Diplomatie
Israël reconnaît le génocide arménien : un siècle de silence prend fin
Le vote unanime du conseil des ministres, dimanche, érige la reconnaissance en politique d'État. Une rupture de plus avec la Turquie, à quelques jours du sommet de l'OTAN à Ankara.
Par Léa Hoffmann · · 5 min de lecture

Pendant plus d'un siècle, Israël avait cultivé l'art de l'ambiguïté sur le génocide arménien : ni reconnaissance, ni déni, un silence prudent dicté par la realpolitik. Ce silence a volé en éclats dimanche 28 juin. Réuni à Jérusalem, le conseil des ministres a approuvé à l'unanimité une résolution reconnaissant officiellement le génocide de 1915 — la première fois que l'État hébreu franchit ce pas. Porté par le chef de la diplomatie Gideon Sa'ar, le texte transforme une question d'histoire en acte politique, et aiguise une brouille déjà profonde avec la Turquie, à la veille d'un sommet de l'OTAN qu'Ankara s'apprête à accueillir.
Adoptée sans la moindre voix discordante lors de la réunion hebdomadaire du cabinet, la résolution affirme qu'Israël reconnaît comme un génocide la destruction systématique des Arméniens de l'Empire ottoman pendant la Première Guerre mondiale, et rejette les tentatives de la nier. Le texte doit désormais être soumis au vote de la Knesset en séance plénière. Jusqu'à cette année, Israël n'avait ni reconnu ni démenti formellement ces massacres, une équivoque longuement entretenue par souci de ménager ses relations avec la Turquie et l'Azerbaïdjan.
Un devoir « moral et historique », selon Gideon Sa'ar
Le ministre des Affaires étrangères avait annoncé son intention en début de semaine, sur le réseau X, en ancrant la reconnaissance dans une lecture morale nourrie par l'histoire juive. Il a évoqué 1,5 million de victimes arméniennes — le chiffre retenu par Erevan — et dénoncé une entreprise institutionnalisée de négation.
Reconnaître le génocide perpétré contre le peuple arménien dans les dernières années de l'Empire ottoman relève à la fois d'un devoir moral et historique.
« Il n'est jamais trop tard pour faire ce qui est juste », a ajouté Gideon Sa'ar. Les estimations des historiens sur le nombre de morts varient : Euronews situe la fourchette entre environ 664 000 et 1,2 million de personnes tuées entre le printemps 1915 et l'automne 1916, lorsque les communautés arméniennes d'Anatolie furent déportées et massacrées.
Le vote prolonge un basculement amorcé par Benyamin Nétanyahou à titre personnel. En août 2025, au cours d'un entretien diffusé en podcast, le Premier ministre était devenu le premier chef de gouvernement israélien en exercice à employer le mot « génocide » pour qualifier ces événements — une prise de position individuelle qui n'engageait pas l'État. La décision de dimanche comble cet écart en élevant un aveu personnel au rang de position officielle du gouvernement.
Ankara dénonce un calcul « politique »
La réaction turque a été cinglante. Ankara, qui récuse le terme de génocide et soutient que les morts sont survenues dans le chaos de la guerre, a fustigé une reconnaissance cynique et intéressée. Dans un communiqué, le ministère turc des Affaires étrangères a accusé Israël de chercher « à dissimuler ses propres crimes à travers la décision politique qu'il a adoptée concernant les événements de 1915 », en renvoyant à la procédure engagée contre l'État hébreu devant la Cour internationale de justice (CIJ) au sujet de Gaza.
Le gouvernement israélien, qui persécute systématiquement le peuple palestinien aux yeux du monde entier et est jugé devant la Cour internationale de justice pour génocide à l'encontre de la population de Gaza, cherche à dissimuler ses propres crimes à travers la décision politique qu'il a adoptée concernant les événements de 1915.
Les liens entre les deux anciens partenaires se sont effondrés depuis le déclenchement de la guerre à Gaza, consécutive à l'attaque du Hamas le 7 octobre 2023. Le président Recep Tayyip Erdoğan a comparé l'offensive israélienne à celle de l'Allemagne nazie, réduit à peau de chagrin des échanges commerciaux jadis florissants et durci son discours. La reconnaissance du génocide constitue la riposte israélienne la plus frontale, en s'attaquant à un sujet qu'Ankara érige en ligne rouge de son identité nationale.
Le poids de Bakou dans l'équation
Pendant des années, le principal frein à une reconnaissance israélienne fut moins la Turquie que l'Azerbaïdjan, partenaire stratégique de premier plan, frontalier de l'Iran. Une relation à la fois étroite et matérielle :
- Bakou fournit, selon les estimations, de 40 à 60 % du pétrole brut consommé par Israël ;
- la compagnie énergétique d'État SOCAR a acquis début 2025 une participation d'environ 10 % dans le gisement gazier offshore israélien Tamar ;
- les échanges bilatéraux ont atteint quelque 1,4 milliard de dollars en 2024, soutenus par d'importantes ventes d'armes.
