Intégrité publique
Anticorruption : l'OCDE pointe l'absence de stratégie nationale au Luxembourg
Le Grand-Duché obtient un zéro sur sa stratégie anticorruption et se voit reprocher l'absence de déclarations de patrimoine des ministres et magistrats. Frieden promet des mesures en 2026.
Par Camille Reuter · · 5 min de lecture

Place financière dont la prospérité repose sur une réputation de stabilité et d'État de droit, le Luxembourg vient de s'entendre dire par l'OCDE qu'il lui manque l'un des outils les plus élémentaires d'une gouvernance probe : une stratégie nationale de lutte contre la corruption. Le constat figure dans l'Anti-Corruption and Integrity Outlook 2026, publié en mars par l'organisation basée à Paris.
Sur ce point précis, la note attribuée au Grand-Duché est sans appel : zéro, à la fois pour le cadre stratégique sur le papier et pour sa mise en pratique, là où la moyenne de l'OCDE atteint respectivement 38 % et 32 %. Les chiffres sont tirés des Indicateurs d'intégrité publique de l'organisation, à partir de données extraites le 7 mars 2026.
« Le Luxembourg satisfait à 0 % des critères de l'OCDE relatifs à la solidité du cadre stratégique et à 0 % en matière de pratique, contre une moyenne de l'OCDE de 38 % et 32 % respectivement », écrit le rapport, qui juge un tel cadre « essentiel pour atténuer les risques de corruption dans le secteur public ». Le GRECO, l'organe anticorruption du Conseil de l'Europe, avait déjà relevé l'absence d'une stratégie globale de prévention lors de son cinquième cycle d'évaluation.
Des règles écrites, une application qui décroche
À travers les huit dimensions de l'intégrité retenues par l'OCDE, un même motif revient : un pays qui légifère bien mais applique inégalement. Sur le papier, le Luxembourg se rapproche souvent de ses pairs ; dans la « pratique » mesurée, il décroche à répétition. L'intégrité judiciaire tombe à 20 % en pratique (pour une moyenne OCDE de 45 %), l'intégrité des parquets à 21 % (52 %), et le régime disciplinaire de la fonction publique à 17 % seulement — alors même que ses règles obtiennent un quasi sans-faute, à 92 %.
- Cadre stratégique : 0 % règles / 0 % pratique (moyenne OCDE 38 % / 32 %)
- Lobbying : 40 % / 33 % (43 % / 38 %)
- Conflits d'intérêts : 67 % / 33 % (80 % / 45 %)
- Intégrité judiciaire : 65 % / 20 % (66 % / 45 %)
- Intégrité des parquets : 62 % / 21 % (66 % / 52 %)
- Régime disciplinaire de la fonction publique : 92 % / 17 % (66 % / 22 %)
Lobbying et transparence : les angles morts
L'OCDE reconnaît des avancées récentes sur le lobbying : depuis 2024, le Luxembourg publie en ligne un registre recensant les noms des représentants d'intérêts, leurs organisations, le domaine et le type d'activité. Mais elle juge l'édifice inachevé. Les sanctions en cas de manquement ne visent que les députés, au titre de leur code de conduite, et non l'ensemble des agents publics ; surtout, aucune autorité de l'administration centrale ne supervise le dispositif.
Au Luxembourg, aucun organe public dédié au contrôle des activités de lobbying n'a été mis en place.
La déclaration des intérêts privés des responsables publics constitue l'autre lacune patente. Tous les députés ont déposé une déclaration d'intérêts entre 2019 et 2024, note le rapport, mais aucune donnée équivalente n'est « disponible » pour les membres du gouvernement. Les juges nationaux ne sont astreints à aucune obligation de déclarer leurs intérêts, et les magistrats du parquet à aucune déclaration d'intérêts ou de patrimoine. Sur l'accès à l'information, l'OCDE observe que le cadastre ainsi que les déclarations de patrimoine et d'intérêts « des deux plus hauts échelons des agents publics du pouvoir exécutif et des membres de la magistrature ne sont pas accessibles ».
Ce que répond le gouvernement
Les conclusions percutent l'agenda réformateur de la coalition CSV-DP conduite par le Premier ministre Luc Frieden, entré en fonction en novembre 2023. Selon le rapport 2025 de la Commission européenne sur l'État de droit, publié le 8 juillet 2025, le gouvernement envisage de proposer une stratégie anticorruption formelle et des mesures complémentaires, et le Comité de prévention de la corruption (COPRECO) — l'organe interministériel présidé par le ministre de la Justice — devait présenter début 2026 des mesures concrètes pour mettre en œuvre les recommandations de l'OCDE.
