Alliance atlantique

Avant Ankara, Mark Rutte ménage Donald Trump pour préserver l'OTAN

À deux semaines d'Ankara, le secrétaire général a plaidé devant Donald Trump le dossier des dépenses, l'Ukraine et la brouille née de la guerre d'Iran. Pour le Luxembourg, la pente est la plus raide.

Par Camille Reuter · · 5 min de lecture

Le drapeau de l'OTAN, fond bleu foncé orné de la rose des vents blanche, flottant aux côtés des drapeaux des États membres devant un bâtiment de sommet.
Le drapeau de l'OTAN flotte aux côtés de ceux des États membres devant un bâtiment de sommet. Image d'illustration générée par intelligence artificielle. Illustration générée par IA — Status

Il faut parfois un négociateur capable de parler la langue de son interlocuteur. Mercredi, dans le Bureau ovale, Mark Rutte s'est employé à parler celle de Donald Trump : celle des chiffres et de l'argent. Le secrétaire général de l'OTAN a été reçu à la Maison-Blanche au premier jour d'une quinzaine diplomatique périlleuse, censée empêcher que l'Alliance atlantique ne se déchire en public lorsque ses dirigeants se réuniront à Ankara, les 7 et 8 juillet.

L'entretien, auquel assistaient le secrétaire d'État Marco Rubio et plusieurs membres du Congrès, constituait la pièce maîtresse de ce que les responsables présentent comme une opération de séduction. Rutte, que The Globe and Mail a surnommé le « chuchoteur de Trump », s'est présenté muni de l'argument que Washington réclame avant tout : des dépenses militaires européennes en hausse record.

« Les alliés européens et le Canada font vraiment un effort considérable, avec des hausses record l'an dernier, plus de 90 milliards de dollars supplémentaires en termes réels par rapport à l'année précédente », a déclaré le secrétaire général, selon Euronews. Le message visait sans détour un président qui accuse de longue date l'Europe de profiter gratuitement de la protection américaine.

Un sommet bâti autour des 5 % du PIB

La réunion d'Ankara, qui rassemblera les 32 États membres, est d'abord un examen de passage. Il s'agit de vérifier que chacun tient l'engagement scellé un an plus tôt à La Haye : porter les dépenses de défense et apparentées à 5 % du PIB d'ici 2035. Ce chiffre se décompose en au moins 3,5 % consacrés aux besoins militaires de base et jusqu'à 1,5 % à une sécurité élargie — infrastructures critiques, cyberdéfense, résilience et base industrielle de défense. Tous les membres ont signé, à l'exception de l'Espagne, qui a obtenu une dérogation ; un bilan d'étape est prévu en 2029.

La porte-parole de l'OTAN, Allison Hart, a indiqué que le sommet examinerait la manière dont les alliés tiennent les promesses faites l'an dernier à La Haye, « notamment l'augmentation des investissements de défense, l'expansion de la production industrielle de défense et la poursuite du soutien à l'Ukraine ». Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a, de nouveau, été convié en qualité d'invité.

La fracture que Trump a posée sur la table

Mais ces chiffres flatteurs se heurtent à une querelle récente et brutale. Donald Trump n'a pas caché sa colère devant la réticence européenne à appuyer les opérations américaines après la frappe israélo-américaine du 28 février contre l'Iran, qui a perturbé le trafic maritime dans le détroit d'Ormuz. Plusieurs alliés ont restreint l'accès à leurs bases aériennes ou à leur espace aérien ; le secrétaire américain à la Défense, Pete Hegseth, les a qualifiés de « honteux ».

Le président, lui, n'a rien retiré de son agacement. « Les sommes que nous dépensons pour l'OTAN sont tout simplement folles, et [les alliés] n'étaient pas là pour nous », a-t-il lancé à la presse avant l'entretien, selon Stars and Stripes, prenant nommément à partie plusieurs gouvernements européens.

Les sommes que nous dépensons pour l'OTAN sont tout simplement folles, et [les alliés] n'étaient pas là pour nous.

Pour l'Europe, l'enjeu dépasse la rhétorique. Pete Hegseth a lancé un réexamen de six mois du dispositif militaire américain sur le continent — où sont stationnés quelque 80 000 soldats — susceptible d'aboutir à des réductions, après un retrait d'environ 5 000 hommes déjà opéré en Allemagne. Trump a, par le passé, mis en doute la garantie de défense mutuelle de l'article 5 et a même évoqué l'hypothèse d'un retrait de l'OTAN, conférant à la mission de réassurance de Rutte une dimension existentielle.

Pourquoi le Luxembourg a le plus à prouver

Pour les plus petits membres, le nouveau repère a de quoi donner le vertige. Le Luxembourg occupe de longue date le bas du tableau des dépenses de l'OTAN rapportées au revenu national, oscillant autour de 0,5 à 0,6 % du PIB jusqu'en 2024. Le Grand-Duché mesure son effort à l'aune du revenu national brut (RNB) plutôt que du PIB — une méthode acceptée par l'Alliance — car son RNB est très inférieur à son PIB, un écart creusé par les travailleurs frontaliers et les flux de revenus sortants ; le rapport RNB/PIB était tombé à environ 65 % en 2023.

