Sommet de l'Otan
Trump veut couper le commerce avec l'Espagne, Bruxelles oppose la compétence de l'UE
À Ankara, le président américain a sommé son secrétaire au Trésor de stopper les échanges avec Madrid, au nom de la défense et de l'Iran. Une menace qui se heurte à la compétence exclusive de l'Union.
Par Camille Reuter · · 5 min de lecture

Il aura suffi d'une conférence de presse pour rallumer la mèche. Mercredi 8 juillet, à Ankara, en marge du sommet de l'Otan, Donald Trump a ordonné l'arrêt immédiat de tout commerce entre les États-Unis et l'Espagne, priant son secrétaire au Trésor, Scott Bessent, de rompre sans délai les liens marchands avec un pays pourtant membre de l'Alliance atlantique et de l'Union européenne. Devant les journalistes, le président américain a qualifié Madrid de « partenaire épouvantable au sein de l'Otan » et de « cause perdue ».
L'instruction, adressée à M. Bessent, était la deuxième du genre en 2026. Selon Reuters et l'Agence France-Presse, une consigne quasi identique avait déjà été lancée en mars — sans le moindre effet. Le commerce transatlantique avait continué de couler normalement. Cette fois encore, juristes du commerce, responsables européens et gouvernement espagnol se sont empressés d'expliquer pourquoi un président américain ne peut, à lui seul, débrancher les échanges avec un membre isolé de l'Union.
La colère montée sur l'estrade
C'est lors d'un point de presse commun avec le secrétaire général de l'Otan, Mark Rutte, que M. Trump s'est emporté. Interrogé sur le budget de la défense espagnole, il a accusé Madrid de se dérober à ses engagements, avant de se tourner, mécontent, vers la question de son secrétaire au Trésor.
Faites-le tout de suite. Ne leur adressez même pas la parole. Ils sont irrécupérables.
« Je ne veux plus faire aucun commerce avec eux, d'accord ? », a-t-il ajouté, selon les propos rapportés par TIME et Euronews. L'AFP le cite affirmant que l'Espagne était « une cause perdue » et que Washington ne voulait « plus faire d'affaires » avec elle. Le grief est double : Madrid refuse de s'engager sur le nouvel objectif de l'Otan, porter les dépenses de défense à 5 % du PIB, et le gouvernement socialiste de Pedro Sánchez a refusé, plus tôt cette année, d'ouvrir l'espace aérien et les bases espagnoles aux opérations américaines contre l'Iran. Cherchant à apaiser, M. Rutte a rappelé que l'Espagne avait « accompli un pas de géant l'an dernier » en approchant les 2 % du PIB, tout en admettant qu'« il reste des problèmes à régler ».
Un président peut-il isoler un seul pays de l'Union ?
La réponse des spécialistes tient en peu de mots : pas facilement, et surtout pas seul. Les pouvoirs unilatéraux d'un président américain en matière commerciale sont bornés. La section 122 du Trade Act plafonne à 15 % les droits de douane décidés sans le Congrès, et pour 150 jours au maximum ; les sections 232 et 301, plus offensives, exigent une enquête formelle préalable. Le représentant américain au commerce, Jamieson Greer, a bien suggéré que l'International Emergency Economic Powers Act (IEEPA) pourrait servir à restreindre les échanges — mais même cet outil se heurterait à un obstacle propre à l'Europe.
Depuis l'avènement du marché unique et de l'union douanière, en 1993, la politique commerciale relève d'une compétence exclusive de l'Union, négociée collectivement par la Commission européenne. Autrement dit, un État membre ne peut être visé isolément : marchandises, chaînes d'approvisionnement et procédures douanières sont enchevêtrées entre les Vingt-Sept. Les chiffres rappellent d'ailleurs l'asymétrie de la relation. Selon Euronews, les exportations espagnoles vers les États-Unis pèsent environ 18 milliards d'euros, soit près de 4,9 % des ventes totales de l'Espagne, tandis que les exportations américaines vers l'Espagne avoisinent 23 milliards — l'excédent est donc du côté de Washington. Les produits alimentaires espagnols, l'huile d'olive en tête, représentent quelque 18 % de ces ventes transatlantiques.
Madrid hausse les épaules, Bruxelles hausse le ton
La réaction espagnole a été d'un calme étudié. L'entourage de M. Sánchez a fait savoir qu'il traitait les propos présidentiels comme une affaire « courante » et n'entendait rien changer à l'« excellente » relation nouée avec Washington, rapporte Reuters. Les responsables espagnols ont rappelé que leur pays enregistre un déficit commercial avec les États-Unis, que les liens marchands se tissent entre entreprises privées et non entre gouvernements, et qu'au sein de l'union douanière, aucun membre ne peut être pris pour cible séparément.
