Inégalités et pensions
Retraites au Luxembourg : les écarts de longévité restent à mesurer
L’étude de l’IGSS ne décèle aucun effet significatif du revenu sur la mortalité, mais ses données ne permettent pas de trancher la question.
Par Léa Hoffmann · · 5 min de lecture

Une pension ne vaut pas seulement par son montant mensuel. Elle vaut aussi par le nombre d’années durant lesquelles elle est perçue. C’est à cette intersection, entre niveau de vie et longévité, que devrait se mesurer l’équité du système luxembourgeois. Or les données disponibles ne permettent pas d’affirmer que les bénéficiaires des pensions les plus élevées touchent leurs prestations plus longtemps.
Cette absence de preuve n’établit pas que tous les groupes connaissent la même durée de retraite. Elle dit plus sobrement que l’écart supposé n’a pas été démontré. Confondre ces deux constats reviendrait à demander à une étude administrative davantage que ce qu’elle peut fournir.
Une cohorte étroite, suivie pendant treize ans
L’Aperçu no 30 de l’IGSS est une analyse de survie administrative. Sa cohorte réunit exclusivement 5 264 personnes auxquelles une nouvelle pension de vieillesse anticipée a été accordée entre 2010 et 2012. Âgées de 57 à 62 ans, elles ont pris leur retraite immédiatement après un emploi au Luxembourg. Leur mortalité a ensuite été observée jusqu’en 2024.
- L’échantillon compte 3 742 hommes et 1 522 femmes.
- Il comprend 3 840 résidents et 1 424 non-résidents.
- Au total, 606 décès ont été observés jusqu’en 2024.
- L’étude exclut notamment les départs à 65 ans, les pensions d’invalidité, les régimes spéciaux du secteur public et les personnes ne partant pas directement d’un emploi au Luxembourg.
La mention « 2010-2024 » désigne donc la fenêtre d’observation, non quinze cohortes annuelles de retraités. Comme la plupart des participants étaient encore vivants à la fin du suivi — et, en termes statistiques, « censurés » —, l’IGSS a utilisé des estimations de Kaplan-Meier et une régression à risques proportionnels de Cox. La survie estimée à treize ans atteint 89,4 %. Mais l’étude ne peut calculer le nombre moyen d’années de retraite achevées.
Le revenu approché, la pension réelle absente
Le modèle principal examine le sexe, le lieu de résidence, la nationalité, l’âge de départ, la durée de la carrière luxembourgeoise et une estimation de l’assiette de revenus servant au calcul de la pension. Cette dernière variable n’est ni le montant mensuel effectivement versé ni un classement des pensions par quintile ou décile.
Pour cette assiette estimée, le rapport de risques est de 0,98, avec un intervalle de confiance à 95 % allant de 0,90 à 1,08 et une valeur p de 0,7. L’association avec le décès pendant la période observée n’est donc pas statistiquement significative. Il en va de même pour l’âge de départ : HR 0,98 ; IC à 95 % 0,94-1,03 ; p=0,5.
Le sexe ressort, en revanche, nettement du modèle. Le risque estimé de décès des hommes est 2,20 fois celui des femmes, avec un intervalle de confiance à 95 % de 1,77 à 2,73 et p<0,001. Ce résultat illustre le danger d’une comparaison brute entre pension et longévité : la composition très différente des groupes peut produire une corrélation trompeuse.
« L’analyse ne révèle aucune association statistiquement significative entre le secteur d’activité du dernier emploi et la probabilité de décès. » — Inspection générale de la sécurité sociale
L’IGSS a également comparé de grands secteurs NACELUX représentant chacun au moins 5 % de la cohorte. Cette analyse, ajustée selon le sexe, ne mesure cependant pas le métier individuel. Aucun secteur n’y présente d’association statistiquement significative avec la mortalité. Le secteur du dernier employeur ne saurait, à lui seul, résumer toute une carrière, ses contraintes physiques ou son exposition aux risques.
La question posée demeure sans tableau de réponse
Le député déi Lénk Marc Baum avait demandé au gouvernement d’étudier « le lien entre les différents quintiles (ou déciles) de revenu des personnes en retraite et le temps qu’elles passent en retraite en moyenne ». Dans sa réponse publiée, le gouvernement a renvoyé à l’analyse de l’IGSS, sans produire de tableau reliant les pensions réellement versées à des durées de retraite achevées.
