Sanctions et droit de la mer
Un capitaine condamné à Brest : la justice française s'attaque à la « flotte fantôme » russe
En jugeant le commandant du pétrolier apatride Boracay, le tribunal correctionnel de Brest signe la première condamnation pénale en Europe visant la flotte clandestine du pétrole russe.
Par Camille Reuter · · 5 min de lecture

C'est un précédent que Paris attendait. En condamnant le commandant d'un pétrolier arraisonné au large de la Bretagne à l'automne dernier, la justice française a prononcé la première peine pénale en Europe issue de la traque de la « flotte fantôme » russe. Au-delà du cas d'espèce, le verdict pose une question que l'Union européenne peine encore à trancher : ses sanctions, abondantes sur le papier, sont-elles capables de mordre vraiment en mer ?
Le 30 mars 2026, le tribunal correctionnel de Brest a condamné Chen Zhangjie, ressortissant chinois de 39 ans qui commandait le pétrolier Boracay, à un an d'emprisonnement et 150 000 euros d'amende (environ 172 000 dollars), assortis d'un mandat d'arrêt. Jugé en son absence — il avait quitté la France avec son navire —, le capitaine a vu ses avocats annoncer aussitôt leur intention de faire appel.
Un navire sans pavillon, intercepté au large d'Ouessant
Le Boracay n'est pas un navire ordinaire. Ce pétrolier vieillissant de classe Aframax, qui a aussi navigué sous les noms de Kiwala et Pushpa et a vu son pavillon et son identité changer au fil des escales, avait chargé du brut russe au port baltique de Primorsk vers le 20 septembre 2025, à destination, selon les sources, de l'Inde. Le bâtiment fait l'objet de sanctions de l'Union européenne depuis octobre 2024 et du Royaume-Uni depuis février 2025, pour le transport de pétrole d'origine russe.
Le 27 septembre, agissant sur des renseignements liant le navire à des activités « hybrides » russes, des commandos de la Marine nationale l'ont abordé dans les eaux internationales au large d'Ouessant, à la pointe occidentale de la Bretagne. Le pétrolier ne battait alors aucun pavillon. La France l'a retenu au mouillage au large de Saint-Nazaire, a placé en garde à vue le capitaine et le second, avant de relâcher le bâtiment vers le 3 octobre, lui permettant de reprendre sa route, selon les sites de suivi maritime.
L'arraisonnement n'a rien eu d'une formalité. Les militaires français ont « été confrontés à une hostilité particulière du capitaine », a déclaré le procureur adjoint de Brest, Gabriel Rollin, devant le tribunal, contraignant à une manœuvre qui aurait pu provoquer un accident. Le commandant a été poursuivi pour avoir refusé de se conformer aux ordres des autorités françaises et pour n'avoir pas justifié de la nationalité de son navire. Sa défense plaidait que les faits s'étaient déroulés dans les eaux internationales et que la France n'avait donc pas compétence — un argument écarté par les juges.
La faille juridique : un bateau sans nationalité
La France s'est appuyée sur un principe ancien du droit de la mer, consacré par la convention de Montego Bay : tout navire de commerce doit arborer un pavillon et pouvoir prouver la nationalité de son immatriculation. Faute de quoi, le navire est réputé apatride, perd la protection que lui confère un État du pavillon et peut être arrêté puis inspecté. En traitant le Boracay comme dépourvu de pavillon, les forces françaises se sont donné une base légale pour aborder un bâtiment autrement hors de portée en haute mer.
La distinction n'a rien d'anecdotique pour la campagne d'ensemble. La plupart des pétroliers de la flotte clandestine continuent de naviguer précisément parce qu'ils sautent de pavillons de complaisance obscurs en assureurs opaques, laissant peu de prise juridique aux États européens hors d'une escale portuaire. L'affaire française dessine un levier praticable : quand les papiers d'un navire sanctionné se défont, son pavillon peut se défaire aussi.
Un test grandeur nature pour les sanctions européennes
La « flotte fantôme » désigne cette armada diffuse de pétroliers âgés, souvent sans assurance reconnue, que Moscou emploie pour écouler son pétrole en contournant le plafond de prix imposé par le G7 et l'UE afin d'étrangler les revenus énergétiques du Kremlin. Bruxelles n'a cessé d'élargir sa liste noire. Le 19e paquet de sanctions, adopté le 23 octobre 2025, y a ajouté 117 navires, portant à 557 le total des bâtiments désignés par l'UE, chacun frappé d'une interdiction d'accès aux ports européens et d'un large éventail de services maritimes. Le 18 décembre, le Conseil en a sanctionné 41 de plus.
Nous voulons accroître la pression sur la Russie pour la convaincre de revenir à la table des négociations.
C'est en ces termes qu'Emmanuel Macron, s'exprimant après l'interception du Boracay, avait situé l'offensive, estimant que la flotte fantôme finance « 30 à 40 % » de l'effort de guerre russe — « plus de 30 milliards d'euros ». La commissaire européenne Maria Luís Albuquerque a présenté le dernier paquet dans le même esprit, affirmant que l'Union déployait « un très large éventail de mesures supplémentaires pour affaiblir encore davantage l'économie russe chancelante ».
