Luxembourg · Transition numérique
Le data center de Google à Bissen avance, mais son appétit en eau et en électricité inquiète
L'enquête publique sur le projet d'un milliard d'euros vient de se clore. Riverains, écologistes et quelques élus jugent la facture énergétique disproportionnée pour un si petit pays.
Par Marc Weber · · 6 min de lecture

Sur une trentaine d'hectares d'anciennes terres agricoles à Bissen, au centre du Luxembourg, il n'y a encore rien à voir : ni béton, ni serveurs, ni ligne à haute tension. Et pourtant, ce terrain vide concentre depuis près de dix ans l'un des débats les plus tendus du pays. Google y projette un centre de données géant, un investissement d'environ un milliard d'euros qui ferait de l'entreprise le premier consommateur d'électricité du Grand-Duché. Le projet vient de franchir une étape décisive — et de se heurter, dans le même mouvement, à un mur d'objections locales.
Le 13 janvier 2026, le conseil communal de Bissen a approuvé le plan d'aménagement particulier (PAP) qui encadre la construction du site, par dix voix contre une (celle d'un élu CSV). Deux mois plus tard, le vendredi 27 mars, la consultation publique sur l'étude d'impact environnemental s'est achevée, après avoir recueilli quelque 170 remarques et objections. Beaucoup étaient hostiles. Riverains, ONG environnementale et une partie des responsables politiques locaux estiment qu'une installation gourmande en énergie et en eau, propriété de l'un des plus grands groupes mondiaux, est en train d'être validée dans un pays à peine plus peuplé qu'une ville moyenne.
Une décennie de tergiversations
L'intérêt de Google pour Bissen remonte à 2017, avec l'annonce d'un investissement d'environ un milliard d'euros (1,1 milliard de dollars) — l'un des plus lourds jamais envisagés au Luxembourg, tous secteurs confondus. En 2019, quelque 33,7 hectares de terres agricoles ont été reclassés en zone industrielle réservée aux centres de données. Le conseil communal a donné un premier feu vert en octobre 2020, suivi des autorisations ministérielles en 2021 et 2022. Mais le chantier n'a jamais démarré : le dossier est resté bloqué des années durant, entre les hésitations de Google lui-même et une contestation locale grandissante.
Le vote de janvier l'a relancé. Dans le cadre de l'accord, Google financera environ 13,5 millions d'euros d'infrastructures — accès routier et raccordements aux réseaux — auxquels s'ajoutent près de 1,5 million d'euros pour un chemin d'accès agricole. L'essentiel reste toutefois en suspens : un permis de construire et une autorisation distincte pour la gestion de l'eau doivent encore être délivrés, et l'entreprise n'a annoncé aucune date de démarrage. Une centaine d'emplois directs sont attendus.
Eau, courant, chaleur : l'inventaire des critiques
Les inquiétudes portent avant tout sur l'eau et l'électricité. Selon la conception initiale du refroidissement — qui prévoyait un prélèvement dans l'Alzette, la petite Attert voisine étant trop faible en débit l'été —, le Mouvement écologique estime que l'installation pourrait exiger l'équivalent de 10 à 15 % de la consommation d'eau actuelle du pays, bien au-delà des capacités disponibles ; la presse spécialisée évoque jusqu'à environ 10 %. Côté électricité, les estimations avancées par les opposants et les médias techniques vont de 12 % à 15 % de la consommation nationale — soit, selon l'ONG, davantage que l'électricité consommée par l'ensemble des ménages luxembourgeois réunis.
Le Mouvement écologique, qui a déposé une objection de trente pages étayée par un avis juridique, vise aussi l'efficacité de l'installation. Il chiffre le PUE (indicateur d'efficacité énergétique) du projet à environ 1,3, contre 1,09 en moyenne pour le parc mondial de Google, et met en garde contre une chaleur résiduelle de l'ordre de 1 000 GWh par an — de quoi chauffer des dizaines de milliers de logements — dont rien ne garantit la réutilisation. Environ 12 hectares seraient imperméabilisés, et l'ONG juge dérisoire l'apport du solaire installé sur site, qui couvrirait à peine 0,3 % des besoins.
- Eau : jusqu'à 10-15 % de la consommation nationale selon le refroidissement d'origine.
- Électricité : de 12 à 15 % de la consommation du pays.
- Chaleur perdue : environ 1 000 GWh par an, sans réemploi garanti.
- Sols : près de 12 hectares imperméabilisés, avec obligation de reboiser.
Au début, les gens étaient intéressés. Mais aujourd'hui, ils réalisent de plus en plus que le data center représentera peu d'emplois, quasiment pas d'impôts, aucun apport scientifique — au fond, uniquement des risques.