Les limites de l’étude imposent une lecture dans les deux sens. L’absence d’effet significatif ne prouve pas l’absence d’un gradient de longévité. La sélection est étroite, seuls 606 décès ont été observés, et les cohortes plus récentes sont largement absentes. À l’inverse, même une association établie ne démontrerait pas qu’une pension élevée prolonge la vie. L’invoquer comme une causalité confondrait les effets possibles de la profession, du sexe, de la santé avant la retraite, du type de carrière ou du régime d’affiliation.
L’OCDE relève, à l’échelle internationale, que le recours à une longévité moyenne peut surestimer le patrimoine-retraite des bas revenus et sous-estimer celui des hauts revenus lorsque ces derniers vivent davantage. C’est un motif d’enquête pour le Luxembourg, non une preuve de ce qui s’y produit.
Une réforme financière, pas un correctif de longévité
Adoptée en décembre 2025, la réforme luxembourgeoise est entrée en vigueur progressivement à partir de janvier 2026. Le taux global de cotisation est passé de 24 % à 25,5 %. La période requise pour la plupart des pensions anticipées accessibles dès 60 ans augmentera jusqu’à huit mois d’ici 2030. La retraite progressive a été introduite, tandis que l’âge légal demeure fixé à 65 ans.
Le dispositif ne prévoit aucun ajustement selon le montant de la pension ou la mortalité propre à certains groupes. La ministre de la Santé et de la Sécurité sociale, Martine Deprez, avait résumé l’impératif politique : « Ne rien faire n’est pas une option. » La Commission européenne et l’OCDE estiment néanmoins que les pressions sur le financement à long terme demeurent.
Pour apprécier sérieusement l’équité sur toute une vie, il faudrait relier longitudinalement les pensions effectivement payées, les dates de départ et les décès, puis distinguer les résultats selon le sexe, la profession, l’âge de départ, la cohorte, le type de carrière et le régime. En attendant, l’inégalité de longévité constitue une question légitime. Elle n’est pas encore, au Luxembourg, une conclusion statistique sur les pensions les plus élevées.
Questions fréquentes
- L’étude prouve-t-elle que les pensions élevées ne sont pas versées plus longtemps ?
- Non. Elle ne trouve pas d’association statistiquement significative entre la mortalité et l’assiette de revenus estimée, mais elle n’analyse pas les montants réels des pensions par quintile ou décile.
- Qui figure dans la cohorte étudiée ?
- Elle comprend 5 264 personnes âgées de 57 à 62 ans ayant obtenu une pension de vieillesse anticipée entre 2010 et 2012, immédiatement après un emploi au Luxembourg.
- Pourquoi l’étude ne donne-t-elle pas la durée moyenne complète de retraite ?
- La plupart des participants étaient encore vivants à la fin de 2024. L’IGSS estime donc la survie, sans disposer de durées de retraite achevées pour l’ensemble de la cohorte.
- Quelles données permettraient de trancher ?
- Il faudrait relier les pensions réellement versées aux dates de retraite et de décès sur plusieurs cohortes complètes, en distinguant notamment sexe, profession, âge de départ, carrière et régime.
Sources(8)
- 1Aperçu no 30 — Analyse de survie des nouveaux retraités du régime général d’assurance pension sur la période 2010-2024Inspection générale de la sécurité sociale · igss.gouvernement.lu
- 2Question parlementaire no 2465 — Temps moyen passé à la retraiteChamber of Deputies of Luxembourg · wdocs-pub.chd.lu
- 3Compte rendu officiel no 40 — Question 2465 and ministerial responseChamber of Deputies of Luxembourg · chd.lu
- 4Vote des adaptations du régime de pension: des mesures pour garantir la viabilité du systèmeLuxembourg Ministry of Health and Social Security · m3s.gouvernement.lu
- 5Recommendation for a Council recommendation on the economic, social, employment, structural and budgetary policies of LuxembourgEuropean Commission · reforms-investments.ec.europa.eu
- 6Securing the pension system for future generations: OECD Economic Surveys: Luxembourg 2025OECD · oecd.org
- 7Gross pension wealth: Pensions at a Glance 2025OECD · oecd.org
- 8Réforme des retraites: L’allongement des carrières est toujours envisagé au LuxembourgRTL Infos · infos.rtl.lu
Sur les mêmes thèmes



Le Luxembourg prépare un cadre légal pour la fabrication de produits de défense
