Niveau de vie
Au Luxembourg, l’emploi ne suffit pas toujours à mettre les ménages à l’abri
Malgré la progression de l’emploi salarié, le Luxembourg affiche le taux de pauvreté au travail le plus élevé de l’UE. Cette donnée recule toutefois sur un an, sans effacer une dégradation de fond.
Par Jonas Thill · · 5 min de lecture

Un marché du travail peut créer des emplois sans résoudre, pour autant, la question du niveau de vie. Le Luxembourg en offre une illustration saisissante : en 2024, alors que l’emploi salarié intérieur continuait de progresser, le pays présentait la proportion la plus élevée de travailleurs menacés de pauvreté dans l’Union européenne.
Selon les dernières données comparables d’Eurostat, 13,4 % des personnes de 18 ans ou plus en emploi ou indépendantes étaient exposées au risque de pauvreté au Luxembourg en 2024, contre 8,2 % dans l’UE. Autrement dit, plus d’un actif sur huit vivait dans un ménage dont le revenu se situait sous le seuil de pauvreté relatif du pays.
Le constat appelle néanmoins une lecture rigoureuse. La table de la Chambre des salariés, établie à partir d’Eurostat, établit le taux à 13,4 % pour l’ensemble des personnes en emploi en 2024, après 14,8 % en 2023, et contre 11,6 % en 2015. Pour les seuls salariés, il est de 13,3 % en 2024. La dernière observation ne signale donc pas une hausse annuelle : elle recule légèrement. Elle s’inscrit, en revanche, dans une détérioration de long terme. La CSL rappelle aussi que la série luxembourgeoise connaît des ruptures en 2016, 2020, 2021 et 2022 ; elle ne permet pas de transformer l’évolution en une montée annuelle mécaniquement comparable.
Cette nuance ne rend pas le phénomène anecdotique. STATEC comptait 489 000 salariés en 2024 et faisait état d’une croissance annuelle de 1,0 % de l’emploi salarié intérieur au quatrième trimestre. La dynamique quantitative de l’emploi n’a donc pas suffi à garantir, pour une partie des ménages résidents, une situation matérielle sécurisée.
Ce que mesure réellement la pauvreté au travail
L’expression « travailleurs pauvres » peut induire en erreur. Elle ne désigne ni un décompte de personnes en situation de dénuement absolu, ni le seul bas salaire. Dans la définition d’Eurostat fondée sur EU-SILC, il s’agit d’une personne âgée d’au moins 18 ans, ayant travaillé plus de la moitié de l’année de référence, et vivant dans un ménage dont le revenu disponible équivalent, après transferts sociaux, est inférieur à 60 % du revenu médian national.
Le ménage est donc au cœur de l’indicateur. Un revenu à temps plein peut ne pas couvrir les besoins lorsqu’il faut assumer des enfants, un loyer élevé ou des revenus insuffisants chez les autres membres du foyer. À l’inverse, une personne faiblement rémunérée peut ne pas être comptabilisée si elle appartient à un ménage plus aisé. Il s’agit d’une mesure relative du revenu disponible du ménage, non d’un simple thermomètre des salaires.
Le seuil est élevé en valeur nominale parce que les revenus médians le sont également. STATEC a fixé le seuil général de risque de pauvreté pour 2024 à 2 540 euros mensuels par adulte équivalent ; 18,1 % de la population y était exposée. Le revenu disponible moyen des ménages approchait 7 700 euros par mois et le niveau de vie moyen 4 900 euros. Ces moyennes ne disent toutefois pas la dispersion : le niveau de vie du cinquième supérieur était 4,7 fois celui du cinquième inférieur.
Il faut aussi éviter de confondre les populations observées. EU-SILC couvre les ménages privés résidents habituels, tandis que 47 % des salariés au Luxembourg en 2024 étaient des frontaliers. La croissance de la masse salariale et l’incidence de la pauvreté parmi les résidents décrivent une même économie, mais elles ne reposent pas sur un périmètre identique.
Le logement, l’épreuve décisive du revenu
La frontière entre disposer d’un emploi et disposer d’un budget viable se dessine souvent après le paiement des charges fixes. STATEC estime que les dépenses préengagées absorbent en moyenne 30 % du revenu des ménages, dont les trois quarts relèvent du logement. Dans son approche distincte du revenu résiduel, qui tient compte de ces dépenses, le taux de risque de pauvreté atteint 26,9 %. Ce n’est pas un taux de pauvreté au travail, mais il éclaire ce que les revenus bruts peuvent masquer.
