Sécurité des infrastructures

Sans littoral, le Luxembourg joue sa prospérité au fond des mers

Aucun câble sous-marin n'atterrit sur son sol. Pourtant, les banques, fonds et centres de données du Grand-Duché dépendent de liaisons immergées que se disputent l'OTAN et la Russie.

Par Marc Weber · · 5 min de lecture

Une lourde bobine de câble de télécommunications sous-marin posée sur le pont d'un navire câblier, en mer.
Une bobine de câble sous-marin sur le pont d'un navire câblier, sous un ciel matinal couvert. Image d'illustration générée par intelligence artificielle. Illustration générée par IA — Status

On se représente volontiers la finance comme une affaire d'écrans, de salles de marché et de chiffres désincarnés. Elle est d'abord une affaire de fibre optique posée par des milliers de mètres de fond. Et c'est là, sur des plaines abyssales devenues le théâtre d'un affrontement larvé entre l'OTAN et la Russie, que se joue une part de la prospérité d'un pays qui n'a jamais eu de rivage : le Luxembourg.

La dépendance est structurelle. Près de 99 % du trafic internet intercontinental transite par des câbles sous-marins, selon la Commission européenne, et une large part des échanges financiers transfrontaliers qui irriguent l'économie luxembourgeoise emprunte cette même fibre. En lançant la mission Baltic Sentry le 14 janvier 2025, lors d'un sommet des alliés riverains de la Baltique, le secrétaire général de l'OTAN, Mark Rutte, a résumé l'enjeu d'une formule chiffrée.

Plus de 95 % du trafic internet passe par des câbles sous-marins, et 1,3 million de kilomètres de câbles garantissent chaque jour quelque 10 000 milliards de dollars de transactions financières.

Une guerre de l'ombre par le fond

Le déclencheur tient à une série d'incidents survenus fin 2024. En novembre, le vraquier Yi Peng 3, battant pavillon chinois et parti du port russe d'Ust-Louga le 15, est soupçonné d'avoir traîné son ancre sur le câble BCS East-West, entre la Suède et la Lituanie, puis sur le C-Lion1, entre la Finlande et l'Allemagne — les deux sectionnés en moins de vingt-quatre heures, selon les enquêteurs cités par CNN et le Lieber Institute. Le 25 décembre, le pétrolier Eagle S, rattaché à la « flotte fantôme » que la Russie utilise pour contourner les sanctions, aurait raclé les fonds sur près de 90 kilomètres, endommageant le câble électrique Estlink 2 et plusieurs lignes de télécommunications entre la Finlande et l'Estonie, a rapporté NPR.

Baltic Sentry y a répondu par le déploiement de frégates, d'avions de patrouille maritime, de drones navals et de moyens de surveillance, coordonnés par le commandement maritime allié (MARCOM) et un centre dédié à la protection des infrastructures sous-marines critiques. Mais les limites de la dissuasion sont déjà apparues. En octobre 2025, un tribunal finlandais a classé l'affaire pénale visant trois officiers de l'Eagle S, s'estimant incompétent : les dommages ayant eu lieu hors des eaux territoriales, la convention des Nations unies sur le droit de la mer (article 97) en renvoie la poursuite à l'État du pavillon. La justice a pourtant reconnu des dégradations aggravées, mais a dû laisser repartir l'équipage — l'État finlandais étant même condamné à environ 195 000 euros de frais. Le jugement est susceptible d'appel. Cette faille, pour les gouvernements, rend la prévention plus séduisante que la sanction.

L'angle mort d'un pays sans rivage

L'éloignement de la mer n'offre au Luxembourg aucune protection. Son industrie financière — environ un quart du produit intérieur brut — repose sur des liaisons ininterrompues et à très faible latence vers les places de négociation et de compensation. Les fonds domiciliés dans le Grand-Duché géraient quelque 7 300 milliards d'euros d'actifs début 2025, relevait le Fonds monétaire international ; Luxembourg for Finance a fait état d'un franchissement du seuil des 8 000 milliards (8 200 milliards) fin 2025. Aucune de ces opérations ne se conçoit sans connectivité.