Ces liens avaient un prix aux yeux des Arméniens. Israël a livré des armes à l'Azerbaïdjan lors de son offensive de 2023, qui lui a permis de reprendre le Haut-Karabakh et a contraint plus de 100 000 Arméniens de souche à fuir. Les objections de Bakou, conjuguées à celles d'Ankara, avaient à plusieurs reprises bloqué la reconnaissance à la Knesset. Que le cabinet ait finalement tranché malgré tout mesure l'ampleur du déplacement des intérêts stratégiques — une vérité historique vieille d'un siècle réglée, en définitive, sur le terrain de la géopolitique du présent.
Une épreuve à la veille du sommet de l'OTAN
Le calendrier ne doit rien au hasard. La Turquie doit accueillir le sommet de l'OTAN les 7 et 8 juillet 2026 à Ankara, réunissant des dizaines de chefs d'État et de gouvernement au complexe présidentiel de Beştepe — seulement le deuxième sommet de l'Alliance organisé en sol turc. La reconnaissance israélienne tombe alors qu'Erdoğan s'apprête à jouer les hôtes de l'Alliance atlantique, décor inconfortable pour un dirigeant qui s'est posé en premier contempteur d'Israël dans le monde musulman.
Le geste range Israël aux côtés de plus de trente États membres de l'ONU — parmi lesquels les États-Unis, la France, l'Allemagne, le Canada et la Russie — qui reconnaissent officiellement le génocide. Pour l'Arménie, longtemps irritée par la réticence israélienne, c'est une victoire symbolique, même si ses défenseurs relèvent que cette reconnaissance cohabite avec la coopération militaire entre Israël et l'Azerbaïdjan. Pour la Turquie, c'est une blessure de plus dans une relation au bord de la rupture. Et pour toute la région, un rappel : un siècle après les faits, la politique de la mémoire continue d'obéir aux alliances du moment.
Questions fréquentes
- Que vient de décider le gouvernement israélien ?
- Réuni à Jérusalem le 28 juin 2026, le conseil des ministres a approuvé à l'unanimité une résolution reconnaissant officiellement le génocide arménien de 1915. C'est la première reconnaissance par l'État israélien ; le texte doit désormais être voté en séance plénière à la Knesset.
- Pourquoi Israël avait-il tardé à reconnaître le génocide arménien ?
- Jusqu'en 2026, Israël n'avait ni reconnu ni démenti les massacres, par souci de préserver ses relations avec la Turquie et surtout l'Azerbaïdjan, partenaire stratégique frontalier de l'Iran qui lui fournit de 40 à 60 % de son pétrole brut.
- Comment la Turquie a-t-elle réagi ?
- Ankara, qui récuse le terme de génocide, a dénoncé une décision « politique » par laquelle Israël chercherait à « dissimuler ses propres crimes », en renvoyant à la procédure engagée contre l'État hébreu devant la Cour internationale de justice au sujet de Gaza.
- Combien de pays reconnaissent le génocide arménien ?
- Avec ce vote, Israël rejoint plus de trente États membres de l'ONU qui reconnaissent officiellement le génocide, parmi lesquels les États-Unis, la France, l'Allemagne, le Canada et la Russie.
Sources(10)
- 1Israel formally recognises Armenian World War I 'genocide'Euronews · euronews.com
- 2Israel recognizes Armenian genocide, amid frosty ties with TurkeyThe Times of Israel · timesofisrael.com
- 3Turkey denounces Israel's 'political' recognition of Armenian genocideThe Times of Israel · timesofisrael.com
- 4Israeli government votes unanimously to recognize Armenian genocide, risking new tensions with TurkeyYnetnews · ynetnews.com
- 5'Not an act of retaliation against Turkey': Israeli gov't approves Armenian Genocide recognition pending Knesset voteHaaretz · haaretz.com
- 6Sa'ar to bring Armenian Genocide recognition to vote, cites Israel's 'moral, historical duty'The Jerusalem Post · jpost.com
- 7Israel Moves to Formally Recognize Armenian WWI Deaths as a GenocideU.S. News & World Report · usnews.com
- 8In a first for an Israeli leader, Netanyahu says he recognizes the Armenian genocideJewish Telegraphic Agency · jta.org
- 9Israel recognises Armenian genocide in rebuke to TurkeyThe New Arab · newarab.com
- 10Türkiye to host 2026 NATO Summit in Ankara, 7-8 July 2026NATO · nato.int