Même sur cette base plus clémente, l'ascension reste rude. Après La Haye, le Luxembourg s'est engagé à atteindre 5 % de son RNB d'ici 2035, ce que le gouvernement comme les analystes décrivent comme un effort proportionnellement plus lourd que celui de la plupart des alliés. La trajectoire se présente ainsi :

  • Environ 1,18 milliard d'euros en 2025, soit à peu près 1,3 % du RNB ;
  • Un montant estimé à 4,63 milliards d'euros d'ici 2035, équivalent à 5 % du RNB ;
  • Un surcoût cumulé de 13,4 milliards d'euros entre 2025 et 2035, selon le Conseil national des finances publiques.

L'objectif antérieur de la coalition — 2 % du RNB d'ici 2030 — a déjà été avancé, et la ministre de la Défense, Yuriko Backes, a aligné le pays sur le nouveau plafond. Les responsables insistent : cet argent doit acheter des capacités — renseignement et surveillance, transport aérien, espace et cyberdéfense — et non des chiffres pour la galerie.

Un test pour le ciment transatlantique

Le sommet d'Ankara redéfinira les obligations sécuritaires de l'Europe au moment précis où sa foi dans la protection américaine automatique vacille. Cette incertitude a aiguisé, au sein de l'Union européenne, le débat sur l'« autonomie stratégique » — l'ambition de bâtir une défense moins dépendante de Washington — alors même que les États se hâtent d'atteindre une cible fixée, en grande partie, pour satisfaire Washington.

Pour Rutte, l'entretien de mercredi consistait à tenir les deux bouts du marché : montrer à Trump que les alliés paient, tout en évitant à l'Alliance un affrontement dévastateur devant les caméras. La tenue de cette chorégraphie à Ankara décidera non seulement de la prochaine décennie de dépenses de l'OTAN, mais aussi de la crédibilité de la garantie qui la fonde.

Questions fréquentes

Quand et où se tient le prochain sommet de l'OTAN ?
Le sommet des dirigeants de l'OTAN se tiendra les 7 et 8 juillet 2026 à Ankara, en Turquie, et réunira les 32 États membres. Le président ukrainien Volodymyr Zelensky y est convié en qualité d'invité.
En quoi consiste l'objectif des 5 % du PIB ?
Décidé au sommet de La Haye en juin 2025, il engage les alliés à consacrer 5 % de leur PIB à la défense et aux dépenses apparentées d'ici 2035 : au moins 3,5 % pour la défense de base et jusqu'à 1,5 % pour la sécurité élargie (infrastructures, cyber, résilience, base industrielle). Un bilan est prévu en 2029.
Pourquoi le Luxembourg mesure-t-il son effort en RNB plutôt qu'en PIB ?
Parce que son revenu national brut est bien inférieur à son PIB (rapport d'environ 65 % en 2023), en raison des travailleurs frontaliers et des flux de revenus sortants. L'OTAN accepte cette méthode. Le pays vise 5 % de son RNB d'ici 2035, passant d'environ 1,18 milliard d'euros en 2025 à 4,63 milliards.
Quelle est l'origine des tensions entre Trump et les alliés ?
Donald Trump reproche aux alliés européens de ne pas avoir soutenu les opérations américaines après la frappe israélo-américaine contre l'Iran du 28 février 2026, qui a perturbé le détroit d'Ormuz. Washington a lancé un réexamen de six mois de sa présence militaire en Europe, qui pourrait entraîner des réductions.
Sources(13)
  1. 1Rutte meets Trump to defuse tensions ahead of major NATO summitEuronews · euronews.com
  2. 2NATO Secretary-General to meet Trump, ease tensions before July summitThe Globe and Mail · theglobeandmail.com
  3. 3NATO's Rutte aims to soothe Trump on White House visit ahead of July summitFrance 24 · france24.com
  4. 4NATO's Rutte to Meet Trump, Aiming to Ease Tensions Ahead of July SummitU.S. News & World Report / Reuters · usnews.com
  5. 5Ahead of NATO meeting, Trump blasts allies over Iran warStars and Stripes · stripes.com
  6. 6The Hague Summit DeclarationNATO · nato.int
  7. 7Defence expenditures and NATO's 5% commitmentNATO · nato.int
  8. 8Agreement on 5% NATO defence spending by 2035Wikipedia · en.wikipedia.org
  9. 9Experts react: NATO allies agreed to a 5 percent defense spending targetAtlantic Council · atlanticcouncil.org
  10. 10Defence: A budget shock of €13.4 billionPaperjam · en.paperjam.lu
  11. 11Defence: Luxembourg does not want to spend for spending's sakePaperjam · en.paperjam.lu
  12. 12Luxembourg's new defence strategy (ÉTUDES 79, 7.2)STATEC / statistiques.public.lu · statistiques.public.lu
  13. 13NATO Spending by Country 2026World Population Review · worldpopulationreview.com

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