Sommet d'Ankara
Réarmement : le Luxembourg décroche le siège européen de la future banque de défense de l'Otan
La Banque pour la défense, la sécurité et la résilience, portée par Luc Frieden et Mark Carney, aura son siège mondial au Canada et ses opérations européennes au Luxembourg.
Par Camille Reuter · · 5 min de lecture

Il aura suffi de deux journées au Complexe présidentiel d'Ankara pour que le Luxembourg se glisse au cœur du grand chantier du moment : celui du financement du réarmement européen. En marge du 36e sommet de l'Otan, tenu les 7 et 8 juillet, le Grand-Duché a obtenu d'accueillir la base européenne d'une institution encore inédite, la Banque pour la défense, la sécurité et la résilience (DSRB). Un projet que le Premier ministre Luc Frieden a défendu publiquement, aux côtés de son homologue canadien Mark Carney.
C'est ce dernier qui a dévoilé la liste des soutiens fondateurs. Neuf pays y figurent : le Canada, l'Albanie, la Belgique, la Grèce, la Lettonie, le Luxembourg, la Roumanie, la Turquie et l'Ukraine, selon les informations du Globe and Mail, d'Euronews et de plusieurs titres américains. Le Canada abritera le siège mondial ; le Luxembourg, lui, dirigera les opérations européennes de l'établissement.
Le choix du Grand-Duché n'a rien d'un hasard. Les promoteurs de la banque mettent en avant son poids sur les marchés obligataires mondiaux, sa concentration d'institutions financières et multilatérales, sa note souveraine triple A et sa capacité à faire dialoguer capitaux publics et privés, rapporte le magazine économique Paperjam. Concrètement, la place luxembourgeoise servirait à transformer les garanties souveraines en structures d'investissement, puis, plus tard, en prêts directs.
« Une masse critique de pays a l'intention d'adhérer. Le Canada en fait partie, et nous en serons le siège ; le Luxembourg, lui, sera le siège européen », a déclaré M. Carney.
Une banque pour prêter là où les autres reculent
La DSRB est née d'une proposition formulée en 2024 par un cercle d'anciens conseillers de l'Otan, de hauts gradés et de banquiers. L'ambition : offrir aux États comme aux industriels de l'armement des financements moins chers et plus longs que ceux du marché commercial.
Son architecture s'inspire des banques multilatérales de développement, à l'image de la Banque mondiale ou de la Banque européenne d'investissement (BEI). D'après Euronews et Paperjam, ses ressorts principaux sont les suivants :
- Un objectif de capital pouvant atteindre 100 milliards de livres, soit environ 133 à 135 milliards de dollars, ou près de 117 milliards d'euros.
- La recherche d'une notation triple A, qui lui permettrait d'emprunter à bas coût et de répercuter ces taux réduits sur ses prêts et garanties.
- Un capital composé pour environ 20 % de fonds libérés et pour près de 80 % de capital appelable, engagé par les États membres.
- Des garanties couvrant une large part des investissements des banques privées dans la défense, afin d'attirer des prêteurs commerciaux longtemps rétifs au secteur.
Élément décisif : l'institution reposera sur un traité, et non sur une licence bancaire. Cette construction, plaident ses concepteurs, l'autorisera à financer l'ensemble de la chaîne industrielle de défense — y compris ses segments strictement militaires — et à prêter directement aux entreprises lorsque les États jugeront un projet prioritaire. Les contributions à la banque pourraient par ailleurs être comptabilisées dans les objectifs de dépenses de l'Otan. Le démarrage des opérations est espéré dès 2027.
Pourquoi ne pas confier ce rôle à la BEI ?
La nouvelle banque vise précisément un vide que les instruments européens existants ne peuvent combler. La BEI finance bien des infrastructures de défense et des technologies duales, mais ses règles lui interdisent de soutenir les armes et les munitions. Quant à l'instrument SAFE de l'Union européenne, il canalise jusqu'à 150 milliards d'euros de prêts vers les gouvernements, et non vers l'industrie.
La DSRB, à l'inverse, disposera d'un mandat explicite sur la chaîne industrielle de défense, y compris ses composantes létales, et pourra prêter aussi bien à des entreprises accréditées qu'à des États. Ses partisans insistent en outre sur un atout politique : la dette figurant au bilan de la banque, elle n'alourdirait pas directement les budgets nationaux, contrairement à un endettement commun de l'UE.
Pour le Luxembourg, l'initiative épouse un effort de défense plus large. La ministre Yuriko Backes a tracé une feuille de route portant les dépenses d'environ 2,1 % du revenu national brut en 2027 à 2,3 % en 2029 — une trajectoire inscrite dans l'engagement pris par les alliés au sommet de La Haye en 2025, celui d'atteindre 5 % du PIB d'ici à 2035.
