Marché du travail
Au Luxembourg, deux taux de chômage mesurent des réalités distinctes
Le taux Eurostat de 6,9 % et le 6,4 % d’ADEM-STATEC en juin ne recouvrent pas la même réalité, mais signalent tous deux une tension persistante.
Par Jonas Thill · · 5 min de lecture

Deux pourcentages circulent lorsqu’il est question du chômage au Luxembourg, et leur proximité ne doit pas masquer ce qui les sépare. Le 6,9 % souvent cité ces derniers mois n’est pas le dernier taux mensuel d’ADEM. Il correspond à l’estimation harmonisée d’Eurostat, fondée sur les critères de l’Organisation internationale du travail : 6,9 % en janvier, février et mars 2026. En mars, cette mesure représentait environ 24 000 personnes sans emploi. L’OCDE a, de son côté, publié le même taux de 6,9 % pour mars dans sa série mensuelle harmonisée.
La publication mensuelle la plus récente d’ADEM disponible au 13 août porte, elle, sur juin 2026 et repose sur un registre administratif. À la fin du mois, l’agence comptait 19 619 demandeurs d’emploi résidents disponibles à l’emploi, soit 1 733 de plus qu’un an auparavant, une hausse de 9,7 %. Le taux désaisonnalisé calculé par le STATEC et communiqué avec ces données s’élevait à 6,4 %. ADEM et RTL Infos concordent sur ces chiffres de juin.
Ce que recouvrent réellement les deux taux
La nuance est substantielle, non un simple débat de méthodologie. L’indicateur d’Eurostat provient de l’enquête européenne sur les forces de travail et applique la définition de l’OIT. Il englobe les personnes de 15 à 74 ans qui n’ont pas d’emploi, sont disponibles pour travailler et en recherchent un. Son objet est de permettre des comparaisons entre les pays de l’Union européenne.
ADEM dénombre, pour sa part, les personnes inscrites auprès de ses services. Son chiffre de juin vise précisément les demandeurs d’emploi résidents disponibles à l’emploi ; le taux associé est désaisonnalisé et calculé par le STATEC. Ces deux instruments ne sauraient donc être superposés. L’écart entre 6,9 % et 6,4 % ne constitue pas, à lui seul, la preuve d’une amélioration ou d’une dégradation : il reflète d’abord deux champs d’observation distincts.
Ils convergent néanmoins sur un point plus préoccupant : la recherche d’emploi gagne du terrain. En juin, ADEM a enregistré 2 478 nouveaux demandeurs d’emploi résidents, soit 3,0 % de plus qu’en juin 2025. Dans une économie inscrite dans un vaste bassin d’emploi transfrontalier, cette progression représente une hausse tangible du nombre de ménages confrontés à l’attente d’un poste.
Lors de la présentation du rapport annuel 2025 d’ADEM, en mai, le ministre du Travail Marc Spautz rappelait que « l'emploi intérieur a continué de progresser l'an dernier ». La croissance de l’emploi et l’augmentation du chômage ne s’excluent pourtant pas : elles peuvent cohabiter lorsque les recrutements ralentissent, que de nouveaux actifs arrivent sur le marché ou que les compétences recherchées ne sont pas celles des candidats disponibles.
Des offres plus nombreuses, des rencontres qui tardent
Les données de juin font apparaître cette contradiction. Les employeurs ont déclaré 3 167 postes vacants à ADEM durant le mois, soit une progression annuelle de 7,2 %. À la fin juin, le stock d’offres disponibles atteignait 7 081, en hausse de 3,1 % sur un an. Pris isolément, ces chiffres pourraient suggérer un marché du recrutement plus actif.
Mais le détail des métiers dessine plutôt une inadéquation. Les plus fortes progressions de demandeurs d’emploi concernent les personnes recherchant un poste dans :
- le secrétariat et l’assistance ;
- l’informatique ;
- la comptabilité et la gestion ;
- la banque.
Les hausses annuelles les plus marquées d’offres vacantes se concentrent, elles, dans la conception et les études de construction, le nettoyage industriel, le travail social et socio-éducatif, ainsi que les soins paramédicaux. Les statistiques ne disent pas pourquoi telle ou telle offre demeure non pourvue. Elles montrent en revanche qu’un plus grand nombre de postes affichés ne suffit pas, à ce stade, à résorber le vivier croissant des personnes inscrites auprès d’ADEM.
