Santé publique
Arrêt cardiaque : CARDLUX ne ventile pas les résultats selon le sexe
La survie après arrêt cardiaque a progressé au Luxembourg. Mais les données nationales publiées ne permettent pas encore de savoir si les femmes en bénéficient au même titre que les hommes.
Par Léa Hoffmann · · 6 min de lecture

Dans les premières minutes d’un arrêt cardiaque hors de l’hôpital, la qualité d’un système se joue moins dans ses proclamations que dans ce qu’il parvient à voir. Le Luxembourg peut mesurer un progrès collectif : les résultats de l’étude nationale CARDLUX montrent une hausse sensible de la survie à un mois entre deux périodes d’observation. Il ne peut pas encore répondre à une question plus précise : les femmes ont-elles profité de cette amélioration dans les mêmes proportions ?
Ce silence statistique ne vaut ni preuve d’une inégalité, ni preuve de son absence. Il interdit simplement de conclure que les femmes au Luxembourg seraient moins souvent sauvées. Il rend aussi impossible d’écarter cette hypothèse, alors que des travaux menés à l’étranger montrent que l’aide immédiate des témoins peut être moins fréquente lorsqu’une femme s’effondre.
La nuance importe. Une politique publique peut améliorer globalement les chances de survie tout en laissant subsister, dans certains lieux ou pour certains groupes, des obstacles que la moyenne ne révèle pas.
Un progrès national, une répartition inconnue
Publiée en 2025, l’étude CARDLUX est un registre observationnel national comparant deux périodes, et non une recherche consacrée aux disparités entre les sexes. Elle a inclus tous les arrêts cardiaques hors hôpital confirmés et signalés par des appels d’urgence au Luxembourg, d’octobre 2017 à septembre 2018, puis de septembre 2021 à août 2022. Les chercheurs ont exploité les formulaires de déclaration EuReCa ainsi que les données du centre d’appels et des ambulances.
La première période comptait 236 cas confirmés, la seconde 375. La survie à un mois est passée de 3,8 % — 9 personnes — à 9,8 % — 37 personnes. Le délai d’arrivée des services médicaux d’urgence a diminué de 16:19 à 11:03. La réanimation cardio-pulmonaire pratiquée par un témoin a été multipliée par 1,5, et celle guidée au téléphone par cinq.
Les critères publiés portent sur la survie globale, la RCP pratiquée par un témoin et par téléphone, le retour de circulation spontanée et le temps d’arrivée des secours. Les résultats ne fournissent pas d’estimations séparées, selon le sexe, de la RCP, de l’utilisation d’un défibrillateur automatisé externe, du délai d’intervention ou de la survie. CARDLUX établit donc une amélioration à l’échelle du pays ; elle ne permet pas d’en attribuer les bénéfices de façon différenciée aux femmes et aux hommes.
Ce que les études étrangères mettent en évidence
Le sujet ne repose pas pour autant sur une simple inquiétude théorique. Une étude américaine évaluée par les pairs, publiée en 2024 à partir du registre CARES, a analysé plus de 309 000 arrêts cardiaques hors hôpital dans 47 États entre 2013 et 2019. Pour les arrêts survenus en public, les femmes avaient une probabilité ajustée de recevoir une RCP par un témoin inférieure de 14 % à celle des hommes : OR 0,86, IC à 95 % 0,82-0,89. Ce résultat ne renseigne pas, à lui seul, sur les issues luxembourgeoises.
« Cette inégalité dans la RCP pratiquée par des témoins au bénéfice des femmes est sidérante », a déclaré Audrey L. Blewer, professeure adjointe à la Duke University School of Medicine.
En Nouvelle-Galles du Sud, une étude rétrospective de 2024 portant sur 4 491 arrêts cardiaques observés par un témoin et pris en charge par des ambulanciers, entre 2017 et 2019, a également relevé des probabilités ajustées plus faibles de RCP pour les femmes : AOR 0,82 au domicile et AOR 0,58 dans les lieux publics. Dans ces derniers, la reconnaissance de l’arrêt cardiaque lors de l’appel était de 84,6 % pour les femmes, contre 91,6 % pour les hommes. L’analyse de médiation a attribué environ 44 % de l’association constatée dans les lieux publics à cette reconnaissance.
La littérature n’offre cependant pas un verdict uniforme. Sur vingt ans, un registre de l’État de Victoria, en Australie, n’a pas mis en évidence d’écart ajusté pour la RCP pratiquée par un témoin, tout en relevant la persistance d’un écart pour la défibrillation par un témoin. Les situations, les systèmes de secours et les pratiques de formation ne se superposent pas. C’est précisément pourquoi les données luxembourgeoises devraient être produites, plutôt qu’inférées d’expériences étrangères.
