Commerce et souveraineté industrielle

Acier, colis, voitures : l'Europe se barricade contre la Chine, mais sans s'accorder

Droits de douane sur l'acier à 50 %, fin de la franchise sur les petits colis : l'UE durcit sa réponse aux importations chinoises détournées. Mais les Vingt-Sept restent divisés sur la riposte.

Par Camille Reuter · · 5 min de lecture

Rangées de bobines d'acier laminé dans une aciérie européenne, avec des ponts roulants industriels et des touches de livrée orange.
Des bobines d'acier laminé alignées dans une aciérie européenne, évoquant une production de type ArcelorMittal. Image d'illustration générée par intelligence artificielle. Illustration générée par IA — Status

Le mur tarifaire dressé par Washington a un effet de ricochet que l'Europe découvre à ses dépens : une part croissante des marchandises chinoises à bas prix, jadis destinées aux rayons américains, prend désormais la route du Vieux Continent. De l'acier aux voitures électriques, en passant par les milliards de petits paquets expédiés par Shein et Temu, l'Union européenne assemble pièce par pièce un dispositif de droits de douane et de règles. Reste une question que les Vingt-Sept n'ont pas tranchée : jusqu'où relever la digue ? Le débat se fait d'autant plus vif dans les économies ouvertes et dépendantes du commerce, à l'image du Luxembourg.

C'est sur l'acier que le signal est le plus net. Au terme d'un accord politique scellé en avril entre le Parlement européen et les États membres, l'Union remplacera son régime de sauvegarde, arrivé à expiration, par un cadre nettement plus restrictif à compter du 1er juillet 2026 — le jour même où le mécanisme actuel cesse de produire ses effets.

Un verrou à 50 % autour des hauts-fourneaux

Saluée par la Commission européenne, la nouvelle mesure ramène à 18,3 millions de tonnes par an le volume d'acier admis en franchise de droits — soit près de 47 % de moins qu'en 2024 — et double le tarif appliqué aux importations au-delà de ce quota, de 25 % à 50 %, sur une trentaine de catégories de produits. Une règle dite du « melt and pour » fixe désormais l'origine d'une cargaison là où le métal a été solidifié pour la première fois, afin d'empêcher l'acier chinois de se faufiler par des pays tiers. La Commission met en garde : la surcapacité sidérurgique mondiale pourrait atteindre 721 millions de tonnes d'ici à 2027, alors que la Chine produit à elle seule plus de la moitié de l'acier de la planète.

« La physionomie et le rang mondial de la sidérurgie européenne sont essentiels à notre autonomie stratégique et à notre puissance industrielle », a déclaré Maroš Šefčovič, commissaire européen au Commerce et à la Sécurité économique.

Les producteurs, éprouvés par des importations bon marché et une demande atone, ont accueilli le tour de vis avec soulagement. « Au nom de l'ensemble des salariés d'ArcelorMittal en Europe, j'éprouve un sincère soulagement face aux propositions annoncées aujourd'hui pour soutenir la sidérurgie européenne », a réagi Aditya Mittal, directeur général d'ArcelorMittal — premier producteur d'acier au monde hors de Chine, dont le siège se trouve à Luxembourg-Ville.

Le déluge de colis et la fin des emplettes détaxées

Le deuxième front, c'est le torrent de petits paquets du commerce en ligne. Quelque 4,6 milliards de colis de faible valeur — environ 12 millions par jour — sont entrés dans l'Union en 2024, dont 91 % en provenance de Chine, selon le Parlement européen. Les services de l'UE estiment que jusqu'à 65 % de ces envois sont délibérément sous-évalués pour échapper aux droits de douane.

Pour combler cette brèche, l'Union supprimera dès le 1er juillet 2026 son seuil de franchise « de minimis » de 150 euros, en vigueur de longue date. À titre de mesure d'urgence, les ministres ont approuvé une redevance forfaitaire d'environ 3 euros par type d'article, en attendant un régime permanent fondé sur la classification douanière réelle de chaque produit, prévu pour 2028. À cela s'ajoute un projet de frais de gestion de 2 euros par colis : les ministres des Finances ont convenu en novembre de l'instaurer à partir du 1er novembre 2026, mais plusieurs gouvernements le voudraient plus tôt.

  • Ce qui change : tout colis expédié par un vendeur établi hors de l'UE est soumis au traitement douanier complet, mettant fin au passe-droit qui sous-tendait la vente directe au consommateur.
  • Qui est visé : des plateformes comme Shein et Temu, qui ont bâti leur modèle tarifaire sur des livraisons exonérées de seuil et commencent à déplacer leurs stocks dans des entrepôts européens.
  • La course contre la montre : la France, la Belgique, l'Allemagne, le Luxembourg et les Pays-Bas plaident pour avancer la redevance de 2 euros au 1er juillet ; l'Italie applique déjà la sienne, du même montant, à cette date.

« Trop de marchandises pénètrent sur le marché européen sans contrôle adéquat, mettant en péril la sécurité des consommateurs et pénalisant les entreprises qui respectent les règles », a souligné Salvatore De Meo, eurodéputé italien rapporteur du Parlement sur les importations de faible valeur.

