Énergie · Détroit d'Ormuz
Quatre méthaniers qataris franchissent le détroit d'Ormuz malgré l'effondrement du trafic
Lundi, quatre transporteurs de gaz qataris se sont engagés dans le détroit alors que le trafic s'effondrait. Entre crise maîtrisée et nouveau choc pour l'Europe, la marge tient à quelques coques.
Par Jonas Thill · · 5 min de lecture

Quatre coques pour tenir une planète à distance du gouffre. Lundi, quatre méthaniers contrôlés par le Qatar se sont engagés dans le détroit d'Ormuz, empruntant la route iranienne au moment précis où ce couloir maritime — le plus disputé du monde — se vidait de presque tous ses navires. Selon les données de suivi du cabinet d'analyse Kpler citées par Reuters, le Wadi Al Sail, le Mekaines, l'Al Sadd et le Mesaimeer ont effectué là leur premier transit depuis le déclenchement, le 28 février, de la guerre américano-israélienne contre l'Iran.
Le geste dépasse de loin les intérêts de Doha. Environ un cinquième du gaz naturel liquéfié (GNL) de la planète passe par Ormuz, presque tout d'origine qatarie, et aucun gazoduc ni aucune route terrestre ne peut s'y substituer. En décidant de maintenir au moins une partie de ses cargaisons en mouvement, le Qatar tient à lui seul la charnière entre une crise régionale contenue et un nouveau dérapage des prix de l'énergie en Europe.
Le contraste avec le reste du trafic était saisissant. Kpler n'a dénombré que cinq navires dans le détroit dimanche, contre vingt-six la veille, après que les Gardiens de la révolution islamique (CGRI) eurent de nouveau déclaré la voie d'eau fermée durant le week-end, en représailles à des frappes israéliennes au Liban. QatarEnergy, dont les exportations sont lourdement bridées depuis le début du conflit, n'a pas répondu aux sollicitations de Reuters.
Un cinquième du gaz mondial dans un seul chenal
Ormuz est le point d'étranglement le plus névralgique du système énergétique mondial. Les analystes de Goldman Sachs estiment qu'environ 80 millions de tonnes de GNL par an — quelque 19 % de l'offre mondiale, en majorité qatarie — y transitent, aux côtés d'à peu près un cinquième du pétrole transporté par mer. À elle seule, QatarEnergy pèse près de 20 % des exportations mondiales de gaz liquéfié.
Cette concentration a déjà fait mal. Après des frappes de drones iraniens sur le complexe qatari de Ras Laffan, plus tôt dans la guerre, l'entreprise a perdu environ 17 % de sa capacité d'exportation de GNL, selon Al Jazeera et le Financial Times : soit quelque 12,8 millions de tonnes de production annuelle et près de 20 milliards de dollars de recettes envolés. Le 24 mars, QatarEnergy a invoqué la force majeure sur ses contrats de long terme avec l'Italie, la Belgique, la Corée du Sud et la Chine.
Le prix d'une traversée
Pour les rares armateurs encore prêts à s'y risquer, l'équation économique a changé de nature. Les primes d'assurance contre les risques de guerre, habituellement de l'ordre de 0,25 % de la valeur du navire, ont grimpé entre 3 % et 8 % au plus fort de la crise — soit 3 à 8 millions de dollars par passage pour un grand pétrolier —, et certains assureurs ont purement et simplement retiré leur couverture du Golfe, selon le Khaleej Times. Les taux de fret ont suivi :
- les tarifs d'affrètement quotidiens du GNL ont bondi de plus de 40 % ;
- le taux de référence d'un très grand pétrolier (VLCC) sur la route Golfe-Chine a atteint un record absolu d'environ 423 736 dollars par jour, en hausse de plus de 90 % en une seule séance.
Le bouleversement a redessiné la carte de ceux qui osent naviguer. Les armements de porte-conteneurs Maersk, CMA CGM et Hapag-Lloyd ont suspendu leurs escales dans le Golfe ; plus de 150 navires ont jeté l'ancre à l'extérieur du détroit ; et certains opérateurs, dont l'émirati ADNOC, ont été repérés en train d'effectuer des voyages « fantômes », transpondeurs éteints. Interrogé sur les mouvements de ses navires, un porte-parole d'ADNOC a répondu : « Nous ne commentons pas la position, les mouvements ni l'itinéraire de nos navires, ni les informations de tiers, par principe. »
« Cela mettra à terre les économies du monde entier. »
Tel était l'avertissement de Saad al-Kaabi, ministre qatari de l'Énergie et patron de QatarEnergy, qui confiait au Financial Times, au début du conflit, que si les combats se poursuivaient, chaque exportateur du Golfe serait contraint d'invoquer la force majeure. « Tous ceux qui n'ont pas encore déclaré la force majeure le feront, selon nous, dans les prochains jours », prévenait-il, anticipant un baril à 150 dollars et une « douleur considérable » pour l'Europe, à mesure que les acheteurs asiatiques surenchériraient sur des cargaisons devenues rares.
