Régulation financière

Obligations israéliennes : le Luxembourg referme une procédure qui embarrasse le pouvoir

La CSSF laissera expirer le prospectus le 31 août. Une décision juridiquement circonscrite, mais qui ravive les questions sur l’approbation accordée en 2025.

Par Jonas Thill · · 5 min de lecture

Obligations israéliennes : le Luxembourg referme une procédure qui embarrasse le pouvoir

Un document financier arrive au terme de sa validité ; avec lui se referme, du moins provisoirement, un dossier devenu politiquement encombrant. Le prospectus de base de l’État d’Israël approuvé au Luxembourg en septembre 2025 expirera le 31 août 2026, sans prolongation. « Je peux vous le dire brièvement : cet emprunt d’État israélien ne sera pas prolongé », a annoncé le ministre des Finances, Gilles Roth, le 21 juillet.

La portée de cette décision doit toutefois être précisément délimitée. Elle ne retire pas l’approbation initiale, n’annule aucune obligation déjà émise et ne constitue pas une sanction européenne. Elle signifie que le document de 2025 ne pourra plus servir de fondement à de nouvelles offres publiques nécessitant un prospectus dans les cinq pays concernés.

Le ministre des Affaires étrangères, Xavier Bettel, et le député LSAP Franz Fayot ont salué l’issue du dossier, tout en ramenant le débat vers son point de départ : pourquoi la Commission de surveillance du secteur financier (CSSF) avait-elle accepté ce rôle en 2025 sans consulter préalablement les Affaires étrangères ?

Une approbation technique aux effets transfrontaliers

La CSSF a approuvé un seul prospectus de base daté du 1er septembre 2025, établi dans le cadre d’un programme d’émissions de l’État d’Israël. Le document couvre des obligations souveraines à taux fixe et à taux variable. Il indique que le produit net doit être affecté aux besoins généraux de financement d’Israël.

Cette approbation ne valait ni approbation politique d’Israël ni recommandation d’investir. Dans le cadre du règlement (UE) 2017/1129, la CSSF devait contrôler le caractère complet, compréhensible et cohérent du prospectus, sans apprécier l’intérêt économique du placement. Elle n’a pas davantage examiné le mémorandum d’offre distinct concernant des obligations dispensées de prospectus.

Les offres publiques fondées sur ce document étaient limitées à l’Autriche, la France, l’Allemagne, le Luxembourg et les Pays-Bas. L’Irlande demeurait pourtant l’État membre d’origine pour les titres concernés. Le passage par Luxembourg reposait sur l’article 20, paragraphe 8 : à la demande de l’émetteur, l’autorité de l’État d’origine peut transférer l’approbation d’un prospectus déterminé à une autre autorité nationale, sous réserve d’une notification préalable à l’ESMA et de l’accord de l’autorité destinataire.

La Banque centrale d’Irlande a ainsi transféré le dossier, puis la CSSF a procédé à son propre examen et donné son approbation. Le passeport européen a ensuite permis d’utiliser le prospectus dans les quatre autres États d’accueil, sans nouvelle procédure d’approbation par leurs régulateurs.

Un calendrier qui écarte le scénario d’une réaction immédiate

L’article 12 du règlement fixe à douze mois la durée de validité d’un prospectus. Celui de 2025 atteindra donc son échéance normale le 31 août 2026. Le Luxembourg ne révoque pas une décision acquise : la CSSF refuse d’assumer de nouveau ce rôle pour un document appelé à lui succéder.

Le directeur général de la CSSF, Claude Marx, a confirmé cette orientation le 22 juillet, au lendemain de l’annonce de Gilles Roth. Il a précisé que la décision avait été prise environ deux mois auparavant. Selon lui, elle relevait de la structure réglementaire et non de considérations politiques ; ni le ministère des Finances ni celui des Affaires étrangères n’avaient transmis de nouvelles instructions. Gilles Roth a également affirmé que le choix appartenait à la seule CSSF.

Cette chronologie exclut que la manifestation organisée par Amnesty International devant la CSSF le 21 juillet ait constitué le déclencheur immédiat. Elle ne permet pas pour autant d’écarter l’influence éventuelle d’un climat plus ancien : les pressions politiques et celles de la société civile avaient commencé dès 2025. En l’état des informations publiques, aucun lien causal ne peut être établi et la motivation interne du régulateur ne saurait être déterminée indépendamment des explications de Claude Marx et de Gilles Roth.

