Parlement européen

Russie : l'eurodéputé luxembourgeois Kartheiser sous le coup d'une enquête déontologique

La présidente Roberta Metsola a saisi le comité d'éthique de l'assemblée pour examiner les contacts de Fernand Kartheiser (ADR) avec Moscou, plaçant la modeste délégation grand-ducale sous les projecteurs.

Par Camille Reuter · · 5 min de lecture

Siège et pupitre vides au milieu des longs bancs bleus incurvés d'un vaste hémicycle parlementaire moderne et silencieux.
Un siège vacant dans un hémicycle parlementaire désert. Image d'illustration générée par intelligence artificielle. Illustration générée par IA — Status

Sur les six sièges que le Grand-Duché occupe au Parlement européen, l'un d'eux fait désormais l'objet d'une procédure déontologique. Roberta Metsola, présidente de l'assemblée, a saisi son comité d'éthique afin de déterminer si Fernand Kartheiser, eurodéputé de l'Alternative démocratique réformatrice (ADR), a transgressé le code de conduite des membres en raison de ses contacts répétés avec Moscou.

Dans un courrier daté du 11 juin 2026, révélé par POLITICO et confirmé par The Kyiv Independent ainsi que d'autres rédactions, la présidente a renvoyé le dossier devant le comité consultatif sur la conduite des députés, un organe de huit membres chargé de veiller au comportement des élus. L'élément déclencheur : la présence de M. Kartheiser au Forum économique international de Saint-Pétersbourg — surnommé le « Davos de Poutine » — au début du mois de juin, puis la diffusion auprès de ses collègues eurodéputés d'une déclaration appelant à une normalisation des relations entre l'Union européenne et la Russie.

Pour Luxembourg, l'affaire tombe mal. Le Grand-Duché n'envoie que six élus siéger entre Bruxelles et Strasbourg : une procédure visant l'un d'eux suffit à jeter une ombre durable sur une délégation qui cultive une réputation de discrétion et de consensus au sein des institutions européennes.

Les quatre points qui inquiètent la présidente

Selon le contenu de la lettre tel qu'il a été rapporté, Mme Metsola soulève plusieurs griefs distincts. Elle estime que les activités de l'eurodéputé, à commencer par la déclaration qu'il a fait circuler, risquent de brouiller la position officielle du Parlement à l'égard de la Russie.

Le comportement de M. Kartheiser, écrit Roberta Metsola, pourrait « donner l'impression qu'il existe un canal de communication informel entre le Parlement européen et la Douma d'État (russe) ».

Or l'assemblée a suspendu tout lien officiel avec la Douma depuis l'invasion à grande échelle de l'Ukraine par la Russie en 2022. La présidente relève par ailleurs que le texte partagé par l'élu ne fait aucune mention de cette guerre. Elle demande enfin au comité d'établir deux choses : si l'eurodéputé a correctement déclaré ses rencontres avec des représentants d'un pays tiers sur la plateforme publique de transparence du Parlement, et s'il a accepté de l'argent, une compensation ou des voyages financés par des tiers.

L'ampleur de ces contacts est au cœur du dossier. D'après la lettre de Mme Metsola, M. Kartheiser a tenu quatre visioconférences et quatre réunions en présentiel avec des responsables politiques russes, deux de ces rencontres s'étant déroulées sur le sol russe.

Du blâme au retrait des fonctions : l'éventail des sanctions

La procédure est volontairement progressive. Une fois l'enquête menée et le rapport remis par le comité consultatif, c'est à la présidente qu'il reviendra de décider d'éventuelles sanctions. Celles-ci vont du simple blâme à des mesures nettement plus mordantes :

  • la perte de l'indemnité journalière de séjour ;
  • la suspension temporaire de la participation aux activités parlementaires ;
  • le retrait des fonctions de représentation ou des mandats internes ;
  • la suppression de l'accès aux documents confidentiels.

Aucune de ces étapes n'est automatique, et l'eurodéputé conserve la présomption qu'aucun manquement n'a été établi. Ce sont les conclusions du comité, et non la simple saisine, qui détermineront si une sanction est prononcée.

Un récidiviste aux yeux des institutions

Ce n'est pas la première fois que les liens russes de Fernand Kartheiser provoquent une réaction institutionnelle. Ancien diplomate luxembourgeois, premier eurodéputé de l'histoire de l'ADR, parti national-conservateur, il a pris ses fonctions en juillet 2024. Moins d'un an plus tard, à la mi-2025, le groupe des Conservateurs et réformistes européens (ECR) l'excluait à la suite d'un voyage à Moscou financé sur ses propres deniers, où la Douma l'avait invité à discuter des relations bilatérales et de la guerre en Ukraine.

