Droits humains
Morts en rétention aux États-Unis : l'ONU réclame des enquêtes indépendantes
Volker Türk, haut-commissaire de l'ONU, dénombre au moins 52 décès dans les centres de l'ICE depuis 2025 et exige des investigations impartiales. Washington nie toute aggravation.
Par Léa Hoffmann · · 5 min de lecture

C'est une mise en cause rare d'un allié occidental de premier plan. Le plus haut responsable des droits humains des Nations unies a exigé, vendredi, l'ouverture d'enquêtes indépendantes et impartiales sur une série grandissante de décès survenus dans les centres de rétention de l'immigration américaine. En plaçant la politique migratoire de Washington face au droit international, Volker Türk transforme une question intérieure américaine en affaire de normes universelles.
Dans un communiqué diffusé par son bureau, le haut-commissaire de l'ONU aux droits de l'homme s'est dit alarmé par les morts survenues sous la garde de l'Immigration and Customs Enforcement (ICE), l'agence chargée d'appliquer la politique d'expulsion. Il appelle le gouvernement américain à prendre d'urgence des mesures de prévention. Selon ses services, au moins 52 personnes sont décédées dans les centres de l'ICE depuis le début de l'année 2025, moment où Donald Trump est revenu au pouvoir et a fortement durci l'application des lois migratoires.
J'appelle à des enquêtes promptes, indépendantes, impartiales et effectives sur tous les décès survenus sous la garde de l'ICE.
Le rythme s'accélère. Türk relève que 18 personnes sont mortes au cours des cinq premiers mois de 2026, un décès supplémentaire ayant été signalé le 4 juin. Les chiffres cités par son bureau font état de 33 morts sur l'ensemble de l'année 2025 et de 11 en 2024. Cinq des décès de cette année ont été officiellement classés comme suicides.
Un dispositif qui grossit plus vite que ses garde-fous
Ces décès interviennent alors que le système de rétention américain connaît une expansion fulgurante. L'ICE détenait plus de 60 000 personnes, contre environ 40 000 au début de l'année 2025, et prévoit de porter sa capacité à 90 000 places d'ici à la fin de 2026, précise le bureau du haut-commissaire. Cette montée en puissance s'appuie sur un réseau d'opérateurs privés et sur une enveloppe budgétaire considérable — un plan de financement de 70 milliards de dollars destiné à l'ICE et à la police aux frontières a été évoqué.
Volker Türk pointe un faisceau de conditions qui, selon lui, soulèvent de sérieuses interrogations sur le caractère évitable de certaines morts. Ses services font état d'allégations sur le recours à la force, de l'usage signalé de l'isolement cellulaire — que l'ONU assimile à une forme de torture au-delà de quinze jours et qui accroît le risque suicidaire — et de ce qu'il qualifie de conditions inhumaines : soins et alimentation insuffisants, exposition aux maladies.
Le haut-commissaire met également en garde contre le manque de transparence entourant les circonstances des décès, qui compromet selon lui toute obligation de rendre des comptes. Il invite les autorités à privilégier des solutions de substitution à la rétention, en particulier pour les femmes enceintes, les personnes souffrant de pathologies physiques ou psychiques lourdes, et les enfants.
« Tous ces facteurs aggravent la vulnérabilité et suscitent de graves inquiétudes quant à la question de savoir si certains de ces décès en rétention auraient pu être évités. »
Le langage du droit, plus que de la diplomatie
Türk a délibérément choisi le registre des obligations contraignantes plutôt que celui de la simple préoccupation diplomatique. Il rappelle que les États ont le devoir de protéger le droit à la vie de toute personne privée de liberté et exige que les lieux de détention respectent les normes internationales des droits humains. Il invoque aussi le principe de non-refoulement, qui interdit de renvoyer un individu là où il risque de subir des atteintes graves.
« Nul ne devrait être renvoyé vers un endroit où il pourrait être exposé à de graves violations des droits humains ou à d'autres préjudices irréversibles », a-t-il déclaré. Le haut-commissaire estime que la reddition de comptes doit s'étendre aux familles des défunts.
« Les responsables de violations de la loi doivent répondre de leurs actes, et il faut garantir aux familles des victimes le droit à la vérité, à la justice, à la réparation et à la non-répétition », a-t-il affirmé.
Pour un lecteur européen, l'intervention dépasse les frontières américaines. C'est ce même corpus de droit international que Türk convoque qui sous-tend les politiques d'asile et de retour de l'Union européenne. Une admonestation onusienne des pratiques de rétention américaines ravive ainsi des débats persistants, des deux côtés de l'Atlantique, sur l'État de droit, la migration et le traitement des personnes détenues.