La hausse ne se limite pas à une génération. Toutes les classes d’âge ont enregistré une progression sur un an, la plus nette concernant les 30-44 ans, à 12,8 %. ADEM relève également une hausse de 19,1 % parmi les demandeurs d’emploi les plus qualifiés. De quoi nuancer l’idée selon laquelle le chômage toucherait d’abord les nouveaux entrants sur le marché du travail ou les personnes les moins diplômées.
Le défi est celui de l’appariement
Pour les personnes concernées, une recherche qui s’allonge peut vite devenir une question de sécurité de revenu et de reconversion. Pour les pouvoirs publics, un chômage durable accroît la sollicitation des services de l’emploi et des dispositifs de soutien au revenu, tout en pesant sur l’assiette fiscale et sociale qui finance les services publics. Pour les entreprises, l’écart persistant entre les postes proposés et les profils disponibles peut freiner les embauches, alors même que le nombre de demandeurs d’emploi augmente.
« L’ambition n’est pas de créer un site d’offres d’emploi supplémentaire. »
La directrice d’ADEM, Isabelle Schlesser, l’expliquait en juillet, à l’occasion du lancement d’un appel d’offres pour une nouvelle plateforme d’emploi centrée sur les compétences. L’objectif annoncé est de relier les profils des demandeurs d’emploi, les besoins des employeurs et les possibilités de formation, plutôt que de reproduire un tableau d’annonces classique.
Le test sera désormais concret : davantage d’offres devront-elles déboucher sur davantage de recrutements dans les professions où s’accumule le chômage ? En attendant, le 6,9 % d’Eurostat et de l’OCDE, d’un côté, et le 6,4 % ADEM-STATEC de juin, de l’autre, doivent être lus pour ce qu’ils sont : des indicateurs différents, mais convergents dans le constat d’un marché du travail qui place moins vite les personnes en recherche d’emploi.
Isabelle Schlesser assure qu’« un accompagnement individuel et personnalisé restera toujours proposé aux demandeurs d'emploi qui en ont besoin ». Cette promesse résume l’enjeu : faire du diagnostic statistique non pas une querelle de séries, mais un outil pour rapprocher effectivement offres, compétences et trajectoires professionnelles.
Questions fréquentes
- Pourquoi Eurostat et ADEM affichent-ils des taux différents ?
- Eurostat mesure, selon la définition OIT, les 15-74 ans sans emploi, disponibles et en recherche d’emploi. ADEM dénombre les personnes inscrites auprès de l’agence ; les deux populations ne sont donc pas identiques.
- Quel est le dernier chiffre mensuel d’ADEM ?
- La publication la plus récente disponible au 13 août porte sur juin 2026 : 19 619 demandeurs d’emploi résidents disponibles à l’emploi et un taux désaisonnalisé ADEM-STATEC de 6,4 %.
- Les offres d’emploi progressent-elles ?
- Oui. Les employeurs ont déclaré 3 167 postes vacants en juin, soit 7,2 % de plus sur un an, et le stock de fin de mois atteignait 7 081 offres, en hausse de 3,1 %.
Sources(6)
- 1Évolution du chômage en juin 2026Agence pour le développement de l’emploi / Gouvernement luxembourgeois · adem.gouvernement.lu
- 2Luxembourg: Le chômage grimpe à 6,4%, alors que les postes vacants se multiplientRTL Infos · infos.rtl.lu
- 3Euro area unemployment at 6.2%Eurostat · ec.europa.eu
- 4Unemployment Rates, March 2026OECD · oecd.org
- 5Face à la montée des défis liés à l'emploi, l'ADEM renforce ses actions, intensifie sa collaboration avec les employeurs et accélère la digitalisation de ses servicesAgence pour le développement de l’emploi / Gouvernement luxembourgeois · adem.gouvernement.lu
- 6L'ADEM franchit une nouvelle étape de sa transformation digitale avec le lancement d'un appel d'offres pour sa future plateforme pour l'emploiAgence pour le développement de l’emploi / Gouvernement luxembourgeois · adem.gouvernement.lu


