Asie du Sud-Est

Birmanie : la guerre civile a franchi le seuil des 100 000 morts, selon l'ACLED

Cinq ans après le coup d'État, un observatoire des conflits recense plus de 100 000 tués. Pendant que la junte s'autoproclame élue, le monde regarde ailleurs.

Par Camille Reuter · · 5 min de lecture

Camp de fortune de déplacés fait d'abris de bambou et de bâches dans la région de Sagaing, en Birmanie.
Un camp de fortune de personnes déplacées, aux abris de bambou et de bâches, dans la région centrale de Sagaing, symbole des déplacements massifs provoqués par la guerre en Birmanie. Image d'illustration générée par intelligence artificielle. Illustration générée par IA — Status

Il aura fallu cinq ans pour qu'un chiffre finisse par dire l'ampleur de ce que le reste du monde préfère ignorer. Depuis que l'armée birmane s'est emparée du pouvoir, le 1er février 2021, plus de 100 000 personnes ont été tuées dans le pays, selon l'un des principaux observatoires des conflits — un seuil qui met à nu une guerre morcelée, meurtrière et pourtant reléguée loin derrière les crises qui, ailleurs, mobilisent les diplomaties.

L'Armed Conflict Location & Event Data Project (ACLED), qui compile les bilans à partir de la presse et d'autres sources, a dénombré 100 114 morts liés au conflit depuis le putsch, d'après le décompte diffusé cette semaine. Il n'existe aucun bilan officiel et les estimations divergent fortement ; mais pour les analystes, cette guerre de cinq ans est désormais le conflit actif le plus meurtrier d'Asie.

Le décompte englobe les affrontements entre l'armée au pouvoir, la Tatmadaw, et une nébuleuse de combattants prodémocratie et de vieilles organisations armées ethniques. L'ACLED dit avoir recensé plus de 1 200 groupes armés distincts, décrivant la Birmanie comme « le conflit le plus fragmenté au monde ». L'an dernier, l'observatoire la classait deuxième pays le plus touché par la violence sur la planète, derrière les seuls territoires palestiniens.

D'une répression à une insurrection nationale

Ce qui n'était au départ qu'une répression des manifestants, après le renversement du gouvernement élu de la Prix Nobel Aung San Suu Kyi, a essaimé en une insurrection à l'échelle du pays. Une offensive de la résistance lancée fin 2023 a arraché de vastes territoires à l'armée, poussant la junte à activer début 2024 une loi de conscription pour regarnir ses rangs.

Sun Mon Thant, analyste senior à l'ACLED, résume une violence qui a gagné presque chaque recoin du territoire.

C'est meurtrier, c'est dangereux pour les civils, le conflit s'est propagé à tout le pays.

Pour compenser ses pertes au sol, l'armée s'appuie de plus en plus sur son aviation. Dans son Rapport mondial 2026, Human Rights Watch documente des frappes aériennes qui, tout au long de 2025, ont visé des écoles, des hôpitaux, des rassemblements religieux et des camps de déplacés, et accuse la junte d'entraver l'aide vers les zones tenues par l'opposition.

Une urgence humanitaire qui s'enfonce

Le coût humain déborde largement le seul décompte des morts. Les Nations unies estiment à plus de 3,7 millions le nombre de déplacés internes ; selon l'AFP, plus d'une personne sur cinq est aujourd'hui confrontée à une insécurité alimentaire aiguë, à mesure que l'économie s'effondre. Human Rights Watch évalue à plus de 15 millions le nombre de personnes menacées par la faim.

Un séisme de magnitude 7,7, en mars 2025, qui a touché quelque 17 millions de personnes selon l'ONU, a aggravé la détresse ; les organisations de défense des droits affirment que l'armée a maintenu ses attaques alors même que les survivants fouillaient encore les décombres.

Un rapport de l'ONU sur les droits humains, publié fin juin, attribue à l'armée birmane la responsabilité d'au moins 702 morts civils — dont 224 femmes et 153 enfants — sur les six mois précédant fin janvier 2026, la période entourant des élections placées sous étroit contrôle. Les frappes aériennes constituent la première cause de décès, et la région centrale de Sagaing s'est révélée la plus meurtrière pour les civils.

Ravina Shamdasani, porte-parole du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme, en impute la charge à l'armée, soulignant que « ces 702 morts sont imputables à l'armée birmane ». Le rapport avertit que la baisse des financements internationaux dédiés à la protection humanitaire ne fait qu'aggraver les souffrances.

Un scrutin que l'Occident refuse de reconnaître

Alors même que les combats font rage, la junte s'emploie à draper son pouvoir d'un vernis civil. Des élections générales, organisées par phases de fin décembre 2025 à janvier 2026 — sans vote dans des dizaines de communes tenues par les rebelles —, ont accordé au Parti de l'union, de la solidarité et du développement, proche de l'armée, plus de 80 % des sièges disputés.

