Corruption en Espagne

Affaire des masques : l'ex-ministre Ábalos condamné à 24 ans de prison en Espagne

Bras droit de Pedro Sánchez pendant des années, José Luis Ábalos est le premier responsable condamné dans la série d'affaires qui assombrit le gouvernement socialiste espagnol.

Par Camille Reuter · · 6 min de lecture

Couloir désert d'un palais de justice en marbre, traversé de hautes fenêtres, avec un masque chirurgical bleu abandonné sur le sol poli.
Un couloir feutré de palais de justice et un masque chirurgical oublié sur le sol — image d'illustration générée par intelligence artificielle. Illustration générée par IA — Status

Pendant des années, on l'a présenté comme le numéro deux de Pedro Sánchez, l'homme des appareils et des coups de fil tardifs au sein du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE). Lundi 22 juin, la chambre criminelle du Tribunal suprême a fait de José Luis Ábalos tout autre chose : le premier dignitaire condamné dans la cascade d'affaires de corruption qui talonne le gouvernement socialiste de Madrid. Sept juges, à l'unanimité, ont infligé à l'ancien ministre des Transports une peine de 24 ans de prison pour avoir dirigé un réseau qui truquait des marchés publics de masques de protection au plus fort de la pandémie de Covid-19.

Pedro Sánchez, lui, n'était ni poursuivi ni jugé. Mais la condamnation d'un homme qui fut longtemps son lieutenant le plus proche atteint de plein fouet un chef de gouvernement arrivé au pouvoir en 2018 en promettant d'assainir la vie politique espagnole. C'est, à ce jour, le coup le plus rude porté à l'exécutif par la justice.

Une peine de 24 ans, ramenée par la loi

Ministre des Transports, de la Mobilité et de l'Agenda urbain de 2018 à 2021, et puissant secrétaire à l'organisation du PSOE, Ábalos a été reconnu coupable de constitution d'une organisation criminelle, de corruption continue, de détournement de fonds publics et de trafic d'influence. La peine prononcée s'élève précisément à 24 ans et trois mois, même si les règles espagnoles d'application des peines plafonnent à environ quinze ans la durée qu'il pourra réellement purger.

Son ancien conseiller et homme de l'ombre, Koldo García — qui a donné son nom à l'affaire —, a écopé de 19 ans, ramenés eux aussi à une quinzaine d'années. L'homme d'affaires placé au cœur du dispositif, Víctor de Aldama, a été condamné à quatre ans et demi, mais les sept magistrats ont suspendu sa peine de prison en raison de sa coopération pour mettre au jour le réseau. À trois conditions : ne pas récidiver, remettre deux rapports d'activité par an et accomplir une année de travaux d'intérêt général.

Le tribunal décrit une mécanique à trois étages : Ábalos apportait l'autorité institutionnelle, García transmettait ses décisions, et Aldama débusquait les entreprises et les particuliers en quête de faveurs publiques, en échange de commissions ensuite réparties entre eux.

Des masques, des pots-de-vin et un appartement madrilène

L'affaire dite « des mascarillas » remonte à 2020, quand les États se disputaient le moindre équipement de protection. Selon l'accusation, une société liée à Aldama a décroché des contrats publics pour fournir quelque 13 millions de masques à des organismes d'État — Puertos del Estado, le gestionnaire ferroviaire Adif, le ministère de l'Intérieur, les gouvernements régionaux des Canaries et des Baléares —, en contournant les règles d'appel d'offres. Les marchés représentaient près de 54 millions d'euros, pour environ 17 millions de bénéfices. En retour, argent et passe-droits ont afflué vers Ábalos et son entourage. Les contreparties rapportées incluent :

  • des versements mensuels d'environ 10 000 euros présentés comme des « frais fixes » ;
  • la prise en charge du logement d'un proche et des emplois obtenus pour deux femmes de son entourage dans des entreprises placées sous la tutelle de son ministère ;
  • une formule de location-vente, conclue avec Aldama, pour un appartement à Madrid.

Devant le tribunal, Aldama, qui a fini par charger ses anciens associés, a reconnu avoir versé près de 640 000 euros de pots-de-vin à divers responsables. Ábalos, lui, a constamment nié toute irrégularité, assurant n'avoir rien commis de répréhensible dans l'attribution des marchés de masques.