Les coprésidents du groupe, Nicola Procaccini et Patryk Jaki, n'avaient alors pas mâché leurs mots.

« En se rendant dans la Russie de Poutine, Fernand Kartheiser a franchi une ligne rouge pour le groupe ECR », ont déclaré les deux coprésidents.

L'intéressé présente invariablement ses déplacements comme de la « diplomatie parlementaire » au service de la paix, et assure en assumer seul le coût. « Étant donné que le Parlement européen bloque les efforts diplomatiques des eurodéputés pour rencontrer la Fédération de Russie, je finance moi-même cette mission à Moscou », avait-il affirmé au moment de son exclusion de l'ECR.

Face à la nouvelle enquête, il oppose la même défiance, qualifiant la démarche de « surréaliste » dans des propos tenus au média russe RT et soutenant que l'Union sanctionne le dialogue avec Moscou alors même qu'elle ambitionne de peser sur un futur règlement du conflit ukrainien.

Un test qui dépasse les frontières du Grand-Duché

La saisine s'inscrit dans une tendance de fond. Depuis le scandale de corruption du Qatargate, le Parlement a durci son règlement intérieur et s'est montré nettement plus ferme face aux risques d'ingérence étrangère ; Mme Metsola avait déjà signalé sa détermination à réagir aux comportements liés à l'influence russe. Traiter l'initiative d'un élu envers Moscou comme une possible violation du code de conduite — et non comme une simple polémique politique — mesure le chemin parcouru dans le rétrécissement de la tolérance de l'institution.

Pour le Grand-Duché, l'enjeu est avant tout réputationnel. L'influence démesurée de Luxembourg à Bruxelles tient moins à la taille de sa délégation qu'à son image de partenaire fiable et respectueux des règles. Une enquête déontologique visant l'un de ses six eurodéputés constitue, à ce titre, un test direct de cette crédibilité — dont l'issue repose désormais entre les mains du comité d'éthique du Parlement.

Questions fréquentes

Qui est Fernand Kartheiser ?
Né le 30 septembre 1959 à Luxembourg, il est ancien diplomate luxembourgeois et le tout premier eurodéputé de l'Alternative démocratique réformatrice (ADR). Il a pris ses fonctions le 16 juillet 2024, après les élections européennes de juin 2024, comme l'un des six élus du Luxembourg au Parlement européen.
Que reproche-t-on précisément à l'eurodéputé ?
Roberta Metsola met en cause sa participation au Forum économique de Saint-Pétersbourg et la déclaration sur les relations UE-Russie qu'il a diffusée. Elle évoque l'impression d'un canal informel avec la Douma, l'absence de mention de la guerre en Ukraine, et s'interroge sur la déclaration de ses rencontres et d'éventuels financements par des tiers.
Quelles sanctions Fernand Kartheiser encourt-il ?
Après enquête et rapport du comité, la présidente peut décider de mesures allant du blâme à la perte de l'indemnité journalière, la suspension temporaire des activités parlementaires, le retrait des fonctions de représentation et la suppression de l'accès aux documents confidentiels. Aucune sanction n'est automatique.
Est-ce la première fois qu'il est mis en cause ?
Non. À la mi-2025, le groupe des Conservateurs et réformistes européens (ECR) l'avait déjà exclu à la suite d'un voyage à Moscou financé sur ses propres deniers, ses coprésidents estimant qu'il avait « franchi une ligne rouge ».

Sources

  1. Exclusive: European Parliament to scrutinize its most pro-Russian member · The Kyiv Independent
  2. EU parliament president calls in oversight committee on Luxembourg MEP · Ground News (aggregating POLITICO)
  3. EU Parliament's conservatives expel Luxembourgish MEP for trip to Moscow · Euronews
  4. EP President wants to open investigation into MEP's warm relations with Russia · Baltic News Network
  5. Fernand Kartheiser · Wikipedia
  6. With Expulsion from ECR Looming, Luxembourg Party Reportedly Eyes Patriots · Hungary Today
  7. European elections 2024 country sheets: Luxembourg · European Parliament
  8. EU probe into Russia contacts 'surreal,' says MEP Fernand Kartheiser · RT (Russian state media — used only for Kartheiser's own reaction)

Sujets European Parliament, Fernand Kartheiser, Roberta Metsola, Russia, Luxembourg, Foreign Influence, Adr, Code Of Conduct

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