« L’emploi est essentiel. Mais le logement est également déterminant pour réduire le risque de pauvreté. Les revenus vont aux besoins réels — et, pour de nombreux ménages, le loyer absorbe une part énorme du budget. » — Luc Frieden, Premier ministre du Luxembourg
La Commission européenne relève elle aussi la pression exercée par l’habitat : en 2024, les coûts du logement au Luxembourg restaient 78 % supérieurs à la moyenne de l’UE et les locataires consacraient en moyenne 27,0 % de leur revenu disponible au loyer. Le taux global de surcharge des coûts du logement est retombé à 8,0 % en 2024, contre 11,5 % en 2023. La Commission prévient cependant que cette série comporte des ruptures, ce qui impose la prudence dans l’interprétation du recul.
Le ministre du Travail, Georges Mischo, résumait ainsi la contrainte : « La construction de logements est naturellement un problème extrême. Au Luxembourg, trouver un logement ordinaire est extrêmement difficile, en particulier lorsqu’on doit vivre avec le salaire minimum. »
Des expositions inégalement réparties
Le phénomène ne se limite pas aux emplois les plus intermittents. La CSL chiffre le risque de pauvreté au travail à 12,2 % chez les salariés à temps plein en 2024, et à 16,8 % chez ceux à temps partiel. Le volume de travail compte, mais ne constitue pas à lui seul une protection suffisante.
- STATEC identifie les enfants et les familles monoparentales parmi les groupes davantage exposés à la pauvreté.
- Les personnes de nationalité portugaise ou non européenne, ainsi que celles ayant un faible niveau d’instruction, y sont également plus exposées.
- Les salariés à temps partiel présentent un risque de pauvreté au travail supérieur à celui des salariés à temps plein.
Pour Félix Martins de Brito, consultant en management à la CSL et auteur de son Panorama social, la situation relève moins d’un accident récent que d’une tendance installée : « Ce n’est pas une situation nouvelle, mais une situation qui s’aggrave depuis quinze à vingt ans. »
La conclusion n’est pas que l’emploi aurait perdu toute fonction protectrice. Il réduit toujours substantiellement le risque de pauvreté par rapport à l’absence d’emploi. Mais un titre favorable sur les créations de postes ne suffit pas à démontrer que le travail assure un niveau de vie adéquat. Au Luxembourg, l’épreuve décisive reste celle-ci : après les transferts et surtout après le loyer, que reste-t-il réellement aux ménages ?
Questions fréquentes
- Quel est le taux de pauvreté au travail au Luxembourg en 2024 ?
- Il atteint 13,4 % pour l’ensemble des personnes en emploi, selon Eurostat et la CSL.
- Le taux a-t-il augmenté en 2024 ?
- Non. Il s’établit à 13,4 %, après 14,8 % en 2023, tout en restant au-dessus des 11,6 % observés en 2015.
- Pourquoi un salarié peut-il être considéré comme menacé de pauvreté ?
- L’indicateur tient compte du revenu disponible équivalent de l’ensemble du ménage après transferts sociaux, et non du seul salaire de la personne.
- Quel rôle joue le logement ?
- Le logement représente les trois quarts des dépenses préengagées moyennes des ménages et peut fortement réduire le revenu réellement disponible.
Sources(9)
- 18.2% of EU workers are at risk of povertyEurostat · ec.europa.eu
- 2Report on ‘Work and Social Cohesion’ 2025STATEC · statistiques.public.lu
- 3Domestic payroll employment: +0.3% in the fourth quarter of 2024 and +1.0% over 12 monthsSTATEC · statistiques.public.lu
- 4Panorama social 2025Chambre des salariés · csl.lu
- 5SDG 1 – No poverty: statistical annexEurostat · ec.europa.eu
- 6Luxembourg Housing Annex 2026European Commission · housing.ec.europa.eu
- 7"Luxembourg is a unique country"Government of Luxembourg · me.gouvernement.lu
- 8Employment in Luxembourg no longer protects against povertyLuxembourg Times · luxtimes.lu
- 9Wie fest sitzen Sie noch im Sattel, Georges Mischo?Government of Luxembourg · cad.gouvernement.lu