Le flanc découvert de l'Europe
La répercussion sur le gaz européen a été immédiate. Le TTF néerlandais, la référence du continent, a bondi d'environ 46 % pour atteindre près de 46,55 euros le mégawattheure dès la première journée pleine de cotation, frôlant brièvement les 60 euros, contre quelque 32 euros fin février. Goldman Sachs a prévenu qu'une fermeture totale d'un mois d'Ormuz pourrait propulser le TTF vers 74 euros/MWh — environ 130 % au-dessus des niveaux d'avant-crise — et qu'une rupture de plus de deux mois ferait passer la barre des 100 euros. Une interruption de trois mois des flux qataris pousserait la référence vers 155 euros, estiment les analystes d'Energy Aspects auprès d'Euronews.
Pour l'heure, un accord intérimaire entre Washington et Téhéran a desserré l'étau. Le gaz européen était retombé fin juin autour de 40,6 euros/MWh, son plus bas depuis le 20 avril — alors même que la déclaration du CGRI, le week-end, rappelait avec quelle rapidité le climat peut se retourner. Le risque est aussi structurel qu'immédiat : assureurs et armateurs préviennent que primes et frets ne reviendront pas à leurs niveaux d'avant-guerre, même une fois les armes tues.
« Un effort de déminage sera très probablement nécessaire pour rouvrir entièrement le détroit », avance Jakob Larsen, responsable de la sécurité maritime à l'association d'armateurs BIMCO. Oscar Seikaly, directeur général du courtier NSI Insurance Group, résume plus crûment le dilemme des assureurs : « Le marché sait assurer la volatilité, mais il peine à assurer l'incertitude. »
L'obstination silencieuse du Qatar — quatre coques se glissant dans un détroit presque désert — est le mince fil qui empêche cette incertitude de basculer dans une nouvelle spirale des prix en Europe. Alors que les sites de stockage de l'Union restent sous leurs moyennes quinquennales à l'approche de la saison de reconstitution, la marge d'erreur est étroite. Tant que les méthaniers avancent, la crise demeure contenue ; les soubresauts du week-end ont rappelé à quel point cela ne tient pas à grand-chose.
Questions fréquentes
- Pourquoi le détroit d'Ormuz est-il si crucial pour le gaz mondial ?
- Environ un cinquième du GNL de la planète y transite, presque exclusivement d'origine qatarie, et il n'existe aucun gazoduc ni route terrestre de substitution. Goldman Sachs évalue ce flux à quelque 80 millions de tonnes par an, soit près de 19 % de l'offre mondiale.
- Quel a été l'impact sur les prix du gaz en Europe ?
- Le TTF néerlandais a bondi d'environ 46 % à près de 46,55 euros/MWh dès le début de la crise, frôlant 60 euros, contre 32 euros fin février. Goldman Sachs évoque jusqu'à 74 euros/MWh en cas de fermeture d'un mois. Fin juin, il était retombé à 40,6 euros grâce à un accord intérimaire américano-iranien.
- Pourquoi naviguer dans le détroit coûte-t-il désormais si cher ?
- Les primes d'assurance contre les risques de guerre sont passées d'environ 0,25 % à 3-8 % de la valeur du navire, soit 3 à 8 millions de dollars par passage pour un grand pétrolier. Les taux d'affrètement du GNL ont grimpé de plus de 40 % et certains assureurs ont retiré leur couverture du Golfe.
Sources(11)
- 1Qatar brings LNG tankers into Hormuz despite shipping slowdownReuters (via Zawya) · zawya.com
- 2Shipping slows after Iran says it has again shut the Strait of HormuzReuters (via Investing.com) · investing.com
- 3Qatari LNG Carriers Re-Enter Hormuz as Traffic Through Strait SlumpsMarineLink · marinelink.com
- 4QatarEnergy declares force majeure on some LNG contracts due to Iran warAl Jazeera · aljazeera.com
- 5Qatar Warns War Will Force Gulf to Stop Energy Exports 'Within Days'EnergyNow (republishing Financial Times) · energynow.ca
- 6Strait of Hormuz reopening won't mean cheaper shipping as insurance premiums surgeKhaleej Times · khaleejtimes.com
- 7European gas prices could jump 130% on Hormuz disruption, Goldman estimatesInvesting.com · investing.com
- 8Europe's gas prices on the brink as Qatari LNG flows stallEuronews · euronews.com
- 9Oil supertanker rates hit all-time high as insurers drop war risk protection in the Middle EastCNBC · cnbc.com
- 102026 Strait of Hormuz crisisWikipedia · en.wikipedia.org
- 11Gas prices soar as QatarEnergy halts LNG production after Iran attacksAl Jazeera · aljazeera.com
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