La voiture électrique, révélateur des fractures

Nulle part la division européenne n'apparaît plus crûment que sur les véhicules électriques. Des droits définitifs pouvant atteindre environ 35 % — qui s'ajoutent au tarif automobile standard de 10 % — frappent les voitures à batterie fabriquées en Chine depuis la fin de 2024. Or les mesures n'ont guère endigué le flux : les exportations automobiles chinoises vers l'Europe ont bondi de 26 % entre 2024 et 2025, pour frôler 1,2 million de véhicules, tandis que les importations d'hybrides chinois explosaient de 155 % — les constructeurs ayant basculé vers des modèles que les droits ne couvrent pas.

Le vote qui a institué ces taxes a mis la fracture à nu. L'Allemagne, première nation automobile de l'Union, s'y est opposée, redoutant des représailles contre ses exportateurs en Chine ; l'Espagne s'est abstenue ; la France a poussé pour une ligne plus dure. Cette même ligne de faille — exportateurs craignant l'escalade contre industries sous pression réclamant une protection — traverse désormais chaque dossier, de l'acier aux colis.

Pourquoi le Luxembourg observe de près

Pour le Grand-Duché, le choix entre protectionnisme et ouverture n'a rien d'abstrait. Le pays abrite le siège mondial d'ArcelorMittal et a bâti sa prospérité moderne sur l'acier : des défenses commerciales renforcées consolident donc une industrie stratégique et sa chaîne d'approvisionnement. Mais le Luxembourg est aussi l'une des économies les plus dépendantes du commerce en Europe et une plaque tournante de la logistique et du commerce en ligne — vulnérable, dès lors, si une surenchère avec Pékin venait à refroidir les échanges mondiaux ou à renchérir les coûts pour les consommateurs et les distributeurs.

Cette double exposition éclaire la position luxembourgeoise : figurer parmi les gouvernements qui réclament une accélération sur les colis, tout en voyant son fleuron sidérurgique applaudir les nouveaux droits. L'exercice d'équilibriste de Bruxelles — protéger les industries stratégiques sans renoncer à l'ordre commercial ouvert dont dépendent les petites économies — déterminera la prochaine étape de la riposte européenne. Tant que les exportations à bas prix continueront d'affluer, la seule certitude est que la querelle interne de l'Union sur la manière d'y répondre est loin d'être close.

Questions fréquentes

Qu'est-ce qui change pour les achats sur Shein et Temu à partir de juillet 2026 ?
La franchise de 150 euros qui exonérait les petits colis de droits de douane est supprimée le 1er juillet 2026. Chaque colis venant d'un vendeur hors UE sera soumis au traitement douanier complet, avec une redevance forfaitaire d'environ 3 euros par type d'article, en attendant un régime fondé sur la classification douanière réelle des produits à l'horizon 2028.
Quelles sont les nouvelles règles sur l'acier importé dans l'UE ?
Dès le 1er juillet 2026, le volume d'acier admis sans droits tombe à 18,3 millions de tonnes par an (environ 47 % de moins qu'en 2024) et le tarif au-delà de ce quota passe de 25 % à 50 %, sur une trentaine de catégories. Une règle « melt and pour » fixe l'origine là où le métal a été solidifié, pour bloquer les transbordements via des pays tiers.
En quoi le Luxembourg est-il concerné ?
Le Grand-Duché abrite le siège mondial d'ArcelorMittal et reste marqué par son héritage sidérurgique, ce qui le rend favorable à une protection de cette industrie. Mais c'est aussi une économie très ouverte et une plaque tournante logistique et du commerce en ligne, exposée si une escalade avec la Chine perturbe les échanges. Le pays figure parmi les cinq États qui réclament une mise en œuvre plus rapide de la redevance de 2 euros par colis.
Sources(10)
  1. 1EU doubles steel tariffs to 50% to curb surge of cheap Chinese importsFrance 24 · france24.com
  2. 2Commission welcomes political agreement on new EU steel measureEUROMETAL / European Commission · eurometal.net
  3. 3Europe has had enough of China's export surgeAtlantic Council · atlanticcouncil.org
  4. 4Steel overcapacity: Council adopts mandate on new rules to protect EU steel industry from global overcapacityCouncil of the EU (Consilium) · consilium.europa.eu
  5. 5ArcelorMittal endorses EU steel trade measuresRecycling Today / ArcelorMittal · recyclingtoday.com
  6. 6EU targets low-value imports via e-commerce platformsEuropean Parliament · europarl.europa.eu
  7. 7Customs: Council agrees to levy customs duty on small parcels as of 1 July 2026Council of the EU (Consilium) · consilium.europa.eu
  8. 8EU €2 parcel customs handling fee may start July 2026VATCalc · vatcalc.com
  9. 9Five questions (and expert answers) about the EU's divided support for tariffs on Chinese EVsAtlantic Council · atlanticcouncil.org
  10. 10Slamming the Brakes: The EU Votes to Impose Tariffs on Chinese EVsCSIS · csis.org

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