Migration
L'Espagne régularise ses sans-papiers à contre-courant d'une Europe qui se referme
Ouverte par décret royal, la régularisation « extraordinaire » a recueilli près de 1,2 million de demandes avant sa clôture le 30 juin. Madrid en fait un pari économique, à rebours du durcissement européen.
Par Léa Hoffmann · · 5 min de lecture

MADRID — Le gouvernement espagnol tablait sur un demi-million de bénéficiaires. Il en a reçu plus du double. Lorsque la régularisation exceptionnelle des travailleurs sans papiers s'est refermée le 30 juin, elle avait recueilli 1 174 978 demandes en à peine onze semaines — un chiffre que peu d'observateurs avaient anticipé et qui dépasse largement les quelque 500 000 personnes que le dispositif était censé atteindre.
Cette régularisation « extraordinaire », mise en œuvre par décret royal, offrait aux résidents en situation irrégulière une occasion rare : sortir de l'économie informelle pour rejoindre le travail déclaré. La coalition de gauche menée par le premier ministre socialiste Pedro Sánchez n'y voit pas un geste de clémence, mais une stratégie économique. Le pari : légaliser celles et ceux qui vivent et travaillent déjà en Espagne pour soutenir la population active et le système de retraite d'un pays qui vieillit. Un choix assumé, à contre-courant d'un continent qui, lui, verrouille.
Ce que prévoit le décret
Approuvé par le Conseil des ministres le 14 avril et entré en vigueur le 16 avril, selon le journal officiel espagnol (BOE), le texte accorde un titre unique de séjour et de travail valable un an, assorti d'un accès à la Sécurité sociale et à une carte sanitaire régionale. Les demandes ont été acceptées du 16 avril au 30 juin. Pour prétendre au dispositif, il fallait :
- être présent en Espagne avant le 1er janvier 2026 ;
- justifier d'au moins cinq mois de résidence continue ;
- n'avoir aucun casier judiciaire ni représenter une menace pour l'ordre public.
Passé la première année, les régularisés devront basculer vers l'un des régimes de séjour ordinaires du droit commun. Les enfants mineurs déjà présents sur le territoire pouvaient être régularisés avec leurs parents et obtenir un titre de cinq ans. Sur les 1 174 978 demandes recensées par le ministère de l'Inclusion et des Migrations, plus de 600 000 avaient déjà été admises à l'instruction à la clôture du guichet. Les Colombiens formaient le premier contingent (environ 26 %), devant les Marocains (13,3 %), les Vénézuéliens (11,8 %) et les Péruviens (8,8 %) ; deux tiers des candidats venaient d'Amérique latine et quatre sur cinq avaient moins de 45 ans.
C'est la septième opération de ce type depuis 1986, année où l'Espagne a commencé à régulariser ses résidents sans papiers ; les six précédentes avaient bénéficié à quelque 1,3 million de personnes. Distincte de ce décret, une réforme de 2024 du régime migratoire ordinaire — celui de l'arraigo, l'enracinement — doit régulariser 300 000 personnes de plus par an à travers ses filières rénovées.
Un pari sur le marché du travail
L'argumentaire de M. Sánchez est démographique. La main-d'œuvre espagnole vieillit, et le gouvernement estime que le pays a besoin d'environ 250 000 nouveaux actifs par an jusqu'en 2050 pour continuer de financer son État-providence. Les travailleurs étrangers ont atteint 3,4 millions en juin 2026, soit plus de 350 000 de plus sur un an (+11,3 %), une progression bien plus rapide que celle de la population active née en Espagne. L'exécutif affirme que 43 % des emplois créés depuis sa réforme du travail sont revenus à des étrangers. En dévoilant, le 30 juin, un plan d'intégration et de citoyenneté doté de 500 millions d'euros par an, le chef du gouvernement a résumé l'enjeu sans détour.
Sans immigration, l'Espagne perdrait 19 % de son PIB d'ici à 2050.
La vice-première ministre Yolanda Díaz a rattaché la mesure au niveau record d'emploi du pays : elle permet, selon elle, au travail non déclaré de « remonter à la surface » de l'économie légale, où les migrants acquièrent des droits et cotisent. Près de 160 000 des demandeurs admis étaient déjà inscrits à la Sécurité sociale, précise le ministère, sans indiquer combien de ces emplois n'existaient que grâce au dispositif.