Le verdict est signé Daniel Hientgen, président du collectif citoyen Pro Bissen, qui — comme d'autres opposants, réunis notamment au sein du groupe « Un der Atert » — doute qu'une centaine d'emplois et de modestes recettes fiscales justifient la pression sur l'eau, le réseau et le foncier. Les militants ont d'ores et déjà prévenu qu'ils contesteraient l'autorisation de gestion de l'eau, le moment venu. Deux conseillers CSV auraient par ailleurs démissionné plus tôt en raison du projet.
Google et le gouvernement tiennent bon
Google présente le calendrier comme une affaire de demande, non de doute. Anthony Cirot, vice-président de Google Cloud pour la zone EMEA Sud, assure que l'entreprise construira lorsqu'elle aura besoin de la capacité — de plus en plus liée à l'intelligence artificielle —, tout en rappelant ses engagements environnementaux.
« Le jour où nous en aurons besoin, nous serons prêts. Il n'y a aucune annonce disant qu'un data center sera construit à Bissen tel ou tel jour », a déclaré M. Cirot, en renvoyant à l'engagement pris par Google depuis 2017 de compenser sa consommation par des énergies renouvelables et à son objectif de centres de données à zéro émission nette d'ici 2030. Auparavant, le responsable de la communication de Google BeLux, Michiel Sallaets, avait confirmé que le terrain était prêt sans se prononcer sur le calendrier.
Le gouvernement, lui, soutient fermement le projet. Le ministre de l'Économie, Lex Delles, affirme que les discussions avec Google se sont intensifiées au tournant de 2026 et se dit « confiant ». « L'objectif, c'est que nous, au Luxembourg, ne passions pas à côté de l'opportunité que représentent les [grandes] données », plaide-t-il. Son prédécesseur Franz Fayot avait déjà présenté l'installation comme la preuve que le pays pouvait encore attirer de grands investissements. Les critiques rétorquent que les chiffres techniques révisés — notamment une consommation d'eau réduite — n'ont pas été entièrement publiés, laissant le public juger sur des données incomplètes.
Un test grandeur nature pour l'Europe
Bissen n'est qu'une petite scène pour un problème continental. Selon l'Agence internationale de l'énergie (AIE), la consommation électrique mondiale des centres de données — environ 415 TWh en 2024, soit près de 1,5 % de la demande mondiale — devrait quasiment doubler d'ici 2030 pour atteindre quelque 945 TWh, un peu moins de 3 %. Les serveurs optimisés pour l'IA expliquent près de la moitié de cette hausse. Dans les économies avancées, l'agence estime que les data centers pèseront pour une large part de la croissance de la demande d'électricité de la décennie, avec une tension particulière sur les réseaux locaux.
C'est là tout le nœud luxembourgeois : une installation qu'une grande économie absorberait sans peine prend une ampleur démesurée dans un pays d'environ 670 000 habitants, aux ressources en eau limitées et au réseau électrique tendu. Le fait que Google finisse — ou non — par lancer le chantier, et à quelles conditions, dira jusqu'où les promesses climatiques et foncières de l'Europe plieront sous le poids de la course à l'IA.
Questions fréquentes
- Où en est le projet de data center de Google à Bissen ?
- Le plan d'aménagement particulier a été approuvé le 13 janvier 2026 et la consultation publique sur l'étude d'impact s'est close le 27 mars 2026. Mais un permis de construire et une autorisation de gestion de l'eau restent à obtenir, et aucune date de chantier n'a été annoncée.
- Pourquoi le projet suscite-t-il autant d'opposition ?
- Riverains, le Mouvement écologique et certains élus dénoncent une consommation estimée à 10-15 % de l'eau et 12-15 % de l'électricité du pays, une chaleur résiduelle non réutilisée et une centaine d'emplois seulement, jugés insuffisants au regard des risques.
- Combien Google investit-il et combien d'emplois sont prévus ?
- L'investissement est estimé à environ un milliard d'euros, dont 13,5 millions pour les infrastructures d'accès et de raccordement. Une centaine d'emplois directs sont attendus sur un terrain de 33,7 hectares.
Sources(10)
- 1Local groups seek to stop Google's Luxembourg data centerDatacenterDynamics · datacenterdynamics.com
- 2Land in Bissen, Luxembourg, classified as data center - delayed Google project may finally begin constructionDatacenterDynamics · datacenterdynamics.com
- 3Google's Luxembourg data center plans not totally dead, says Economy MinisterDatacenterDynamics · datacenterdynamics.com
- 4Google's $1.1 billion Bissen, Luxembourg data center clears regulatory hurdleDatacenterDynamics · datacenterdynamics.com
- 5Google Data Centre: Lacking transparency in environmental impact assessment – best available technology disregardedMouvement écologique · meco.lu
- 6Google data centre in Bissen: local council gives initial planning OKPaperjam · en.paperjam.lu
- 7Google on Bissen data centre: “We're ready!”Delano · delano.lu
- 8“The entire government supports Google”Delano · delano.lu
- 9Activists will continue fight against Google data centreDelano · delano.lu
- 10Energy demand from AI – Energy and AIInternational Energy Agency · iea.org



