Défense

Le Luxembourg confie le recrutement de son armée à une ancienne championne cycliste

Pendant que ses voisins rouvrent le dossier de la conscription, le Grand-Duché mise sur le volontariat, une campagne soignée et une ancienne coureuse du WorldTour en uniforme.

Par Tom Schmit · · 5 min de lecture

Stand d'information du recrutement de l'Armée luxembourgeoise : un soldat en treillis vert olive aux côtés d'une bannière « PRETT » aux couleurs rouge-blanc-bleu clair et au lion héraldique.
Un stand de recrutement de l'Armée luxembourgeoise, avec un soldat en treillis et une bannière « PRETT » aux couleurs nationales et au lion héraldique. Image d'illustration générée par intelligence artificielle. Illustration générée par IA — Status

Pendant plus de dix ans, Christine Majerus a couru parmi les meilleures du peloton professionnel féminin : championne nationale sur route comme en cyclo-cross, olympienne, coéquipière au sein de la formation SD Worx-Protime, avant de raccrocher en 2024. Aujourd'hui, elle porte un autre maillot. Entrée au bureau de recrutement et d'information de l'Armée luxembourgeoise au début de 2025, où elle occupe le grade de premier lieutenant, l'ancienne coureuse s'emploie désormais à démonter, une à une, les idées reçues que les jeunes nourrissent sur la vie militaire.

Son argument tient en une phrase : les clichés ont pris des décennies de retard. L'armée, plaide-t-elle, ce n'est plus seulement le rangers et le fusil, mais des techniciens, des spécialistes et des carrières qui ressemblent davantage au marché du travail civil qu'on ne l'imagine.

« Beaucoup de gens se font encore une image totalement fausse de l'armée », confie Christine Majerus à L'essentiel. « La réalité, aujourd'hui, est tout autre. »

Une armée minuscule qui veut grandir

Le Luxembourg fait partie des rares États européens à n'avoir jamais cédé à la tentation du service obligatoire : la conscription y a été abolie en 1967, et le Grand-Duché ne repose depuis que sur des volontaires. De ce choix découle une conséquence simple : le recrutement n'est pas une question secondaire, il est le socle même de la défense nationale.

Or les effectifs à pourvoir sont, par toutes les mesures, modestes. L'armée luxembourgeoise compte environ 1 128 soldats, selon les chiffres cités par le média spécialisé Luxtoday — soit près de 200 de plus que sa moyenne historique d'environ 900 sur trente ans, mais une poignée d'hommes et de femmes au regard des armées voisines. Les femmes y représentent quelque 12 % des effectifs, une proportion que le commandement juge ouvertement trop faible.

Et l'institution veut s'étoffer. Pour tenir les objectifs capacitaires arrêtés avec l'OTAN, elle prévoit de créer environ 650 postes supplémentaires d'ici à 2035, rapporte L'essentiel. Le chef d'état-major, le général Steve Thull, ne masque pourtant pas les difficultés : la carrière militaire n'attire pas assez de candidats, et ceux qui s'engagent repartent souvent avant que leur coûteuse formation ait pu être pleinement mise à profit — au moment précis où les missions se multiplient et se techniisent.

« PRETT », un seul mot pour vendre l'engagement

L'effort de recrutement a désormais une signature. La campagne 2026 de l'armée, conçue par l'agence de communication luxembourgeoise VOUS Agency, repose tout entière sur un mot unique en luxembourgeois — PRETT, « prêt » — pensé pour que chacun y projette ses propres motivations : la technologie, le sens du service ou le dépassement de soi. Le dispositif se déploie en films, en affichage, dans la presse et sur les canaux numériques, les vidéos étant signées du studio MOAST.

Le message se veut volontairement large. Les recruteurs insistent : l'armée n'embauche pas que des soldats, mais aussi des caporaux, des sous-officiers, des officiers et des spécialistes civils, dans des domaines comme la cybersécurité, les communications par satellite ou les systèmes d'information modernes.

L'agence résume sa mission comme un travail sur les représentations.

« L'enjeu était de réduire l'écart entre l'image traditionnelle de l'Armée et la réalité de ses opportunités », explique André Hesse, directeur général de VOUS Agency.

Mieux payer, engager plus longtemps

L'image, à elle seule, ne remplira pas les rangs : le gouvernement a donc aussi sorti le carnet de chèques. Le 17 décembre 2025, le Conseil de gouvernement a adopté un train de mesures destiné à faire de l'armée, selon les mots de la ministre de la Défense Yuriko Backes, un employeur « attractif et moderne ». D'après Chronicle.lu, la réforme comprend notamment :

  • une revalorisation de la solde de base des soldats volontaires de 23 points indiciaires — soit au moins quelque 530 euros par mois — portant la rémunération d'un soldat de première année d'environ 2 166 à 2 719 euros ;
  • une prime de disponibilité opérationnelle d'environ 532 euros par mois, complétée par une prime de démobilisation de plus de 14 000 euros après 48 mois de service ;
  • l'allongement de la phase active initiale de quatre à cinq ans, ainsi que de nouvelles filières temporaires d'officiers et de sous-officiers ;
  • l'ouverture du recrutement aux ressortissants de l'UE non-résidents, avec des dispenses sur la maîtrise du français ou de l'allemand — le luxembourgeois, lui, restant obligatoire.