« Ils ne nous avaient pas demandé notre avis à l’époque, lorsqu’ils ont pris leur décision ; aujourd’hui, ils ne nous l’ont de nouveau pas demandé. » — Xavier Bettel, ministre des Affaires étrangères

Franz Fayot estime, pour sa part, que le régulateur n’agit pas en vase clos et qu’il n’aurait pas dû approuver le prospectus initial. Une partie de ces critiques trouve appui dans la chronologie officielle. Un communiqué gouvernemental de septembre 2025 confirme que la CSSF n’a sollicité l’avis des Affaires étrangères qu’après avoir accordé son approbation.

Selon le Luxembourg Times, la CSSF a par ailleurs reconnu qu’elle disposait d’une marge d’appréciation pour refuser le transfert demandé par l’Irlande. Elle disait néanmoins n’avoir trouvé aucun motif valable, alors qu’aucune ligne directrice européenne ou nationale ne définissait ce qui aurait pu constituer un tel motif.

Ce que l’échéance interdit — et ce qu’elle laisse possible

  • Nouvelles offres publiques : après le 31 août, le prospectus de 2025 ne pourra plus soutenir de nouvelles offres exigeant un prospectus en Autriche, en France, en Allemagne, au Luxembourg ou aux Pays-Bas.
  • Titres existants : les obligations déjà émises ne sont pas annulées ; leurs conditions contractuelles de rémunération et d’échéance ne sont pas modifiées.
  • Opérations dispensées : l’expiration n’interdit pas automatiquement les activités bénéficiant d’une exemption de prospectus.
  • Nouvelle procédure européenne : une autre voie reste juridiquement possible si l’Irlande approuve un nouveau prospectus ou en transfère l’examen à une autorité disposée à l’accepter.

Une nouvelle approbation pourrait ensuite être notifiée aux États d’accueil au titre des articles 24 et 25 du règlement. Autrement dit, la décision ferme le canal luxembourgeois actuel, non toute possibilité future de distribution dans l’Union européenne.

Le malaise politique tient précisément à cet écart entre la modestie formelle de l’acte et l’étendue de ses conséquences. Le passeport européen confère au contrôle d’une seule autorité nationale une portée transfrontalière, tandis que son mandat demeure centré sur la qualité de l’information financière. Le dossier laisse ainsi entière une question de gouvernance : comment préserver l’indépendance du superviseur tout en organisant, avant la décision plutôt qu’après, la consultation nécessaire lorsqu’un acte technique rencontre des enjeux de politique étrangère et de droit international ?

Questions fréquentes

Qu’avait exactement approuvé la CSSF en septembre 2025 ?
La CSSF avait approuvé un prospectus de base de l’État d’Israël couvrant des obligations souveraines à taux fixe et variable. Elle n’avait ni approuvé Israël, ni recommandé l’investissement, ni examiné le mémorandum distinct relatif aux obligations dispensées de prospectus.
Les obligations déjà émises seront-elles annulées ?
Non. L’expiration du prospectus ne supprime pas les titres existants et ne modifie pas leurs conditions contractuelles d’intérêt ou d’échéance.
Pourquoi la manifestation d’Amnesty International n’est-elle pas considérée comme le déclencheur ?
Claude Marx a déclaré le 22 juillet 2026 que la décision avait été prise environ deux mois auparavant, donc avant la manifestation du 21 juillet. L’influence éventuelle des pressions plus anciennes ne peut toutefois pas être établie à partir du dossier public.
Israël pourra-t-il encore proposer des obligations dans l’Union européenne ?
Oui, juridiquement. L’Irlande pourrait approuver un nouveau prospectus ou transférer son approbation à une autre autorité volontaire, qui pourrait ensuite le notifier à des États d’accueil conformément aux articles 24 et 25.
Sources(13)
  1. 1CSSF director insists decision to discontinue Israeli bonds strictly regulatoryRTL Today · today.rtl.lu
  2. 2Israel-Bonds iwwer Lëtzebuerg verkafen? – 'Den Emprunt wäert net verlängert ginn', seet de Gilles RothRTL Lëtzebuerg · rtl.lu
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  4. 4Prospectus dated September 1, 2025: State of Israel Bond Issuance ProgrammeState of Israel Bond Issuance Programme · israelbondsintl.com
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  6. 6Opening Statement by Governor Gabriel Makhlouf at the Joint Oireachtas CommitteeCentral Bank of Ireland · centralbank.ie
  7. 7Article 12: Validity of a prospectus, registration document and universal registration documentEuropean Securities and Markets Authority · esma.europa.eu
  8. 8Article 20: Scrutiny and approval of the prospectusEuropean Securities and Markets Authority · esma.europa.eu
  9. 9Article 24: Union scope of approvals of prospectusesEuropean Securities and Markets Authority · esma.europa.eu
  10. 10Article 25: Notification of prospectuses and supplements and communication of final termsEuropean Securities and Markets Authority · esma.europa.eu
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