Le 10 avril 2026, l'auteur du coup d'État, Min Aung Hlaing, qui avait quitté quelques jours plus tôt son poste de commandant en chef, a prêté serment comme président. « La Birmanie est revenue sur la voie de la démocratie et se dirige vers un avenir meilleur », a-t-il déclaré. Observateurs de la démocratie et gouvernements occidentaux ont balayé ce scrutin, y voyant une mascarade destinée à blanchir le pouvoir militaire ; la résistance armée, elle, a juré de poursuivre le combat.

Une communauté internationale à la voix étouffée

La réaction internationale reste fracturée. La Chine et la Russie ont fourni à la junte des avions militaires et une couverture diplomatique, et Pékin a négocié des cessez-le-feu avec certaines armées ethniques — autant de gestes qui ont contribué à consolider le régime.

L'Union européenne, elle, maintient la pression par les sanctions. Le 27 avril 2026, le Conseil de l'UE a prolongé d'un an ses mesures restrictives, jusqu'au 30 avril 2027, invoquant « la persistance de la grave situation au Myanmar, y compris les actions portant atteinte à la démocratie, ainsi que de graves violations des droits de l'homme ». Ces mesures visent désormais 105 personnes et 22 entités, et comprennent :

  • le gel des avoirs et l'interdiction d'entrée dans l'UE pour les personnes listées ;
  • un embargo sur les armes et les équipements susceptibles de servir à la répression interne ;
  • l'interdiction d'exporter des biens à double usage vers l'armée et la police des frontières ;
  • l'interdiction de toute formation ou coopération militaire avec la Tatmadaw.

Bruxelles a également inscrit sur liste noire des membres de la commission électorale de la junte. Ses détracteurs objectent pourtant que les sanctions n'ont guère ralenti les tueries, et l'ONU a dénoncé ce qu'elle nomme l'indifférence étrangère face à une crise qui, cinq ans plus tard, ne montre aucun signe d'apaisement. Comme le confiait une veuve à l'AFP après avoir perdu son mari, la douleur est « tout simplement sans fin ».

Questions fréquentes

Combien de morts la guerre civile birmane a-t-elle faits depuis le coup d'État ?
L'Armed Conflict Location & Event Data Project (ACLED) recense 100 114 morts liés au conflit depuis le putsch du 1er février 2021, d'après un décompte diffusé début juillet 2026. Il n'existe aucun bilan officiel et les estimations varient fortement, mais les analystes considèrent qu'il s'agit du conflit actif le plus meurtrier d'Asie.
Les élections organisées par la junte sont-elles reconnues ?
Non. Le scrutin, tenu par phases de fin décembre 2025 à janvier 2026 sans vote dans des dizaines de communes rebelles, a donné plus de 80 % des sièges au parti proche de l'armée. Les gouvernements occidentaux et les observateurs de la démocratie l'ont rejeté comme une mascarade ; Min Aung Hlaing a prêté serment comme président le 10 avril 2026.
Comment la communauté internationale a-t-elle réagi ?
La réponse est divisée. L'UE a prolongé le 27 avril 2026 ses sanctions jusqu'au 30 avril 2027, visant 105 personnes et 22 entités (gel des avoirs, embargo sur les armes, interdictions d'exportation). À l'inverse, la Chine et la Russie ont fourni des avions militaires et un appui diplomatique à la junte.
Sources(10)
  1. 1More than 100,000 killed in Myanmar since 2021 coup, monitor saysFrance 24 (AFP) · france24.com
  2. 2Estimated 100,000 killed in Myanmar's five-year civil warRTÉ (AFP) · rte.ie
  3. 3Myanmar post-coup conflict death toll exceeds 100,000The Manila Times (AFP) · manilatimes.net
  4. 4100,000 Killed in Myanmar Post-Coup Conflict: MonitorThe Defense Post (AFP) · thedefensepost.com
  5. 5World Report 2026: MyanmarHuman Rights Watch · hrw.org
  6. 6Myanmar: Foreign indifference compounds suffering of civilians – UN reportOHCHR · ohchr.org
  7. 7Myanmar army killed over 700 civilians in six months: UN reportMyanmar Now · myanmar-now.org
  8. 8Myanmar: EU restrictive measures extended until April 2027Council of the European Union (Consilium) · consilium.europa.eu
  9. 9Myanmar's coup leader Min Aung Hlaing sworn in as presidentAl Jazeera · aljazeera.com
  10. 10Myanmar: Elections a Fraudulent Claim for CredibilityHuman Rights Watch · hrw.org

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