Seule contre le tour de vis européen
L'initiative espagnole intervient au moment précis où le nouveau Pacte européen sur la migration et l'asile entre en application — un cadre bâti autour d'expulsions accélérées, de la règle du « pays tiers sûr » et d'un accès restreint à l'asile. À Bruxelles, la gêne est palpable. Dès février, des responsables européens confiaient à Euronews qu'une régularisation de masse n'était « pas conforme à l'esprit de l'Union européenne en matière de migration », redoutant qu'elle n'affaiblisse le message de dissuasion adressé aux arrivées irrégulières et ne permette aux nouveaux régularisés de circuler librement dans l'espace Schengen.
Le Parti populaire européen (PPE, droite), qui se raidit sur l'immigration, a durci le ton. « Nous avons besoin de personnes qualifiées, capables de vraiment contribuer à notre système. Et ce n'est pas ce qui se passe en Espagne », a déclaré son président, Manfred Weber, le 1er juillet, rappelant que les migrants régularisés « peuvent aller en France, en Belgique, en Pologne ».
À l'intérieur, l'opposition est plus véhémente encore. Santiago Abascal, chef du parti d'extrême droite Vox, a dénoncé un décret qui importerait « plus d'un million d'étrangers qui font désormais concurrence aux Espagnols pour l'emploi ». M. Sánchez, lui, a placé le débat sur un terrain à la fois moral et économique, rétorquant à ses détracteurs que l'Espagne « n'a jamais avancé en dressant des murs ».
Le pari ne sera vérifiable que dans plusieurs années. Les titres d'un an devront encore être convertis en statut durable, et le volume des demandes — très au-delà des prévisions — mettra à l'épreuve une administration déjà sous tension pour les instruire. Le signal politique, lui, est limpide : alors que capitale après capitale l'Europe cède à la restriction, Madrid a fait le pari inverse — celui de compter les migrants déjà présents sur son sol comme une force de travail plutôt que comme une charge à gérer.
Questions fréquentes
- Qui pouvait bénéficier de la régularisation espagnole ?
- Il fallait être présent en Espagne avant le 1er janvier 2026, justifier d'au moins cinq mois de résidence continue, n'avoir aucun casier judiciaire et ne représenter aucune menace pour l'ordre public. Les enfants mineurs présents pouvaient être régularisés avec leurs parents, avec un titre de cinq ans.
- Quel titre le décret accorde-t-il et pour combien de temps ?
- Un titre unique de séjour et de travail valable un an, assorti d'un accès à la Sécurité sociale et à une carte sanitaire régionale. Au terme de cette année, le bénéficiaire doit basculer vers l'un des régimes de séjour ordinaires du droit commun espagnol.
- Pourquoi cette mesure inquiète-t-elle l'Union européenne ?
- Elle intervient alors que le nouveau Pacte européen sur la migration et l'asile durcit les règles. Des responsables européens la jugent contraire à « l'esprit » de l'UE et craignent qu'elle n'affaiblisse la dissuasion et ne permette aux régularisés de circuler dans l'espace Schengen.
Sources(9)
- 1The Government of Spain approves the extraordinary regularisation of migrants already residing in Spain (14/04/2026)La Moncloa (Government of Spain) · lamoncloa.gob.es
- 2Spain immigration scheme sees 1.2 million apply for legal statusAl Jazeera · aljazeera.com
- 3Spain grants 600,000 temporary work permits to migrants as plan endsThe Olive Press · theolivepress.es
- 4Exclusive: EU Commission balks at Sánchez's regularisation of undocumented migrantsEuronews · euronews.com
- 5Manfred Weber attacks Pedro Sánchez on migration as EPP takes a tougher stanceEuronews · euronews.com
- 6Sánchez: 'Without migration, Spain would lose 19% of its GDP in 2050'ARA (English) · en.ara.cat
- 7Pedro Sánchez announces the new Integration and Citizenship Plan (30/06/2026)La Moncloa (Government of Spain) · lamoncloa.gob.es
- 8As Western powers crack down on migrants, Spain embraces 500,000Al Jazeera · aljazeera.com
- 9Spain approves plan to grant legal status to thousands of migrants lacking right to stayEuronews · euronews.com