La ministre de la Justice Elisabeth Margue, en poste depuis novembre 2023, préside ce comité. La Commission relève aussi des progrès ailleurs : le Luxembourg a « pleinement mis en œuvre » une recommandation visant à parachever la réforme des pouvoirs de son conseil de la justice. Le Conseil national de la justice, créé par la loi du 23 janvier 2023 et opérationnel depuis juillet de la même année, nomme, évalue et discipline désormais les magistrats, les juges détenant la majorité de ses neuf sièges — même si certaines structures, comme des juridictions disciplinaires dédiées, restent à mettre sur pied.
Pourquoi cela compte
Le Luxembourg figure de longue date parmi les pays les moins corrompus du monde dans les enquêtes de perception, et ses autorités de surveillance sont saluées pour leur travail anti-blanchiment. L'apport de l'OCDE est plus fin : elle mesure si les règles d'intégrité fonctionnent réellement, et à cette aune elle décrit un centre de services financiers qui n'a pas encore bâti la stratégie, le contrôle et les mécanismes de transparence que ses pairs tiennent pour acquis. Pour une juridiction dont l'avantage compétitif est précisément la confiance, l'écart entre la loi et la pratique est ce qu'il y a de plus difficile à expliquer aux investisseurs — et ce que le gouvernement Frieden a promis de combler sans l'avoir encore fait.
Questions fréquentes
- Quel score le Luxembourg obtient-il pour sa stratégie anticorruption ?
- Zéro. L'OCDE note le Grand-Duché à 0 % à la fois pour le cadre stratégique sur le papier et pour sa mise en pratique, contre des moyennes de l'OCDE de 38 % et 32 % respectivement. Le Luxembourg ne dispose d'aucune stratégie nationale dédiée de lutte contre la corruption.
- Pourquoi le Luxembourg a-t-il de bonnes règles mais de mauvais résultats en pratique ?
- L'OCDE mesure séparément les règles écrites et leur application réelle. Le Luxembourg se rapproche souvent de ses pairs sur le papier mais décroche dans la pratique : 20 % pour l'intégrité judiciaire, 21 % pour les parquets et 17 % pour le régime disciplinaire de la fonction publique, dont les règles atteignent pourtant 92 %.
- Les ministres et juges luxembourgeois doivent-ils déclarer leur patrimoine ?
- Non. Le rapport relève qu'aucune donnée n'est disponible pour les membres du gouvernement, et que les juges comme les procureurs ne sont astreints à aucune obligation de déclarer leurs intérêts ou leur patrimoine. Les déclarations des hauts fonctionnaires de l'exécutif et de la magistrature ne sont pas accessibles.
- Que prévoit le gouvernement Frieden en réponse ?
- Selon le rapport 2025 de la Commission européenne sur l'État de droit, le gouvernement envisage de proposer une stratégie anticorruption formelle, et le Comité de prévention de la corruption (COPRECO) devait présenter début 2026 des mesures concrètes pour mettre en œuvre les recommandations de l'OCDE.
Sources(10)
- 1Anti-Corruption and Integrity Outlook 2026 — Luxembourg country note (PDF)OECD · oecd.org
- 2Anti-Corruption and Integrity Outlook 2026: LuxembourgOECD · oecd.org
- 32025 Rule of Law Report — Luxembourg country chapter (PDF, SWD(2025) 916 final)European Commission · commission.europa.eu
- 4EU Rule of Law Report Highlights Luxembourg's Efforts in Digitalisation & TransparencyChronicle.lu · chronicle.lu
- 5GRECO Finds Luxembourg Making Progress on Anti-Corruption MeasuresChronicle.lu · chronicle.lu
- 6GRECO: Fifth-Round Evaluation Report on Luxembourgeucrim · eucrim.eu
- 7Luxembourg — Group of States against Corruption (evaluations)Council of Europe · coe.int
- 8Elisabeth MargueWikipedia · en.wikipedia.org
- 9Frieden-Bettel GovernmentWikipedia · en.wikipedia.org
- 10Luxembourg — National Council for JusticeEJTN · ejtn.eu



