Coopération de défense

Quand le Canada s'invite à Luxembourg, la vraie question est : qui financera le réarmement ?

La visite inédite du ministre canadien de la Défense, David McGuinty, scelle un rapprochement accéléré et éclaire la place du Grand-Duché dans une nouvelle architecture de l'argent allié.

Par Jonas Thill · · 6 min de lecture

Estrade de conférence de presse bilatérale vide : deux micros appariés et deux drapeaux sans marque sur un support, dans une salle gouvernementale lambrissée de bois.
Image d'illustration générée par intelligence artificielle : une estrade de conférence de presse bilatérale, micros appariés et drapeaux sans marque, dans une salle gouvernementale lambrissée. Illustration générée par IA — Status

Il aura fallu quatre-vingt-un ans de relations diplomatiques pour qu'un membre du gouvernement fédéral canadien pose enfin le pied au Grand-Duché. David McGuinty, ministre de la Défense nationale, est arrivé vendredi à Luxembourg pour une visite que les deux capitales ont tenu à présenter comme un jalon : reçu avec les honneurs militaires au château de Bourglinster, il s'est entretenu avec des députés avant de tenir, dans la capitale, une conférence de presse conjointe avec son homologue luxembourgeoise, Yuriko Backes.

La chaleur du protocole ne doit pas masquer le sujet véritable : l'argent. Plus précisément, la manière dont une alliance transatlantique fébrile entend payer son réarmement. La halte de M. McGuinty intervient alors qu'Ottawa pivote résolument vers l'Europe et que les alliés bâtissent, étage par étage, de nouvelles institutions destinées à mutualiser des capitaux pour la défense à une vitesse et une échelle que les seuls budgets nationaux ne peuvent atteindre.

Mme Backes a salué un « moment historique » et décrit le Canada comme un « allié fiable de l'OTAN, plus encore en ces temps géopolitiques très instables ». Les deux ministres se sont posés en « partisans convaincus du multilatéralisme » et ont réaffirmé leur soutien à l'Ukraine. M. McGuinty, lui, a rendu l'hommage en des termes inhabituellement personnels.

Nous allons diversifier, nous allons élargir, nous allons nous déployer dans de nouvelles directions.

Huit décennies pour une première

La visite prolonge l'ouverture, en 2025, de l'ambassade du Luxembourg à Ottawa et une succession rapide de contacts de haut niveau. En février, le premier ministre canadien Mark Carney et son homologue luxembourgeois Luc Frieden ont scellé un ensemble de partenariats économiques, sécuritaires et de talents, dont un dialogue de politique financière ; les deux dirigeants se sont reparlé en avril.

Pour M. McGuinty, le déplacement offrait aussi l'occasion d'engranger une victoire diplomatique fraîche. Le Canada est devenu le premier — et à ce jour le seul — pays hors Union européenne admis dans le programme SAFE (Security Action for Europe), l'instrument de prêts pour l'armement doté de 150 milliards d'euros, une avancée qu'Ottawa a qualifiée de « très grande percée ». Le Canada participe également à PERLE, le programme européen pour l'industrie de défense. « Le Luxembourg jouit d'une réputation exceptionnelle, portée par des dirigeants qui pensent ce qu'ils disent et disent ce qu'ils pensent », a déclaré M. McGuinty.

Fait notable, la conférence de presse ne s'est guère attardée sur le projet phare de la finance de défense alliée : la future Banque pour la défense, la sécurité et la résilience. Côté canadien, ce dossier a surtout été porté par le ministre des Finances, François-Philippe Champagne, et par la déclaration commune des chefs de gouvernement de février, plutôt que par le portefeuille de la Défense.

Une banque taillée pour l'effort de guerre

La Banque pour la défense, la sécurité et la résilience (banque DSR) a été esquissée pour la première fois en 2025 par Rob Murray, ancien responsable de l'innovation à l'OTAN, qui dirige aujourd'hui son groupe de développement. L'idée : une institution fondée sur un traité, détenue par ses États membres, qui mobiliserait des capitaux privés et offrirait un financement à long terme et à faible coût tout au long des chaînes d'approvisionnement de défense — des gouvernements jusqu'aux PME qui peinent à emprunter contre des commandes militaires.

L'élan a été rapide. Une réunion de haut niveau tenue à Londres en septembre 2025 a rassemblé les représentants de 37 nations, dont l'ensemble du G7, aux côtés de la Commission européenne et de l'OTAN. Les négociations sur la charte se sont achevées ce printemps à Montréal, et les pays participants ont convenu que, une fois la charte ratifiée, le Canada accueillerait l'institution — dont le siège est prévu à Montréal, et non à Luxembourg.

La nuance n'est pas anodine. Le Grand-Duché serait un candidat naturel pour toute nouvelle institution financière, mais le siège de la banque DSR traversera l'Atlantique. « Nous sommes très satisfaits des progrès réalisés lors des récentes négociations de Montréal en vue d'établir la Banque pour la défense, la sécurité et la résilience », a indiqué M. Champagne. Les grandes banques canadiennes — RBC, TD, CIBC, Banque Scotia et BMO — ont manifesté leur appui, à l'image de plusieurs grands prêteurs européens.