« Notre personnel est au centre de tous nos efforts ; son engagement pour notre sécurité doit être justement rémunéré », a déclaré Yuriko Backes. Les moyens, derrière, grimpent vite : équivalent à 2 % du revenu national brut en 2025, le budget de la défense doit atteindre 3,5 % d'ici à 2035.

À rebours de ses voisins

Le pari luxembourgeois sur la persuasion frappe d'autant plus que l'Europe, elle, prend le chemin inverse. Depuis l'invasion à grande échelle de l'Ukraine par la Russie, la conscription revient sur l'agenda du continent. La Lituanie et la Suède ont rétabli un service limité, la Lettonie a réactivé le sien en 2023.

Le contraste le plus net se trouve de l'autre côté de la frontière. La loi allemande de modernisation du service militaire (Wehrdienstmodernisierungsgesetz) est entrée en vigueur le 1er janvier 2026. Le service y reste volontaire pour l'heure, mais tout homme de 18 ans est désormais tenu de remplir un questionnaire sur sa santé et sa disponibilité — un examen médical devant suivre —, le texte prévoyant un retour « en fonction des besoins » à la conscription, le cas échéant par tirage au sort, si les volontaires venaient à manquer. Le ministre Boris Pistorius vise 30 000 engagés par an, appâtés par une solde d'environ 2 600 euros mensuels. En Pologne, le Premier ministre Donald Tusk a promis de rendre chaque homme adulte apte à être formé à la guerre.

Sur cette toile de fond, le Luxembourg parie qu'une armée de métier — bien payée, modernisée, exclusivement composée de volontaires et incarnée par un visage sportif familier plutôt que par une convocation — saura encore trouver assez de candidats prêts à servir. La concrétisation, ou non, des 650 recrues attendues d'ici à 2035 dira si le calcul était bon. Pour l'instant, le Grand-Duché choisit la carotte, quand nombre de ses partenaires se résignent, à contrecœur, au bâton.

Questions fréquentes

Christine Majerus a-t-elle vraiment rejoint l'armée ?
Oui. L'ancienne coureuse professionnelle, multiple championne nationale sur route et en cyclo-cross, a quitté la compétition en 2024 et a intégré le bureau de recrutement et d'information de l'Armée luxembourgeoise début 2025, avec le grade de premier lieutenant (Oberleutnant).
Le service militaire est-il obligatoire au Luxembourg ?
Non. La conscription a été abolie en 1967 et l'armée repose entièrement sur le volontariat. C'est pourquoi le recrutement est au cœur de sa politique de défense.
Que change la réforme adoptée fin 2025 ?
Selon Chronicle.lu, la solde de base des soldats volontaires augmente de 23 points indiciaires (au moins environ 530 euros par mois), une prime de disponibilité et une prime de démobilisation sont créées, la phase active initiale passe de quatre à cinq ans, et l'engagement s'ouvre aux ressortissants de l'UE non-résidents, le luxembourgeois restant obligatoire.
Pourquoi cette stratégie tranche-t-elle avec celle des voisins ?
Alors que l'Allemagne, la Pologne et plusieurs États nordiques et baltes réintroduisent ou préparent un retour partiel de la conscription, le Luxembourg mise sur des volontaires mieux rémunérés et une campagne de communication plutôt que sur la contrainte.
Sources(10)
  1. 1Luxemburger Armee rekrutiert: Oberleutnantin Majerus räumt mit Klischees aufL'essentiel · lessentiel.lu
  2. 2Government Introduces New Measures to Strengthen Army Recruitment & Career OpportunitiesChronicle.lu · chronicle.lu
  3. 3Luxembourg's armed forces: army composition, recruitment and salariesLuxtoday.lu · luxtoday.lu
  4. 4L'Armée luxembourgeoise prête à recruter avec VOUS AgencyAdada.lu · adada.lu
  5. 5Christine MajerusWikipedia · en.wikipedia.org
  6. 6Luxembourg Armed ForcesWikipedia · en.wikipedia.org
  7. 7BACKES YurikoThe Luxembourg Government · gouvernement.lu
  8. 8Germany: Act to Modernize Military Service Enters into ForceLibrary of Congress (Global Legal Monitor) · loc.gov
  9. 9Federal Cabinet: Military service modernisedGerman Federal Government (bundesregierung.de) · bundesregierung.de
  10. 10The return of conscription? EU countries debate bringing back military serviceEuropean Newsroom · europeannewsroom.com

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