, 27 ans. « Je n'aurais jamais cru vivre un tel jour. » Soucieux de montrer que l'État demeure, le président Masoud Pezeshkian a juré fidélité à la ligne du disparu.
Je m'engage à poursuivre la voie de l'imam martyr.
Un héritier que personne n'a vu
Sous la chorégraphie couve une question de pouvoir irrésolue. La Constitution iranienne confie le choix du Guide suprême à l'Assemblée des experts, instance cléricale élue ; le poste de guide adjoint ayant été supprimé en 1989, aucun héritier n'est désigné d'office. Début mars, l'Assemblée a proclamé nouveau Guide suprême Mojtaba Khamenei, le fils du défunt.
Depuis, il n'est jamais réapparu. Des personnalités de premier plan à Téhéran affirment que Mojtaba a été grièvement blessé — le visage défiguré et les membres atteints, selon ces sources — dans le raid qui a tué son père, et qu'il se rétablit encore. Il était absent des funérailles, les responsables invoquant la crainte qu'une apparition ne l'expose à un assassinat. Résultat : un Guide suprême nommé mais invisible. Aucune photographie, aucune vidéo, aucun enregistrement de sa voix n'a été diffusé, seulement des communiqués écrits qui lui sont attribués.
Cette absence nourrit le doute, à l'intérieur comme à l'étranger, sur l'identité de celui qui gouverne réellement. Une transmission héréditaire du père au fils courait depuis longtemps comme une rumeur, et se heurtait depuis tout aussi longtemps aux résistances d'un système qui se présente comme une république et non comme une monarchie. La mener à bien avec un guide désigné hors de vue donne à la succession un air provisoire plutôt que scellé.
Qui gouverne désormais
Dans les faits, l'autorité quotidienne s'incarne dans les institutions — Pezeshkian, le président du Parlement Mohammad Bagher Ghalibaf et la justice — tandis que le Corps des Gardiens de la révolution islamique, force armée qui répond au Guide suprême et a bâti le bunker de Khamenei, pèse sur l'issue. Après l'assassinat, les Gardiens ont plaidé pour une nomination rapide et définitive, et leur poids dans toute compétition pour la succession est difficile à surestimer.
Le vide se dispute aussi de l'extérieur. Des figures de l'exil se sont saisies de l'instant : Reza Pahlavi, fils du chah déchu, a appelé les Iraniens à descendre dans la rue, tandis que Maryam Radjavi, de l'opposition des Moudjahidine du peuple (OMPI), a vu dans cette mort la fin de la « tyrannie religieuse ». À l'intérieur, les réactions se sont fracturées : recueillement près du sanctuaire de Machhad, célébrations feutrées ailleurs — rappel que les chiffres des funérailles ne se traduisent pas en consensus.
Le pétrole et l'onde de choc régionale
Pour les marchés et les États voisins, l'enjeu est immédiat. La crise a secoué à plusieurs reprises le détroit d'Ormuz, ce goulet par lequel transitent d'ordinaire environ un quart du pétrole maritime mondial et un cinquième du gaz naturel liquéfié. Pendant la semaine des funérailles, l'Iran a attaqué trois pétroliers dans le détroit, et les cours ont de nouveau grimpé après ces attaques.
- Le Brent a bondi d'environ 10 à 13 % pour atteindre quelque 80 à 82 dollars le baril début mars, avant de refluer vers 70 dollars en juillet, à mesure que s'éloignait la peur d'une guerre élargie.
- Le brut de Dubaï a culminé à un niveau record proche de 166 dollars le baril le 19 mars, au plus fort des perturbations.
- L'Agence internationale de l'énergie a rangé l'interruption du trafic par Ormuz parmi les plus graves chocs d'offre de l'histoire du marché pétrolier.
Le discours de Téhéran, lui, est resté crâne. « La sécurité d'Ormuz incombe aux États riverains — ceux qui fabriquent la crise répondront de ses conséquences », a écrit sur X le négociateur en chef iranien, Kazem Gharibabadi, pendant la période de deuil. Pour l'Europe, qui surveille les prix de l'énergie et un cessez-le-feu fragile, l'inhumation règle une question et en ouvre une autre : l'homme est en terre, mais la succession qu'il devait garantir ne l'est pas. Tant que Mojtaba Khamenei — ou un autre — ne s'avancera pas en pleine lumière avec un commandement réel, la trajectoire de l'Iran, et celle de la région, restera incertaine.
Questions fréquentes
- Quand et où Ali Khamenei a-t-il été enterré ?
- Sa dépouille a été inhumée dans les premières heures du vendredi 10 juillet 2026 au sanctuaire de l'imam Reza, à Machhad, sa ville natale et le lieu le plus sacré du chiisme, après une semaine de deuil national.
- Qui doit succéder à Khamenei ?
- L'Assemblée des experts a proclamé, début mars, son fils Mojtaba Khamenei nouveau Guide suprême. Mais celui-ci n'a pas reparu depuis la frappe du 28 février, où il aurait été grièvement blessé, et il était absent des funérailles pour raisons de sécurité.
- Quelles conséquences pour le pétrole et le détroit d'Ormuz ?
- L'Iran a attaqué trois pétroliers dans le détroit d'Ormuz pendant la semaine des funérailles. Le Brent a bondi jusqu'à 80-82 dollars le baril avant de refluer vers 70 dollars, et le brut de Dubaï a atteint un record proche de 166 dollars le 19 mars.
Sources(12)
- 1State funeral of Ali KhameneiWikipedia · en.wikipedia.org
- 2Assassination of Ali KhameneiWikipedia · en.wikipedia.org
- 3Iran begins dayslong funeral for the late Supreme Leader Ayatollah Ali Khamenei, killed in warPBS NewsHour · pbs.org
- 4Slain Supreme Leader Ali Khamenei buried at Iran's holiest shrineAl Jazeera · aljazeera.com
- 5Iran's supreme leader buried after a dayslong funeral that drew millionsNBC News · nbcnews.com
- 6Khamenei buried following dayslong funeral procession as successor remains out of sightThe Times of Israel · timesofisrael.com
- 7Slain Iranian leader buried as successor remains out of sightAl-Monitor · al-monitor.com
- 8Iran to Bury Slain Supreme Leader in Culmination of Mass FuneralU.S. News & World Report / Reuters · usnews.com
- 9Iran confirms Supreme Leader Ali Khamenei dead after US-Israeli attacksAl Jazeera · aljazeera.com
- 10Oil prices rise after attacks on tankers in Strait of Hormuz, U.S. revokes Iran sale authorizationCNBC · cnbc.com
- 112026 Iran war fuel crisisWikipedia · en.wikipedia.org
- 12Khamenei's Funeral Is Meant to Project Strength. But Iran's New Leader Has Yet to AppearTIME · time.com