L'enjeu déborde la comptabilité du Kremlin. Beaucoup de ces pétroliers ont plusieurs décennies et ne disposent d'aucune assurance reconnue, ce qui fait planer le risque d'une marée noire dans certains des couloirs maritimes les plus fréquentés d'Europe. Ils se sont aussi trouvés mêlés à des alertes sécuritaires : le Boracay croisait au large du Danemark vers le 22 septembre, lorsque des drones ont perturbé l'aéroport de Copenhague, et il a été cité comme site de lancement possible. Macron a dit ne pouvoir exclure un lien, faute de preuve ; Moscou a démenti toute implication.
Et maintenant ?
La Russie rejette ces interceptions comme illégales. Vladimir Poutine a qualifié l'opération française de « piraterie » et affirmé que le pétrolier avait été « saisi dans les eaux neutres sans la moindre justification ». Pourtant, une série d'États européens — la France, mais aussi les gouvernements baltes et nordiques — se montrent plus hardis à inspecter les pétroliers suspects dans ou près de leurs eaux, pariant que le coût juridique et réputationnel dissuadera armateurs et équipages.
Le verdict de Brest n'échouera pas à lui seul la flotte fantôme. Le Boracay a poursuivi sa route et son capitaine ne purgera vraisemblablement jamais sa peine. Mais en attachant une responsabilité pénale personnelle à l'obstruction en mer, la France a signifié que les hommes de la passerelle — et plus seulement les navires et les sociétés-écrans — peuvent désormais être tenus pour comptables. Pour une UE qui rédige ses sanctions plus vite qu'elle ne les applique, c'est sans doute là le précédent le plus lourd de conséquences.
Questions fréquentes
- Pourquoi la France a-t-elle pu arraisonner le Boracay en haute mer ?
- Au moment de l'abordage, le 27 septembre 2025 au large d'Ouessant, le pétrolier ne battait aucun pavillon. Or le droit de la mer (convention de Montego Bay) impose à tout navire de commerce d'arborer un pavillon et de prouver sa nationalité. Un navire apatride perd la protection d'un État du pavillon et peut être arrêté et inspecté, ce qui a donné à la France une base légale.
- Quelle peine le capitaine a-t-il reçue ?
- Le 30 mars 2026, le tribunal correctionnel de Brest a condamné Chen Zhangjie, 39 ans, à un an d'emprisonnement et 150 000 euros d'amende (environ 172 000 dollars), assortis d'un mandat d'arrêt. Jugé en son absence, il devrait voir ses avocats faire appel et ne purgera vraisemblablement pas sa peine.
- Qu'est-ce que la « flotte fantôme » russe ?
- Il s'agit d'un ensemble diffus de pétroliers vieillissants, souvent sans assurance reconnue et sous pavillon de complaisance, que Moscou utilise pour écouler son pétrole en contournant le plafond de prix imposé par le G7 et l'UE. L'Union a désigné 557 navires après son 19e paquet de sanctions, puis 41 de plus le 18 décembre 2025.
- Le Boracay est-il lié aux drones de Copenhague ?
- Le pétrolier croisait au large du Danemark vers le 22 septembre 2025, lorsque des drones ont perturbé l'aéroport de Copenhague, et il a été cité comme site de lancement possible. Emmanuel Macron a dit ne pouvoir exclure un lien, faute de preuve, tandis que Moscou a démenti toute implication.
Sources(12)
- 1France investigates suspected shadow-fleet oil tanker anchored off its coastFrance 24 · france24.com
- 2France detains Russian 'shadow' tanker to disrupt war in UkraineAl Jazeera · aljazeera.com
- 3Russia-linked 'shadow fleet' oil tanker stopped by France resumes voyageFrance 24 · france24.com
- 4France hands captain of suspected Russian 'shadow fleet' tanker one-year jail sentenceFrance 24 · france24.com
- 5French Court Sentences Shadow Fleet Tanker's Captain to One Year in PrisonThe Maritime Executive · maritime-executive.com
- 6France Starts Trial of Shadow Tanker Captain Charged with Disobeying OrdersThe Maritime Executive · maritime-executive.com
- 7French court convicts Chinese captain of oil tanker linked to Russian shadow fleetSouth China Morning Post · scmp.com
- 8France detains sanctioned Russian 'shadow fleet' tanker BoracayMilitarnyi · militarnyi.com
- 9EU adopts 19th package of sanctions against RussiaEuropean Commission · finance.ec.europa.eu
- 1019th package of sanctions against Russia: EU targets Russian energy, third-country banks and crypto providersCouncil of the EU · consilium.europa.eu
- 11Council sanctions 41 vessels of the Russian shadow fleetCouncil of the EU · consilium.europa.eu
- 12France sentences tanker captain as EU cracks down on Russian shadow fleetE&E News / POLITICO · eenews.net



