Industrie de défense
KNDS ajourne son entrée en Bourse, mais les blindés du Luxembourg restent commandés
Le géant franco-allemand du Leopard et du Caesar suspend une cotation valorisée près de 12 milliards d'euros. Son carnet de commandes record, où figure la commande luxembourgeoise, gonfle pourtant.
Par Jonas Thill · · 6 min de lecture
La prudence l'a emporté sur l'audace. KNDS, le constructeur franco-allemand du char Leopard 2, du canon Caesar et de l'engin blindé de reconnaissance et de combat (EBRC) Jaguar, a annoncé le 1er juillet qu'il repoussait ce qui aurait dû être l'une des plus importantes introductions en Bourse de l'année sur le continent. La décision surprend d'autant plus que le carnet de commandes du groupe, dopé par une vague de réarmement qui atteint jusqu'au Luxembourg, vient d'atteindre un niveau record.
Immatriculée à Amsterdam, l'entreprise explique que ses actionnaires l'ont informée de leur intention de ne relancer l'opération qu'au retour de conditions de marché plus clémentes. Selon ses propres termes, ils entendent reprendre le processus « au retour de conditions de marché plus favorables », invoquant « la volatilité actuelle du marché pour le secteur de la défense européen ». La double cotation, prévue à Francfort et à Paris autour de la mi-juillet, devait porter sur environ un cinquième du capital, sans émission d'actions nouvelles.
Les actionnaires ont informé la Société de leur intention de reprendre le processus d'introduction en Bourse au retour de conditions de marché plus favorables.
Le paradoxe est saisissant : sur le papier, les affaires n'ont jamais été aussi florissantes. KNDS affichait au 31 décembre 2025 un carnet de commandes record de 33,1 milliards d'euros, et son communiqué assure avoir « achevé la quasi-totalité des phases de préparation requises pour la cotation envisagée ». Le point de blocage, c'est le prix. D'après les informations de Reuters et du Financial Times, KNDS visait une valorisation supérieure à 12 milliards d'euros — ses actionnaires familiaux allemands en réclamant au moins 12,5 milliards — quand les grands fonds refusaient de s'aventurer beaucoup au-delà de 12 milliards. Les attentes initiales étaient montées jusqu'à 15 milliards.
Pourquoi la fièvre boursière de la défense est retombée
Pendant deux ans, les investisseurs se sont rués sur tout ce qui roule, vole ou tire, misant sur les centaines de milliards d'euros que les États promettaient de consacrer au réarmement. À la mi-2026, le doute s'est installé sur la vitesse à laquelle ces engagements se traduiraient en profits. Les titres de la défense ont nettement décroché de leurs sommets : Rheinmetall, principal concurrent coté de KNDS, a perdu plus de dix pour cent sur le mois, pénalisé notamment par l'annulation du programme de frégates F126 par l'Allemagne. L'avertissement était plus proche encore : le tchèque Czechoslovak Group, coté à Amsterdam en janvier 2026, avait chuté d'environ 44 % par rapport à son prix d'introduction.
KNDS n'a pas pour autant refermé la porte. Le groupe précise qu'il « pourrait décider de renoncer entièrement à l'introduction en Bourse », mais ses actionnaires ont signalé qu'ils reviendraient dès que les conditions le permettraient. Berlin, qui a engagé des fonds publics dans l'opération, s'est empressé de rassurer.
Un porte-parole du gouvernement allemand a indiqué que Berlin respecte le report tout en restant attaché à l'avenir de l'entreprise.
« Le gouvernement fédéral respecte la décision de suspendre l'introduction en Bourse, mais reste désireux de travailler avec ses partenaires français pour conduire l'entreprise vers un avenir prospère. »
À qui appartient le champion européen du char
La cotation est indissociable d'une refonte rare de l'actionnariat de KNDS. Historiquement, le groupe était partagé à parts égales entre l'État français, via sa holding GIAT Industries, et la famille allemande Wegmann, unique propriétaire privée de Krauss-Maffei Wegmann. À l'approche de l'introduction, la famille Wegmann a accepté de céder l'intégralité de sa participation et de se retirer après cent quarante-quatre ans. L'Allemagne entre pour la première fois au capital : par l'intermédiaire de la banque publique de développement KfW, Berlin acquiert 40 % du groupe pour un montant pouvant atteindre 7,2 milliards d'euros, un achat validé le 26 juin 2026 par la commission du budget du Bundestag. La GIAT française ramène sa part de 50 % à 40 %, dessinant une structure symétrique : Paris et Berlin à 40 % chacun, le cinquième restant destiné aux investisseurs.
Deux États se retrouvent ainsi actionnaires de contrôle de l'entreprise qui arme une bonne partie du flanc oriental de l'OTAN — rappel que, dans la défense, la puissance publique se tient souvent des deux côtés du grand livre, à la fois cliente et propriétaire.
Où vont les euros luxembourgeois
Pour le Grand-Duché, le report ne change rien au matériel. La commande luxembourgeoise de KNDS s'inscrit dans le carnet record du groupe et n'est nullement affectée par le décalage de la cotation. Au titre du programme belgo-français CaMo (Capacité Motorisée), une commande de 269 véhicules supplémentaires a été passée en décembre 2025 — dont 54 destinés au Luxembourg : 38 EBRC Jaguar de reconnaissance, engins de 25 tonnes à six roues dotés d'un canon de 40 mm et de missiles antichars MMP, et 16 véhicules de transport Griffon.
