Fortune familiale

La succession Del Vecchio, empire des Ray-Ban, se joue devant un tribunal luxembourgeois

Rue de la Chapelle, la holding Delfin est le théâtre d'un conflit entre héritiers : le rachat de deux parts par Leonardo Maria Del Vecchio et le vote sur les majorités se jouent au Grand-Duché.

Par Jonas Thill · · 5 min de lecture

Une paire de lunettes de soleil Ray-Ban Wayfarer posée sur des documents juridiques et financiers pliés, symbolisant une fortune familiale liée à une holding luxembourgeoise.
Une paire de Ray-Ban Wayfarer, marque phare d'EssilorLuxottica, posée sur des documents juridiques et financiers évoquant la holding luxembourgeoise Delfin. Image d'illustration générée par intelligence artificielle. Illustration générée par IA — Status

Rue de la Chapelle, à quelques pas du palais grand-ducal, une adresse discrète abrite l'un des plus gros patrimoines familiaux d'Europe. C'est là, au 7 de cette rue du centre de Luxembourg-Ville, qu'est domiciliée Delfin S.à r.l., la holding des Del Vecchio — la famille italienne derrière EssilorLuxottica, numéro un mondial des lunettes et propriétaire des marques Ray-Ban et Oakley. Et c'est désormais devant un tribunal luxembourgeois que se décide l'avenir de cet empire de plusieurs dizaines de milliards d'euros.

La justice grand-ducale a été saisie d'un plan contesté censé redistribuer le contrôle de Delfin. D'un côté, Leonardo Maria Del Vecchio, fils du fondateur disparu ; de l'autre, son demi-frère Rocco Basilico. Depuis 2022, cette succession divise huit héritiers — et fait du Grand-Duché l'arène juridique d'une querelle qui commande, en dernier ressort, qui pilotera le premier groupe optique de la planète et une constellation de participations dans la finance italienne.

Un patrimoine ancré au Grand-Duché

Fondée en 2006, Delfin est le premier actionnaire d'EssilorLuxottica, avec environ 32 % du capital et près de 31 % des droits de vote, selon une compilation des dépôts officiels réunie sur Wikipédia. La holding détient aussi des participations dans Mediobanca (19,74 %), Monte dei Paschi di Siena (17,5 %), l'assureur Assicurazioni Generali (environ 10 %), le groupe immobilier Covivio (28 %) et UniCredit (2,7 %). Son actif net dépassait 55 milliards d'euros fin 2025 ; Leonardo Maria l'évalue pour sa part à quelque 56 milliards. À elle seule, EssilorLuxottica pèse plus de 100 milliards de dollars en Bourse.

Le fondateur, Leonardo Del Vecchio, avait bâti Luxottica à partir d'un petit atelier pour en faire un géant mondial. À sa mort, en juin 2022, son testament a partagé Delfin en huit parts strictement égales de 12,5 % chacune. Les détenteurs : sa veuve, Nicoletta Zampillo ; ses enfants Claudio, Marisa, Paola, Leonardo Maria, Luca et Clemente Del Vecchio ; et Rocco Basilico, fils que Nicoletta Zampillo a eu d'une précédente union. La holding est présidée par Francesco Milleri, par ailleurs directeur général d'EssilorLuxottica.

Un rachat qui fracture la fratrie

Âgé de 31 ans, Leonardo Maria veut racheter les 25 % cumulés que détiennent son frère Luca et sa sœur Paola. L'opération ferait passer sa propre part de 12,5 % à environ 37,5 %, le hissant au rang de premier actionnaire individuel de Delfin. Évaluée à quelque 10 milliards d'euros, la transaction serait montée en rachat par endettement (leveraged buyout), avec le soutien d'un tour de table bancaire ; la dette serait remboursée grâce aux dividendes versés par les participations de la holding.

J'ai toujours été très clair : je suis prêt à racheter leurs parts pour devenir l'actionnaire principal de Delfin, régler les questions encore ouvertes autour de la succession de mon père et exécuter ses volontés.

Interrogé par le Financial Times, Leonardo Maria s'est dit « proche d'un accord sur le prix » et a assuré ne pas vouloir « faire un coup de force », mais plutôt « rétablir la confiance après quatre ans de conflits ». Il a précisé au quotidien qu'environ 7 milliards d'euros de réserves pourraient financer un dividende exceptionnel, suivi de versements annuels supérieurs à 1 milliard.

Lors d'une assemblée générale extraordinaire, le 27 avril 2026, les actionnaires de Delfin ont approuvé le transfert des 25 % à Leonardo Maria, six des huit héritiers votant pour. Ils ont, par un vote distinct, validé une politique de distribution de 80 % du bénéfice net annuel au titre de 2025, 2026 et 2027 — cette fois avec sept voix sur huit.

