Hongrie

À Budapest, une Marche des fiertés libre après la chute d'Orbán

Un an après l'avoir interdite, la Hongrie a laissé défiler la première Marche des fiertés depuis le départ de Viktor Orbán et la censure de sa loi anti-LGBT par la justice européenne.

Par Léa Hoffmann · · 5 min de lecture

Foule de la Marche des fiertés 2026 emplissant l'avenue Andrássy à Budapest, drapeaux arc-en-ciel et européens levés devant les immeubles néo-Renaissance.
La Marche des fiertés 2026 emplit l'avenue Andrássy, drapeaux arc-en-ciel et européens levés devant les façades néo-Renaissance du XIXe siècle. Image d'illustration générée par IA. Illustration générée par IA — Status

Sur l'avenue Andrássy, samedi, le contraste avec l'an dernier tenait à une absence : celle des cordons de police. La 31e Marche des fiertés de Budapest s'est élancée le long du grand boulevard du centre-ville sans planer la menace d'une interdiction — une première depuis une génération, et d'abord depuis la chute de Viktor Orbán. Ce qui fut, douze mois plus tôt, un acte de défi tenait cette fois de la fête, et accessoirement du tour d'honneur : pour la communauté LGBTQ hongroise comme pour l'Union européenne, qui clame que ses garanties de droits fondamentaux s'imposent à chacun de ses États membres.

Un photographe de l'AFP présent sur place a estimé à au moins 100 000 le nombre de participants descendant Andrássy, l'artère majestueuse qui accueille le défilé depuis trois décennies. La foule, en majorité jeune, n'a pas égalé le record de l'an passé — entre 100 000 et 200 000 personnes avaient bravé une interdiction pure et simple — mais l'humeur n'était plus la même : la révolte avait cédé la place à quelque chose de plus proche du soulagement.

Les urnes et le prétoire, à quelques jours d'écart

Le retournement repose sur deux événements survenus à quelques semaines l'un de l'autre. Le 12 avril 2026, le Fidesz d'Orbán a perdu les élections législatives face au Tisza de Péter Magyar, formation de centre droit et pro-européenne, qui a remporté 138 des 199 sièges avec 53,6 % des voix, contre 37,8 % au Fidesz, sur une participation record de plus de 77 % — du jamais-vu dans la Hongrie post-communiste. Magyar, ancien proche du pouvoir devenu son principal rival, a pris ses fonctions le mois suivant, mettant fin à seize années d'Orbán au pouvoir.

Neuf jours après le scrutin, le 21 avril, la Cour de justice de l'Union européenne, qui siège à Luxembourg, a rendu son arrêt dans l'affaire Commission contre Hongrie (C-769/22). Réunie en assemblée plénière de ses 27 juges — une formation réservée aux affaires d'une importance exceptionnelle —, elle a jugé que la loi hongroise de 2021 dite de « protection de l'enfance » violait les valeurs fondatrices de l'Union, citant l'article 2 du traité sur l'Union européenne et l'article 1er de la Charte des droits fondamentaux sur la dignité humaine. C'est ce même dispositif juridique qui avait servi, en mars 2025, à proscrire la Pride.

L'affaire a suscité une mobilisation sans précédent dans l'histoire de l'Union : seize États membres — dont le Luxembourg — se sont rangés derrière la Commission européenne, le Parlement européen s'est joint à la procédure, et aucun gouvernement n'a pris le parti de Budapest. Côté hongrois, la décision de la police n'a pas tardé : les organisateurs ont déposé leur déclaration fin mai et les agents ont conclu qu'il n'existait « aucun motif d'interdire le rassemblement ».

Cet arrêt fait jurisprudence : il établit clairement que la loi anti-LGBT hongroise n'a pas sa place dans l'Union européenne et doit être abrogée.

Le constat est de Lydia Gall, chercheuse principale pour l'Europe et l'Asie centrale à Human Rights Watch, au lendemain de la décision d'avril.

Le maire qui se disait « fier d'être accusé »

Nul n'incarne mieux ce basculement que le maire de Budapest, Gergely Karácsony. Lorsque le gouvernement Orbán a interdit la marche de 2025, l'édile l'a requalifiée en manifestation municipale, à ce titre dispensée d'autorisation policière, et le cortège a défilé le 28 juin 2025 sans qu'un seul participant ne soit arrêté ni verbalisé.

Cela lui a valu d'être poursuivi en janvier 2026 pour organisation d'un rassemblement illégal au mépris d'une décision d'interdiction. Sa réponse : se proclamer « fier d'être accusé ».

« Il semble que, dans ce pays, ce soit le prix à payer quand on défend sa liberté », a déclaré Karácsony après sa mise en cause, selon l'agence Associated Press. Le 4 juin 2026, le parquet général de Budapest a classé l'affaire, invoquant l'arrêt de la Cour de justice européenne déclarant la loi à l'origine des poursuites incompatible avec les valeurs de l'Union.