Un gouvernement cerné par les affaires

Le verdict frappe un exécutif déjà assailli sur plusieurs fronts. Santos Cerdán, successeur d'Ábalos au secrétariat à l'organisation du PSOE, a passé environ cinq mois en détention provisoire, jusqu'en novembre 2025, pour des commissions présumées sur des marchés de travaux publics estimées entre 620 000 et 650 000 euros. L'épouse du chef du gouvernement, Begoña Gómez, est mise en examen notamment pour trafic d'influence et détournement de fonds, et s'est vu interdire ce mois-ci de quitter le territoire. Quant à l'ancien procureur général de l'État, Álvaro García Ortiz, il est devenu le premier titulaire de cette fonction condamné dans l'histoire espagnole — interdit d'exercice pendant deux ans pour avoir divulgué des informations confidentielles — et a démissionné.

Sur les bancs de la majorité, la porte-parole du PSOE, Montse Mínguez, a tourné sa colère vers la dispense de prison accordée à Aldama.

« Est-ce que ça vaut la peine d'être un corrupteur en Espagne ? Parce que, sincèrement, on a du mal à le comprendre. »

L'opposition, elle, s'est emparée du jugement pour exiger le départ du gouvernement. Le chef du Parti populaire (PP), Alberto Núñez Feijóo, a jugé « indécent » que Sánchez reste « une minute de plus à la présidence du gouvernement », réclamant sa démission ou des élections anticipées. « Cela ne te suffit-il pas pour convoquer des élections, Pedro Sánchez ? », a lancé de son côté Isabel Díaz Ayuso, présidente de la région de Madrid. Le chef du gouvernement, fidèle à sa ligne, présente cette vague d'enquêtes comme une manœuvre de ses adversaires pour le chasser du pouvoir.

Ce que cela change pour Sánchez — et pour l'Europe

Sánchez n'est pas personnellement mis en cause dans l'affaire des masques, et rien n'indique que le verdict fasse tomber son gouvernement dans l'immédiat. Mais il resserre l'étau autour d'un dirigeant qui gouverne à la tête d'une coalition minoritaire fragile, entre son PSOE et la plateforme de gauche Sumar, suspendue aux voix de petits partis régionalistes et nationalistes à la patience usée. Même certains alliés s'en émeuvent : la formation indépendantiste catalane ERC, par la voix d'Elisenda Alamany, a exhorté les socialistes à un « nettoyage urgent » plutôt qu'à blâmer la justice.

L'enjeu dépasse Madrid. Quatrième économie de la zone euro, l'Espagne est dirigée par l'un des derniers chefs de gouvernement de centre gauche à la tête d'un grand État de l'Union européenne, un interlocuteur sur lequel Bruxelles s'appuie pour la migration, l'effort de défense et le prochain budget pluriannuel. Une crise d'autorité qui s'installe dans la durée — avec, à l'horizon, l'éventualité d'un scrutin anticipé ou d'un exécutif incapable de légiférer — se répercuterait sur toute la politique européenne, à un moment où les majorités stables se font rares.

Pour l'heure, Sánchez ne donne aucun signe de vouloir s'effacer, et la condamnation peut encore être contestée devant le Tribunal constitutionnel. Mais l'image d'un ancien ministre et numéro deux du parti écopant de 24 ans de prison — première sanction lourde d'une série d'affaires qui s'élargit — offre à ses adversaires leur arme la plus redoutable, et laisse son gouvernement avancer sous une ombre de plus en plus longue.

Questions fréquentes

Pedro Sánchez est-il poursuivi dans cette affaire ?
Non. Le chef du gouvernement n'était ni inculpé ni jugé dans le dossier des masques. Il présente l'ensemble des enquêtes comme une manœuvre de ses adversaires pour le chasser du pouvoir.
Pourquoi Ábalos ne purgera-t-il pas la totalité des 24 ans ?
La peine prononcée est de 24 ans et trois mois, mais les règles espagnoles d'application des peines plafonnent à environ quinze ans la durée qu'il pourra effectivement purger.
En quoi consiste l'affaire dite « des mascarillas » ?
En 2020, une société liée à Víctor de Aldama a décroché des contrats publics d'urgence pour fournir quelque 13 millions de masques à des organismes d'État en contournant les appels d'offres. En échange, argent et passe-droits ont bénéficié à Ábalos et à son entourage.
Quelles autres affaires visent le gouvernement espagnol ?
Santos Cerdán, successeur d'Ábalos au PSOE, a été placé en détention provisoire ; Begoña Gómez, épouse du Premier ministre, est mise en examen ; l'ex-procureur général García Ortiz a été condamné et a démissionné ; le frère du chef du gouvernement est jugé pour un emploi régional.
Sources(11)
  1. 1Spain's ex-transport minister sentenced to 24 years for corruption (AFP)Yahoo News UK / AFP · uk.news.yahoo.com
  2. 2Former Sánchez ally jailed for 24 years in Spanish corruption caseEuronews · euronews.com
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