Ce que la justice luxembourgeoise doit trancher

Rocco Basilico, qui détient lui aussi 12,5 %, a porté l'affaire devant un tribunal luxembourgeois en mai, réclamant l'annulation des résolutions d'avril. Son argument central est de procédure, mais lourd de conséquences :

  • Il affirme que l'assemblée a validé le transfert des parts avec un seuil de 75 %, alors que les statuts de Delfin exigent plus de 88 % pour toute cession d'actions à un tiers.
  • Sous ce seuil plus élevé, ses 12,5 % auraient suffi, à eux seuls, à bloquer la vente.
  • Il conteste également la mesure sur les dividendes, estimant qu'elle ne figurait pas à l'ordre du jour initial et qu'elle contraindrait la société à distribuer au moins 80 % de son bénéfice net une fois le rachat conclu.

Delfin juge le recours infondé. En parallèle, une seconde question, connexe, est pendante devant la justice grand-ducale : celle de savoir si Basilico détient la pleine propriété de sa part ou seulement la nue-propriété, ce qui déterminera s'il peut exercer les droits de vote qui y sont attachés. Leonardo Maria avait, de son côté, saisi la justice à Milan pour tenter d'exclure Basilico du registre des actionnaires de Delfin.

Une trêve qui n'est pas encore un accord

Le 4 juin, les deux demi-frères sont parvenus à un accord provisoire pour abandonner leurs recours croisés — Basilico retirant sa contestation à Luxembourg, Leonardo Maria renonçant à son action à Milan —, une étape qui dégagerait la voie au rachat. Les deux camps ont toutefois prévenu qu'aucun accord définitif n'était scellé et que des détails restaient à régler.

À l'approche d'une assemblée générale de Delfin, fixée au 30 juin, Basilico a adressé au conseil une contre-proposition : que la société rachète les parts des héritiers désireux de se retirer, en cédant pour cela une partie de ses participations financières. Leonardo Maria a écarté l'idée de brader des actifs EssilorLuxottica « à prix cassé ».

Quelle qu'en soit l'issue, l'épisode révèle une réalité plus feutrée du Grand-Duché. Depuis longtemps, Luxembourg est le domicile juridique discret de nombre des plus grandes fortunes familiales d'Europe, ses structures de détention étant prisées pour leur souplesse et leur continuité. Lorsqu'une dynastie de milliardaires se déchire, ce sont ces mêmes structures — et les tribunaux qui les encadrent — qui deviennent le terrain où se joue l'avenir du patrimoine.

Questions fréquentes

Pourquoi le litige Del Vecchio est-il jugé à Luxembourg ?
Parce que la holding familiale Delfin S.à r.l. est domiciliée au 7 rue de la Chapelle, à Luxembourg-Ville, et relève du droit luxembourgeois. C'est donc devant un tribunal grand-ducal que Rocco Basilico a contesté les décisions de l'assemblée du 27 avril 2026.
Que demande précisément Rocco Basilico à la justice ?
Il réclame l'annulation des résolutions d'avril. Son argument principal : le transfert des parts a été validé avec un seuil de 75 %, alors que les statuts exigent plus de 88 % pour une cession à un tiers. À ce seuil, ses 12,5 % auraient suffi à bloquer la vente. Il conteste aussi la politique de dividendes, qui ne figurait pas selon lui à l'ordre du jour initial.
Où en est le conflit aujourd'hui ?
Le 4 juin 2026, Leonardo Maria et Rocco Basilico ont conclu un accord provisoire pour abandonner leurs recours croisés — l'un à Luxembourg, l'autre à Milan. Mais aucun accord définitif n'était scellé au 2 juillet 2026, des détails restant à régler.
Quel est l'enjeu pour EssilorLuxottica ?
Delfin est le premier actionnaire d'EssilorLuxottica, avec environ 32 % du capital et près de 31 % des droits de vote. Le contrôle de la holding détermine donc, en dernier ressort, qui exerce l'influence décisive sur le numéro un mondial des lunettes, propriétaire des marques Ray-Ban et Oakley.
Sources(10)
  1. 1Ray-Ban Heir Files Legal Challenge to €10 Billion Stake SaleBloomberg · bloomberg.com
  2. 2Ray-Ban Heir Wins Approval for €10 Billion Buyout of SiblingsBloomberg · bloomberg.com
  3. 3The Ray-Ban heir who wants to buy out his own family from the luxury brandEuronews · euronews.com
  4. 4Ray-Ban heir mounts legal challenge to €10 billion family dealFashionNetwork · ww.fashionnetwork.com
  5. 5Ray-Ban heir Rocco Basilico files legal challenge to $11.8 billion stake saleCrain Currency · craincurrency.com
  6. 6Son of EssilorLuxottica founder nears deal to buy siblings' Delfin stake, FT saysReuters (via WHBL) · whbl.com
  7. 7Delfin, agreement on reorganisation between Leonardo Maria Del Vecchio and Rocco BasilicoIl Sole 24 Ore · en.ilsole24ore.com
  8. 8Del Vecchio Heirs Reach Provisional Deal on Inheritance DisputeGlobal Banking & Finance Review · globalbankingandfinance.com
  9. 9Delfin, Basilico proposes the sale of shareholdings to settle outgoing shareholdersIl Sole 24 Ore · en.ilsole24ore.com
  10. 10Delfin (holding company)Wikipedia · en.wikipedia.org

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