Ce qui plane encore sur les manifestants

La fête n'est pas sans réserve. Les amendements qui ont criminalisé la participation à la Pride et autorisé la police à déployer des caméras de reconnaissance faciale contre les participants demeurent formellement inscrits dans la loi, abrogés ni par le Parlement ni par la justice. Selon EUobserver, l'arsenal de surveillance conçu pour dissuader les marcheurs reste enchâssé dans le droit hongrois, quand bien même les poursuites ont cessé. D'autres mesures discriminatoires ont survécu au changement de gouvernement, parmi lesquelles :

  • l'interdiction, datant de 2020, de modifier la mention de son genre sur les documents officiels ;
  • les restrictions réservant l'adoption aux couples mariés.

Pour beaucoup, dans la foule, le sens de la marche comptait davantage que ce ménage juridique inachevé. « Je pense que la situation va de mieux en mieux, surtout grâce au changement de gouvernement », a confié Petra Toth, manifestante de 18 ans citée par l'AFP.

Pourquoi le Luxembourg regarde Budapest

Pour le Grand-Duché, la scène budapestoise n'a rien d'une lointaine querelle culturelle. Le Luxembourg a figuré parmi les seize gouvernements à soutenir formellement le recours de la Commission contre la Hongrie — l'aboutissement d'un effort de longue haleine de ses ministres et eurodéputés pour que l'Union défende les droits LGBTQ comme une affaire de droit européen, et non de préférence nationale. Le ministre des Affaires étrangères luxembourgeois, Xavier Bettel, Premier ministre de 2013 à 2023 et l'un des rares chefs de gouvernement ouvertement gays de l'Union, en a été l'une des voix les plus constantes.

L'enjeu, le Luxembourg le répète depuis longtemps, dépasse de loin un simple défilé. La question posée par l'affaire de Budapest est de savoir si les droits inscrits dans les traités européens tiennent encore à l'intérieur d'un État membre dont le gouvernement avait entrepris de les contourner — un test pour l'Union que le Grand-Duché a contribué à fonder. Samedi, drapeaux levés et cordons de police absents, la réponse ressemblait, pour l'heure, à un oui.

Questions fréquentes

Pourquoi la Marche des fiertés de Budapest 2026 a-t-elle pu se tenir sans interdiction ?
Parce que deux événements ont changé la donne : la défaite du Fidesz de Viktor Orbán aux législatives du 12 avril 2026, puis l'arrêt de la Cour de justice de l'UE du 21 avril jugeant la loi hongroise de 2021 contraire aux valeurs de l'Union. Saisie par les organisateurs fin mai, la police n'a trouvé « aucun motif » d'interdire le rassemblement.
Quel est le rôle du Luxembourg dans cette affaire ?
Le Luxembourg fait partie des seize États membres ayant soutenu le recours de la Commission contre la Hongrie devant la Cour de justice de l'UE, qui siège à Luxembourg. Son ministre des Affaires étrangères, Xavier Bettel, l'un des rares chefs de gouvernement ouvertement gays de l'Union, est une voix constante dans ce dossier d'État de droit.
La loi hongroise anti-LGBT est-elle abrogée ?
Non. Malgré l'arrêt de la CJUE et la fin des poursuites, les amendements criminalisant la participation à la Pride et autorisant la reconnaissance faciale restent formellement en vigueur. D'autres mesures persistent, comme l'interdiction de changer de genre à l'état civil (2020) et l'adoption réservée aux couples mariés.
Sources(15)
  1. 1Hungarian Pride parade banWikipedia · en.wikipedia.org
  2. 2Tens of thousands in Hungary defy ban to march at Budapest PrideAl Jazeera · aljazeera.com
  3. 3Around 100,000 march in Budapest Pride event in defiance of Hungary's banNPR · npr.org
  4. 4Peter Magyar wins Hungary election, unseating Viktor Orban after 16 yearsAl Jazeera · aljazeera.com
  5. 5Hungary election 2026 results: Peter Magyar wins, Viktor Orban concedes landmark defeatCNN · cnn.com
  6. 6Commission v Hungary (C-769/22)Wikipedia · en.wikipedia.org
  7. 7Hungary: Top EU Court Rules Anti-LGBT Law UnlawfulHuman Rights Watch · hrw.org
  8. 8Judgment: C-769/22 Commission v HungaryCourt of Justice of the European Union (curia.europa.eu) · curia.europa.eu
  9. 9Hungary's anti-LGBTI law and EU values: the CJEU's landmark Article 2 TEU judgmentEuropean Parliament (EPRS) · epthinktank.eu
  10. 10Charges against Budapest mayor for organizing Pride march droppedWashington Blade · washingtonblade.com
  11. 11Hungary charges Budapest mayor for allowing banned pride marchAl Jazeera · aljazeera.com
  12. 12Budapest Pride 2026: Major road closures and public transport changes announced for SaturdayDaily News Hungary · dailynewshungary.com
  13. 13Budapest Pride to push for equality after reversed banAFP via France 24 / Yahoo News · yahoo.com
  14. 14Budapest free to celebrate Pride again, but Orban-surveillance machine still in placeEUobserver · euobserver.com
  15. 15Infringement ruling tests whether Magyar will put pro-EU commitments into practiceILGA-Europe · ilga-europe.org

naviguerouvrirescfermer