La carte que peut jouer le Grand-Duché

Si la banque elle-même file vers le Canada, le levier du Luxembourg dans la nouvelle architecture se situe ailleurs : dans son statut de grande place financière européenne et d'hôte, sur le plateau du Kirchberg, de la Banque européenne d'investissement (BEI), le bras prêteur de l'Union.

La BEI a opéré un virage marqué vers la défense. Le groupe a quadruplé ses financements de sécurité et de défense pour les porter à plus de 4 milliards d'euros en 2025 et, dans le cadre de son plan 2026-2028, maintiendra son volume annuel de prêts à un niveau record de 100 milliards d'euros tout en relevant à environ 4,5 milliards les financements liés à la défense l'an prochain — soit près de 5 % de son activité dans l'UE. Elle a aussi assoupli ses critères d'éligibilité pour soutenir des projets purement militaires.

Le Luxembourg, de son côté, rehausse sa propre contribution. Voici les repères chiffrés :

  • une dépense de défense projetée à environ 0,89 % du PIB en 2026, soit quelque 814 millions d'euros, qui devrait franchir pour la première fois la barre du milliard ;
  • une feuille de route présentée par Mme Backes en mai, prévoyant une hausse d'environ 0,1 point de PIB par an jusqu'en 2029 ;
  • un objectif aligné sur l'engagement du sommet de l'OTAN de La Haye, en juin 2025, d'atteindre 5 % du PIB — mesuré sur le revenu national brut dans le cas luxembourgeois — d'ici 2035, dont 3,5 % pour la défense au sens strict et 1,5 % pour la sécurité au sens large.

Un tournant, pas un point de bascule

La visite de vendredi ne réécrira pas à elle seule la finance alliée. La banque DSR doit encore être ratifiée ; les règles d'acquisition de SAFE restent à rédiger ; et la montée en puissance militaire du Luxembourg, bien que réelle, part d'un niveau modeste. Mais le déplacement marque concrètement la rapidité avec laquelle la carte se redessine : Ottawa se branche sur les instruments européens, Bruxelles et la BEI ouvrent les vannes, et de petits États riches en capitaux, comme le Luxembourg, cherchent à compter dans la tuyauterie d'un Occident qui se réarme.

« Il nous reste tant de croissance à accomplir entre nos deux pays », a confié M. McGuinty aux journalistes. À l'aune des six derniers mois, cette croissance se mesure de plus en plus en euros de défense.

Questions fréquentes

Pourquoi cette visite est-elle qualifiée d'historique ?
Selon Chronicle.lu, c'est la première visite d'un membre du gouvernement fédéral canadien au Luxembourg en 81 ans de relations diplomatiques. Elle fait suite à l'ouverture, en 2025, de l'ambassade luxembourgeoise à Ottawa.
Le siège de la banque DSR ira-t-il au Luxembourg ?
Non. Les pays participants ont convenu que, une fois la charte ratifiée, le Canada accueillera l'institution, dont le siège est prévu à Montréal. Le rôle du Luxembourg tient à sa place financière et à l'accueil de la BEI, non au siège de la banque.
Qu'est-ce que le programme SAFE et quel est le rôle du Canada ?
SAFE (Security Action for Europe) est l'instrument européen de prêts pour l'armement doté de 150 milliards d'euros. Le Canada en est le premier et, à ce jour, le seul pays participant hors Union européenne, une étape qu'Ottawa a qualifiée de « très grande percée ».
Des montants bilatéraux de défense ont-ils été annoncés ?
Non. Aucun chiffre bilatéral spécifique de dépenses de défense n'a été annoncé lors de cette conférence de presse, et la banque DSR n'y a pas été explicitement abordée.

Sources

  1. Canadian Defence Minister Expresses 'Deep Gratitude' For Relationship With Luxembourg · Chronicle.lu
  2. Minister McGuinty Heads to Luxembourg · Mirage News
  3. Minister McGuinty to travel to Luxembourg · Government of Canada (National Defence)
  4. Canada welcomes progress towards the establishment of the Defence, Security and Resilience Bank and hosting its headquarters · Government of Canada (Finance)
  5. Canada to establish Defence, Security and Resilience Bank · Defence Industry Europe
  6. Canada chosen as host country of multinational defence bank · The Globe and Mail
  7. Canada selected to headquarter new multinational defence bank, sources say · CBC News
  8. Defence, Security and Resilience Bank · Wikipedia
  9. How a new global defense bank can solve US and allied funding problems · Atlantic Council
  10. SAFE: Council clears path for financial assistance to eight member states and concluding the Canada agreement · Council of the EU (Consilium)
  11. Canada has officially joined the EU's loans-for-weapons program · CBC News
  12. EU Finance Ministers back EIB Group strategy for a stronger, more secure Europe · European Investment Bank
  13. EIB Group powers up flagship investment instruments to boost Europe's tech leadership and defence capabilities · European Investment Bank
  14. Yuriko Backes presents Luxembourg's defence spending roadmap to 2029 · Government of Luxembourg
  15. Prime Minister Carney secures new economic, security, and talent partnerships with Luxembourg · Prime Minister of Canada
  16. Prime Minister Carney speaks with Prime Minister of Luxembourg Luc Frieden · Prime Minister of Canada

Sujets Defence Financing, Dsr Bank, Nato, Canada Luxembourg, Rearmament, Eib, Safe Programme, Yuriko Backes

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