Diplomatie et droits humains
L'Union européenne reçoit des émissaires talibans, l'Europe divisée sur l'« apartheid de genre »
Pour la première fois, des services de la Commission et quinze États membres ont reçu une délégation talibane à Bruxelles. Un dilemme moral que la grande-duchesse Maria Teresa affronte de longue date.
Par Léa Hoffmann · · 5 min de lecture

Il aura fallu près de cinq ans pour qu'une table sépare l'Europe des talibans plutôt qu'un océan de principes. Le 23 juin, des services de la Commission européenne et des représentants de quinze États membres ont reçu à Bruxelles une délégation talibane de cinq personnes, pour des discussions techniques sur le renvoi des Afghans sans droit de séjour légal en Europe. Coprésidée par la Suède, la rencontre a été saluée comme « historique » par la partie afghane et dénoncée comme une « capitulation morale » par les organisations de défense des droits humains. C'était la première fois que des représentants des autorités de fait afghanes s'asseyaient face à la Commission et aux nations de l'UE.
Tenue à l'écart des locaux institutionnels de la Commission, dont le lieu exact n'a pas été divulgué, la réunion a cristallisé une question que l'Europe esquive depuis 2021 : faut-il, et comment, traiter avec un pouvoir que les Nations unies et le Parlement européen accusent d'imposer un « apartheid de genre » aux femmes et aux filles afghanes ? Au Luxembourg, ce dilemme porte un visage familier : celui de la grande-duchesse Maria Teresa, la voix la plus constante du Grand-Duché en faveur des Afghanes.
Une première autour de la table
La Commission a confirmé la rencontre en des termes volontairement secs. « Les services de la Commission et la Suède ont coprésidé aujourd'hui à Bruxelles une réunion de niveau technique avec des représentants de niveau technique des autorités de fait de l'Afghanistan chargées du retour et de la réadmission », a déclaré un porte-parole — la formule prudente par laquelle Bruxelles évite de reconnaître les talibans comme gouvernement légitime de l'Afghanistan.
Les talibans, eux, ont vu plus large. Abdul Qahar Balkhi, porte-parole de leur ministère des Affaires étrangères et chef de la délégation, a qualifié la visite d'historique, première occasion pour des envoyés afghans de discuter avec la Commission et les pays de l'UE. Selon lui, l'ordre du jour dépassait les expulsions : il englobait la reprise des services consulaires pour les Afghans d'Europe et le sort de ceux dont la demande d'asile a été rejetée.
« Il est à espérer que cette visite ouvrira de nouvelles voies pour des interactions positives », a affirmé Abdul Qahar Balkhi. D'après l'agence française AFP, cinq responsables talibans avaient obtenu l'autorisation d'entrer en Belgique pour ces entretiens.
Un continent fracturé
Devant le siège de la Commission, des défenseurs des droits ont manifesté jusqu'en fin d'après-midi. À l'intérieur de la classe politique européenne, le ton fut plus tranchant encore. Cecilia Strada, eurodéputée socialiste, a reproché aux gouvernements de l'UE d'accorder une légitimité à un régime qui, selon elle, dépouille systématiquement les femmes de leurs droits.
« C'est un chapitre honteux pour l'Europe », a déclaré Cecilia Strada, accusant la réunion d'offrir une caution à « un régime qui piétine les droits des femmes et des filles et impose un système d'apartheid de genre ».
L'eurodéputée écologiste Saskia Bricmont a jugé « inacceptable » de recevoir les représentants d'un régime « qui opprime systématiquement les femmes, écrase toute opposition, nie les libertés fondamentales ». Ludovic Laus, d'Amnesty International Belgique, fut plus direct encore : « Nous sommes au-delà du scandale », a-t-il lancé, accusant l'UE de « composer avec un régime totalement autoritaire qui piétine les droits humains chaque jour ». La Prix Nobel de la paix Malala Yousafzai s'est dite ébranlée par la visite, avertissant que « l'Europe ne doit pas légitimer un régime responsable de l'une des pires crises des droits humains ».
Le Parlement européen avait déjà signifié son opposition. En mai, il a adopté une résolution par 480 voix contre 5, et 83 abstentions, qui :
- déplorait la décision de l'UE d'inviter les talibans à Bruxelles ;
- exhortait les États membres à maintenir la non-reconnaissance et la non-normalisation des talibans ;
- appelait à reconnaître officiellement l'esclavage, l'apartheid de genre et les mariages forcés d'enfants comme des crimes contre l'humanité.
Les partisans du dialogue rétorquent que l'Europe ne peut renvoyer les demandeurs d'asile déboutés sans un canal opérationnel vers Kaboul. « Il est extrêmement important que ces criminels soient expulsés. Et ce n'est pas possible aujourd'hui », a fait valoir le ministre suédois des Migrations, Johan Forssell, dont le pays coprésidait la réunion. La visite a aussi valu une plainte déposée auprès du parquet fédéral belge, a rapporté le quotidien suisse Le Temps.