La Commission européenne, elle, a fait de l'épisode une affaire de tout le bloc. Son porte-parole, Olof Gill, a invoqué la déclaration conjointe UE–États-Unis signée l'an dernier :
- « Nous attendons des États-Unis qu'ils honorent leurs engagements pris dans cette déclaration conjointe, comme nous avons honoré les nôtres. »
- « Nous continuerons à plaider pour un commerce transatlantique stable, prévisible et mutuellement bénéfique, dans l'intérêt de tous. »
Bruxelles a répété que toute mesure commerciale dirigée contre un seul État doit être traitée à l'échelle de l'Union — position qui protège l'Espagne autant qu'elle oblige la Commission à répliquer en son nom. Le sommet d'Ankara a du reste produit d'autres frictions : M. Trump y a de nouveau réclamé la mainmise américaine sur le Groenland, « nécessaire à la protection du monde, et pas seulement des États-Unis », une revendication que le Danemark rejette avec constance.
Ce qui se joue au-delà de Madrid
Pour tout le fracas des mots, aucun embargo signé n'a été rapporté, et le précédent de mars laisse penser que l'ordre restera, une fois encore, lettre morte. Mais l'affrontement dépasse la mise en scène. Il éprouve le principe au cœur même de la construction européenne — les Vingt-Sept affrontent le monde comme un seul bloc commercial — à l'heure où Washington n'hésite plus à brandir le commerce comme une arme contre ses propres alliés.
Ce principe est précisément celui dont dépendent les petites économies ultra-ouvertes. Le Luxembourg, dont la prospérité est tissée dans le marché unique et la libre circulation des biens, des services et des capitaux, a un intérêt direct à ce qu'un coup porté à un membre soit absorbé collectivement, plutôt que de fissurer le front commun. Si un différend bilatéral sur la défense et l'Iran peut déborder sur le terrain commercial, la question posée à Bruxelles — comme aux capitales, de Madrid à Luxembourg-Ville — est de savoir jusqu'où la relation transatlantique peut être étirée avant que l'Europe ne soit contrainte de choisir entre l'accommodement et la riposte.
Questions fréquentes
- Donald Trump peut-il réellement stopper le commerce avec la seule Espagne ?
- Difficilement, et pas seul. Ses pouvoirs unilatéraux sont bornés (section 122 du Trade Act : droits plafonnés à 15 % et 150 jours sans le Congrès ; sections 232 et 301 : enquête préalable). Surtout, depuis 1993, la politique commerciale est une compétence exclusive de l'UE, exercée par la Commission : un État membre ne peut être visé isolément.
- Quelle a été la réponse de l'Espagne et de l'Union européenne ?
- L'entourage de Pedro Sánchez a traité les propos comme une affaire courante, rappelant que l'Espagne a un déficit commercial avec Washington et qu'aucun membre ne peut être ciblé séparément dans l'union douanière. La Commission, par la voix d'Olof Gill, a rappelé la déclaration conjointe UE–États-Unis et affirmé que toute mesure contre un membre relève de l'Union entière.
- En quoi le Luxembourg est-il concerné ?
- Parce que le commerce est une compétence exclusive de l'UE, une offensive américaine contre un membre engage les Vingt-Sept et le marché unique. Les petites économies très ouvertes comme le Luxembourg, dont la prospérité dépend de la libre circulation des biens et des capitaux, ont un intérêt direct à ce que le front commercial reste solidaire.
Sources(8)
- 1Trump orders halt to US trade with Spain over NATO spending, IranReuters (via U.S. News & World Report) · usnews.com
- 2Trump orders halt to US trade with Spain over NATO spending, IranReuters (via KSL.com) · ksl.com
- 3Trump Orders U.S. to Cut All Trade With Spain as Feud Escalates at NATO SummitTIME · time.com
- 4Can Trump cut trade with Spain? The limits of his threatEuronews · euronews.com
- 5EU expects US to honor trade deal after Trump orders Spain trade cutReuters (via Investing.com) · in.investing.com
- 6Trump threatens Spain trade, demands US take over Greenland at NATO summitAl Jazeera / AFP · aljazeera.com
- 7Can Trump 'Cut Off All Trade' With Spain? Here's What Experts SayTIME · time.com
- 8Explainer: Can U.S. President Trump 'Cut off All Trade' With Spain?Reuters (via U.S. News & World Report) · usnews.com
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