Washington dément toute dérive
Les autorités américaines réfutent l'idée d'une crise qui s'aggrave. Un porte-parole du département de la Sécurité intérieure (DHS), qui supervise l'ICE, a assuré à la chaîne NBC News qu'il n'y avait eu « AUCUN pic de décès » et que l'ICE « fait régulièrement l'objet d'audits et d'inspections par des organismes extérieurs afin de garantir que tous ses établissements respectent les normes nationales de détention fondées sur les résultats ».
Cette défense cohabite mal avec d'autres données officielles. L'inspecteur général du DHS a annoncé deux enquêtes : l'une sur les décès de personnes retenues par l'ICE entre octobre 2021 et mars 2026, l'autre sur le recours à la force en détention. Cet organe de contrôle indique avoir agi parce que le nombre de morts a augmenté chaque exercice budgétaire depuis 2022. Selon des chiffres rapportés par l'agence Associated Press, le taux de mortalité en rétention a atteint 72,32 pour 100 000 personnes en 2026, contre 13,29 pour 100 000 en 2022.
L'enquête sur le recours à la force fait suite à un précédent rapport de l'inspecteur général, qui documentait des manquements dans un établissement de Louisiane : un étranglement prohibé et un gardien ayant poignardé un détenu avec un stylo. Les conditions internes ont par ailleurs alimenté des troubles : Delaney Hall, un centre de l'ICE situé à Newark, dans le New Jersey, a été le théâtre de grèves de la faim de détenus cette année.
Pourquoi cela compte
L'intervention de l'ONU cristallise une tension au cœur de l'agenda migratoire de l'administration Trump : un appareil de rétention qui grandit bien plus vite que les garanties censées l'encadrer. La suite — ouverture des enquêtes indépendantes réclamées par Türk, ou maintien de la ligne selon laquelle le système respecte ses propres standards — dira jusqu'où une démocratie installée accepte de soumettre sa machine répressive à un regard extérieur, et quel poids conservent les normes internationales lorsqu'elles s'appliquent à un membre permanent du Conseil de sécurité.
Questions fréquentes
- Que demande exactement l'ONU aux États-Unis ?
- Le haut-commissaire aux droits de l'homme Volker Türk réclame des enquêtes promptes, indépendantes, impartiales et effectives sur tous les décès survenus en rétention migratoire, ainsi que des mesures de prévention urgentes et le respect du droit international, dont le principe de non-refoulement.
- Combien de personnes sont mortes dans les centres de l'ICE ?
- Selon le bureau de l'ONU, au moins 52 personnes sont décédées depuis le début de 2025 : 11 en 2024, 33 en 2025 et 18 sur les cinq premiers mois de 2026, plus un décès signalé le 4 juin. Cinq des morts de 2026 ont été officiellement classées comme suicides.
- Comment Washington a-t-il réagi ?
- Le département de la Sécurité intérieure (DHS) affirme qu'il n'y a eu « aucun pic de décès » et que l'ICE est régulièrement auditée. Pourtant, son propre inspecteur général a lancé deux enquêtes, sur les décès en rétention et sur le recours à la force.
- En quoi cette affaire concerne-t-elle l'Europe ?
- Le droit international des droits humains invoqué par Türk fonde aussi les politiques d'asile et de retour de l'Union européenne. Une réprimande onusienne des pratiques américaines ravive donc les débats européens sur l'État de droit, la migration et le traitement des personnes détenues.
Sources(9)
- 1US: Türk alarmed at deaths in ICE custody, calls for urgent preventive actionOHCHR · ohchr.org
- 2Deaths in US immigration custody must be investigated: UN rights chiefUN News · news.un.org
- 3US: Türk alarmed at deaths in ICE custody, calls for urgent preventive action (mirror)GlobalSecurity.org / OHCHR · globalsecurity.org
- 4UN rights chief calls for probe into migrant deaths in US detention centresAl Jazeera · aljazeera.com
- 5UN rights chief calls for independent investigations into ICE detention deathsJURIST · jurist.org
- 6UN demands probes into US ICE custody deathsFrance 24 / AFP · france24.com
- 7DHS watchdog to review ICE detainee deaths, use of forceNBC News · nbcnews.com
- 8DHS inspector general to review ICE detainee deaths, use of forceAssociated Press via WBIR · wbir.com
- 9How understaffing and DHS policy drives rising deaths in ICE detention centersCNN · cnn.com