La voix luxembourgeoise des Afghanes
Aucune figure royale d'Europe n'a lié son nom à la cause des Afghanes aussi étroitement que Maria Teresa. Née à Cuba, épouse de l'ancien grand-duc Henri — qui a abdiqué en octobre 2025 au profit de leur fils Guillaume —, elle a bâti au fil des ans la tribune la plus visible du Luxembourg contre l'effacement des femmes sous le pouvoir taliban.
En 2019, elle a lancé Stand Speak Rise Up!, une association vouée à mettre fin aux violences sexuelles dans les contextes fragiles et de conflit, cofondée avec l'ancienne diplomate franco-afghane Chékéba Hachemi. Ambassadrice de bonne volonté de l'UNESCO de longue date, elle plaide pour que l'apartheid de genre soit reconnu comme crime contre l'humanité et décrit sans relâche la condition des Afghanes comme intolérable. Son engagement a retenu l'attention internationale : la représentante spéciale de l'ONU chargée de la question des violences sexuelles en période de conflit, Pramila Patten, a salué l'« audace » de la grande-duchesse, qui refuse de laisser l'indignation se changer en silence, a rapporté le quotidien luxembourgeois L'essentiel.
C'est précisément ce principe que la réunion de Bruxelles met à l'épreuve. Depuis leur prise de pouvoir, les talibans ont interdit aux filles l'enseignement au-delà du primaire, écarté les femmes de la plupart des emplois rémunérés et les ont confinées sous des restrictions croissantes que les experts de l'ONU assimilent à un apartheid. Pour celles et ceux qui, comme Maria Teresa, ont fait de ces femmes le combat d'une vie, une table de négociation à Bruxelles n'est pas une formalité mais un seuil — le moment où la gestion des migrations risque de devenir, dans les faits, la normalisation d'un régime que l'Europe avait juré de ne jamais cautionner. La manière dont l'UE répondra à cette accusation dans les mois à venir dira si le 23 juin restera dans les mémoires comme un acte de pragmatisme ou de reddition.
Questions fréquentes
- Que s'est-il passé à Bruxelles le 23 juin 2026 ?
- Des services de la Commission européenne et des représentants de quinze États membres ont reçu une délégation talibane de cinq personnes pour une réunion de niveau technique, coprésidée par la Suède. C'était la première fois que des représentants des autorités de fait afghanes s'entretenaient formellement avec la Commission et les nations de l'UE.
- Quel était l'objet de la rencontre ?
- L'ordre du jour portait sur le retour des Afghans sans droit de séjour légal dans l'UE. La Commission a évoqué les migrants en situation irrégulière ayant commis des crimes graves ou présentant une menace pour la sécurité ; les talibans ont ajouté la reprise des services consulaires et le sort des demandeurs d'asile déboutés.
- Pourquoi la réunion a-t-elle suscité une telle controverse ?
- Des eurodéputés, Amnesty International, Human Rights Watch et Malala Yousafzai ont accusé l'UE de légitimer un régime accusé d'imposer un « apartheid de genre » aux femmes afghanes. Le Parlement européen avait déjà adopté une résolution critique en mai 2026, et une plainte a été déposée au parquet fédéral belge.
- Quel est le lien avec le Luxembourg ?
- La grande-duchesse Maria Teresa milite de longue date pour les droits des Afghanes. Elle a fondé en 2019 l'association Stand Speak Rise Up! et, ambassadrice de l'UNESCO, plaide pour que l'apartheid de genre soit reconnu comme crime contre l'humanité.
Sources(8)
- 1EU hosts Taliban officials for the first time in talks on deportationsAl Jazeera · aljazeera.com
- 2EU officials discreetly meet Taliban in Brussels to speed up Afghan deportationsEuronews · euronews.com
- 3À Bruxelles, une rencontre inédite entre responsables talibans et l'UE sur l'immigration (AFP)Orange Actualités / AFP · actu.orange.fr
- 4EU Officials Meet Taliban In Brussels For First Time Despite Outcry From ActivistsRadio Free Europe/Radio Liberty · rferl.org
- 5European Parliament Condemns Taliban Rights Abuses, Opposes Brussels TalksKabulNow · kabulnow.com
- 6La venue de talibans à Bruxelles provoque une polémique et fait l'objet d'une plainte auprès du parquet belgeLe Temps · letemps.ch
- 7Maria Teresa, Grand Duchess of LuxembourgWikipedia · en.wikipedia.org
- 8Lutte contre les violences: L'ONU salue «l'audace» de la Grande-DuchesseL'essentiel · lessentiel.lu