« Cette hausse des dépenses de défense est une réponse mesurée aux défis géopolitiques actuels », a fait valoir Mme Backes en présentant son plan, préférant le vocabulaire de la sécurité collective à celui de la course aux armements.
Des absents de poids
Le projet démarre sans les premiers budgets militaires du continent. Le Royaume-Uni, l'Allemagne et la France n'ont pas signé, selon Euronews et le Globe and Mail ; Berlin ne participe qu'à titre d'observateur, tandis que Londres a évoqué l'idée de fondre le dispositif dans son propre Mécanisme de défense multilatéral. Aucune économie du G7 autre que le Canada n'a rejoint le tour de table, et les États-Unis manquent à l'appel — de quoi nourrir les doutes des analystes sur la force de frappe réelle de l'ensemble.
Le club n'a pourtant rien d'anecdotique. Le produit intérieur brut cumulé des neuf pays fondateurs avoisinait 5 750 milliards de dollars en 2025, soit à peu près la taille de l'économie allemande. Et de grandes banques — JPMorgan, Deutsche Bank, Commerzbank et ING — ont signalé leur intérêt, aux côtés des principaux établissements canadiens.
MM. Frieden et Carney ont exposé leurs arguments dans une tribune commune publiée par le Financial Times, appelant les alliés à « se rassembler autour d'une banque de défense » capable de mutualiser les capitaux du secteur. Pour un pays dont l'influence mondiale tient à la finance plutôt qu'à l'artillerie, héberger la base européenne revient à peser sur l'un des débats les plus lourds de conséquences de l'Alliance : comment l'Europe paiera son réarmement. Les gouvernements fondateurs vont désormais lancer les procédures nationales de ratification et rédiger les statuts de la banque ; la ville canadienne qui accueillera son siège devrait être connue d'ici quelques mois.
Questions fréquentes
- Pourquoi le Luxembourg a-t-il été choisi comme siège européen de la banque ?
- Pour son poids sur les marchés obligataires mondiaux, sa concentration d'institutions financières et multilatérales, sa note souveraine triple A et sa capacité à coordonner capitaux publics et privés. Comme le résume un responsable cité par Paperjam, « l'idée est d'utiliser l'écosystème déjà bâti au Luxembourg ».
- En quoi la DSRB diffère-t-elle de la Banque européenne d'investissement ?
- La BEI finance des infrastructures de défense et des technologies duales mais s'interdit les armes et munitions. La DSRB, fondée sur un traité, pourra prêter directement aux entreprises de défense et financer des capacités strictement militaires, tout en gardant la dette à son bilan plutôt que sur les budgets nationaux.
- Quels grands pays européens ne participent pas au projet ?
- Le Royaume-Uni, l'Allemagne et la France n'ont pas signé. L'Allemagne ne participe qu'à titre d'observateur et Londres envisage d'intégrer l'idée à son propre Mécanisme de défense multilatéral. Hormis le Canada, aucune économie du G7 n'a rejoint le projet, et les États-Unis sont absents.
- Combien le Luxembourg prévoit-il de consacrer à sa défense ?
- Sa feuille de route porte les dépenses d'environ 2,1 % du revenu national brut en 2027 (~1 373 millions d'euros) à 2,3 % en 2029 (~1 665 millions d'euros), dans le cadre de l'engagement des alliés d'atteindre 5 % du PIB d'ici à 2035, pris au sommet de La Haye en 2025.
Sources(12)
- 1The Ankara Summit DeclarationNATO · nato.int
- 22026 Ankara NATO summitWikipedia · en.wikipedia.org
- 3A World Bank for defence? The lender that Europe's big powers have yet to joinEuronews · euronews.com
- 4Eight countries join Canada in backing defence bank, but major European partners still absentThe Globe and Mail · theglobeandmail.com
- 5Luxembourg will serve as new defence bank's European base, Carney saysThe Globe and Mail · theglobeandmail.com
- 6Defence bank plan gives Luxembourg operational rolePaperjam · en.paperjam.lu
- 7EIB, Safe, DSRB, ERB: billions for defence as if it were rainingPaperjam · en.paperjam.lu
- 8Carney says he and Trump discussed defence priorities, Arctic ahead of the NATO summitCanada's National Observer · nationalobserver.com
- 9Nine Countries Commit to Global Defence Bank, Canada SaysU.S. News & World Report · usnews.com
- 10Canada says 8 countries are joining the international defense bank it will hostThe Washington Times · washingtontimes.com
- 11Yuriko Backes presents Luxembourg's defence spending roadmap to 2029The Luxembourg Government (gouvernement.lu) · gouvernement.lu
- 12Strengthening Europe's security and defence industryEuropean Investment Bank · eib.org
Sur les mêmes thèmes