Le Luxembourg rejoint la famille de véhicules SCORPION par l'intermédiaire de la Belgique, dans le cadre du processus de planification de défense de l'OTAN. Ces engins équiperont le bataillon binational Guide-Chasseurs luxembourgeois-belge, censé être pleinement opérationnel en 2030.
« Ce bataillon reflète l'excellente coopération belgo-luxembourgeoise en matière de défense, et nous sommes déterminés à renforcer la défense européenne. »
Parallèlement à la commande, KNDS France a signé le 17 décembre 2025 un protocole d'accord avec la Direction de la défense et le ministère de l'Économie du Luxembourg, s'engageant à associer entreprises et chercheurs luxembourgeois aux activités de maintenance et aux projets européens.
Ces acquisitions accompagnent un budget en forte hausse. Le Luxembourg — qui, fait singulier, mesure son effort de défense à l'aune du revenu national brut plutôt que du PIB — prévoit de quasiment doubler ses dépenses, de 728 millions d'euros en 2024 à 1,461 milliard d'euros d'ici 2030, visant 2 % du RNB. Cette trajectoire s'inscrit sous l'engagement collectif scellé au sommet de La Haye en juin 2025, où tous les membres de l'OTAN sauf l'Espagne ont convenu de porter leurs dépenses de défense et de sécurité vers 5 % du PIB d'ici 2035.
- Ce qui est suspendu : la double cotation Francfort-Paris de KNDS, visée au-dessus d'une valorisation de 12 milliards d'euros.
- Ce qui ne l'est pas : le carnet de 33,1 milliards d'euros, dont les 54 Jaguar et Griffon du Luxembourg.
- Qui en profite : à partir de 2026, KNDS appartient à 40 % à l'État français, 40 % à l'État allemand et 20 % au public.
Le message de KNDS est clair : le retard tient au cours de l'action, pas au flux des commandes. Pour le Luxembourg, la question concrète reste inchangée : ses euros de réarmement sont déjà engagés, et une bonne partie des équipements qu'ils financent portent désormais un logo KNDS.
Questions fréquentes
- Pourquoi KNDS a-t-il reporté son entrée en Bourse ?
- Ses actionnaires ont informé le groupe qu'ils souhaitaient ne relancer l'opération qu'au retour de conditions de marché plus favorables, invoquant la volatilité du secteur de la défense européen. Le désaccord portait surtout sur le prix : KNDS visait plus de 12 milliards d'euros, quand les grands fonds refusaient de s'aventurer beaucoup au-delà de ce seuil.
- La commande de blindés du Luxembourg est-elle remise en cause ?
- Non. La commande luxembourgeoise fait partie du carnet record de 33,1 milliards d'euros et n'est pas affectée par le report de la cotation. Elle porte sur 54 véhicules — 38 EBRC Jaguar et 16 Griffon — passés en décembre 2025 dans le cadre du programme belgo-français CaMo.
- Qui possède KNDS après la recomposition de l'actionnariat ?
- La famille allemande Wegmann cède l'intégralité de sa participation après 144 ans. L'État français, via la GIAT, ramène sa part de 50 % à 40 %, tandis que l'Allemagne acquiert 40 % via la banque publique KfW pour un montant pouvant atteindre 7,2 milliards d'euros. Environ 20 % restent destinés au public.
- Quel est l'effort de défense du Luxembourg ?
- Le Grand-Duché mesure son effort à l'aune du revenu national brut (RNB) et vise 2 % du RNB d'ici 2030. Il prévoit de quasiment doubler son budget, de 728 millions d'euros en 2024 à 1,461 milliard en 2030, dans le sillage de l'engagement de l'OTAN à porter les dépenses vers 5 % du PIB d'ici 2035.
Sources(13)
- 1KNDS to resume its Initial Public Offering process when Capital Markets conditions are supportive (company release)EQS News / KNDS N.V. · eqs-news.com
- 2Tank maker KNDS delays stock listing, citing defense-market volatilityDefense News · defensenews.com
- 3European tank-maker KNDS postpones IPO due to 'market volatility'Breaking Defense · breakingdefense.com
- 4Tank maker KNDS postpones IPO amid market struggles for defense stocksCNBC · cnbc.com
- 5Tankmaker KNDS puts off IPO citing tough market condition (Reuters)RTÉ / Reuters · rte.ie
- 6Germany Buys Into KNDS for First Time as KMW Family Exits Ahead of IPOSOFX · sofx.com
- 7Bundestag Budget Committee Clears Germany's €7.2 Billion Purchase of a 40% KNDS StakeGrosswald · grosswald.org
- 8Germany Expects KNDS to Pursue IPO Despite Pause in PlansGlobal Banking & Finance Review · globalbankingandfinance.com
- 9The CaMo program reaches a new milestone with the order of 269 additional vehiclesKNDS Group · knds.com
- 10Luxembourg Boosts Defence Cooperation with KNDS Partnership & Jaguar, Griffon Vehicle AcquisitionChronicle.lu · chronicle.lu
- 11Belgium, Luxembourg Purchase CaMo Armored Vehicles From KNDS FranceThe Defense Post · thedefensepost.com
- 12Defence: Luxembourg does not want to spend for spending's sakePaperjam · en.paperjam.lu
- 13Agreement on 5% NATO defence spending by 2035Wikipedia / NATO Hague Summit · en.wikipedia.org