Le débat sur les mannequins révèle une incertitude
Les recommandations de formation de l’American Heart Association, publiées en 2025, préconisent de lever, par la formation et la sensibilisation du public, les obstacles à la RCP pratiquée sur les femmes. Les orientations éthiques 2025 du Conseil européen de réanimation demandent, elles, aux systèmes de santé de réduire les biais dans l’intervention des témoins afin que le sexe, le genre et les autres caractéristiques protégées n’influent pas sur les décisions de réanimation.
Au Luxembourg, le dossier public ne dessine pas une ligne parfaitement cohérente. Dans une réponse parlementaire officielle de 2023, les ministres alors chargés de la santé et de l’intérieur indiquaient que les cours du CGDIS recouraient à des mannequins adultes et pédiatriques, masculins et féminins, et comportaient l’enseignement des compressions thoraciques et de l’utilisation d’un défibrillateur automatisé externe pour les femmes.
En juin 2026, le Luxembourg Times a rapporté que le ministre de l’Intérieur Léon Gloden affirmait que la formation aux premiers secours utilisait des mannequins standardisés sans caractéristiques sexuelles distinctes. « La formation aux premiers secours utilise des mannequins standardisés sans caractéristiques sexuelles distinctes », a déclaré Léon Gloden, ministre luxembourgeois de l’Intérieur.
Le ministre a alors précisé : « Le CGDIS ne prévoit actuellement pas d’acheter des mannequins spécifiquement conçus pour représenter le corps féminin. » Il restait néanmoins ouvert à l’examen de modifications de l’enseignement. Ces déclarations contrastent avec la réponse de 2023 sans permettre d’établir un inventaire actuel et clair des outils de formation, ni d’évaluer leur prise en compte des différences liées au sexe.
Faire de la mesure le prochain geste de secours
Ni les recommandations américaines ni les orientations européennes n’imposent un modèle unique de mannequin. Elles invitent à vérifier que les freins à l’intervention ne déterminent pas qui reçoit les premiers soins. Pour le Luxembourg, la prochaine étape consiste d’abord à rendre cette question mesurable.
- Consigner, selon le sexe, la reconnaissance d’un arrêt probable par les régulateurs et la délivrance d’instructions téléphoniques de RCP.
- Publier, selon le sexe, la RCP par témoin, l’utilisation d’un défibrillateur automatisé externe, les délais d’intervention et les résultats de survie.
- Évaluer explicitement la manière dont la formation du CGDIS prépare à intervenir auprès des femmes, puis mesurer l’effet de toute évolution pédagogique.
La trajectoire mise en évidence par CARDLUX est encourageante : le pays a amélioré ses résultats face à l’arrêt cardiaque hors hôpital. Mais l’amélioration d’ensemble ne suffit pas à répondre à la question de l’équité. Avant d’affirmer qu’il existe un écart de survie entre femmes et hommes, il faut le mesurer ; avant de prétendre qu’il n’existe pas, il faut disposer des données capables de le déceler.
Questions fréquentes
- CARDLUX prouve-t-elle que les femmes sont moins souvent sauvées au Luxembourg ?
- Non. CARDLUX ne publie pas de résultats ventilés par sexe pour la RCP, le défibrillateur automatisé externe, les délais d’intervention ou la survie.
- Que montre l’étude américaine de 2024 ?
- Elle observe, pour les arrêts cardiaques survenus en public, une probabilité ajustée de RCP par témoin inférieure de 14 % chez les femmes, sans établir de résultat pour le Luxembourg.
- Que disent les autorités sur les mannequins de formation du CGDIS ?
- Une réponse parlementaire de 2023 évoquait des mannequins masculins et féminins. En juin 2026, Léon Gloden a déclaré que des mannequins standardisés étaient utilisés et qu’aucun achat de mannequins représentant spécifiquement le corps féminin n’était alors prévu.
Sources(10)
- 1How a system saves lives: Results of Luxembourg’s nationwide cardiac arrest projectResuscitation Plus · sciencedirect.com
- 2How a system saves lives: Results of Luxembourg’s nationwide cardiac arrest projectUniversity of Luxembourg · orbilu.uni.lu
- 3Emergency services not interested in CPR training using female dummiesLuxembourg Times · luxtimes.lu
- 4Compte rendu officiel no 11, 2022-2023: Infarctus du myocarde chez les femmes, Question 7454Chamber of Deputies of Luxembourg · chd.lu
- 5Sex Differences in Receipt of Bystander Cardiopulmonary Resuscitation Considering Neighborhood Racial and Ethnic CompositionJournal of the American Heart Association · pmc.ncbi.nlm.nih.gov
- 6No Matter Where They Live Women are Less Likely to Get Bystander CPRDuke University School of Medicine · medschool.duke.edu
- 7Bystander cardiopulmonary resuscitation differences by sex – The role of arrest recognitionResuscitation · sciencedirect.com
- 8Management of cardiac emergencies in women: a clinical consensus statementEuropean Heart Journal Open · academic.oup.com
- 9Part 12: Resuscitation Education ScienceAmerican Heart Association · cpr.heart.org
- 10Ethics GuidelinesResuscitation Council UK · resus.org.uk
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