Or cette connectivité repose sur une fibre terrestre qui finit, à l'étranger, par rejoindre le maillage sous-marin mondial. L'opérateur public LuxConnect exploite une dorsale d'environ 1 800 kilomètres et propose une douzaine de points d'interconnexion transfrontaliers vers des hubs comme Francfort, Amsterdam, Paris ou Londres — précisément là où les câbles intercontinentaux de l'Europe touchent terre. L'Internet Society classe le Luxembourg parmi les réseaux les plus résilients d'Europe occidentale, mais cette robustesse intérieure demeure suspendue à des goulets d'étranglement situés au-delà des frontières.

  • Dépendance : aucun câble n'atterrit au Luxembourg ; ses données et sa finance rejoignent le monde par des routes de fibre vers des stations d'atterrissement côtières.
  • Concentration : un petit nombre de corridors transfrontaliers achemine le trafic d'une place qui gère des milliers de milliards d'actifs.
  • Régulation : le Luxembourg a transposé la directive européenne NIS2 sur la cybersécurité (loi en vigueur en mai 2026), l'ILR étant désigné autorité compétente pour les entités critiques, télécoms compris.

La parade : du droit et des satellites

Bruxelles a cherché à combler la faille. Le 21 février 2025, la Commission européenne et la haute représentante Kaja Kallas ont adopté un plan d'action de l'UE pour la sécurité des câbles, couvrant prévention, détection, réponse et dissuasion, assorti de financements supplémentaires pour les infrastructures numériques, dont des câbles « intelligents ». En tant qu'État membre, le Luxembourg est tenu par ce plan et par cette volonté de traiter les câbles en actifs stratégiques. « Les récentes attaques contre les câbles sous-marins le montrent clairement, a souligné Kaja Kallas. Il s'agit d'une infrastructure vitale, qui nous maintient connectés et fait circuler notre énergie. »

La contribution la plus tangible du Grand-Duché se trouve toutefois en orbite. En 2023, son Parlement a approuvé le programme MEO Global Services — 195 millions d'euros sur dix ans — qui s'appuie sur l'opérateur national SES et ses satellites O3b mPOWER pour fournir des communications résilientes au Luxembourg et à l'OTAN, via l'Agence OTAN de soutien et d'acquisition. La logique est celle de la redondance : une liaison souveraine qui continue de fonctionner si les câbles ou les réseaux terrestres venaient à être coupés. « O3b mPOWER contribue à bâtir des réseaux sûrs et souverains, soutient des missions critiques de gestion et de réponse aux catastrophes, et constitue un élément fondamental de communications performantes et résilientes pour l'Europe et l'OTAN », fait valoir le directeur général de SES, Steve Collar.

L'addition se présente

L'effort de défense suit la même pente. Le Luxembourg a indiqué à l'OTAN qu'il atteindrait le seuil de 2 % du revenu national brut dès la fin 2025, en avance sur son propre calendrier, après que le vice-Premier ministre Xavier Bettel en eut informé les alliés à Antalya, en mai 2025. Le Conseil national des finances publiques estime, lui, que la nouvelle cible de 5 % coûtera 13,4 milliards d'euros supplémentaires entre 2025 et 2035.

Pour un État dont la prospérité repose sur la circulation des données et de l'argent plutôt que sur celle des marchandises, l'affrontement sous-marin n'a rien d'un lointain drame maritime. C'est une politique d'infrastructures — et, de plus en plus, une politique de sécurité nationale — pour un pays qui aurait beaucoup à perdre si le réseau venait à s'éteindre.

Questions fréquentes

Des câbles sous-marins atterrissent-ils au Luxembourg ?
Non. Le pays est enclavé et aucun câble sous-marin ne touche son territoire. Il rejoint le réseau mondial par des liaisons de fibre terrestre vers des stations d'atterrissement côtières situées à l'étranger.
Pourquoi une place financière enclavée est-elle exposée ?
Sa finance représente environ un quart du PIB et les fonds domiciliés sur place géraient quelque 7 300 milliards d'euros début 2025. Ces activités exigent des liaisons ininterrompues et à faible latence qui dépendent in fine du maillage sous-marin mondial.
Comment le Luxembourg tente-t-il de se protéger ?
En transposant la directive européenne NIS2, en s'inscrivant dans le plan d'action de l'UE sur la sécurité des câbles et en finançant des communications satellitaires résilientes via SES et l'OTAN (programme MEO Global Services).
Qu'est-ce que la mission Baltic Sentry ?
Lancée par l'OTAN le 14 janvier 2025, elle déploie frégates, avions de patrouille maritime et drones navals pour surveiller et protéger les infrastructures sous-marines critiques de la mer Baltique.
Sources(24)
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