Diplomatie européenne

Pour Bettel, la guerre de Poutine fut une « erreur » — mais l'Europe doit lui reparler

Le chef de la diplomatie luxembourgeoise juge l'Europe « absente » des pourparlers de paix, alors même que le Grand-Duché finance Kyiv, soutient le 20e paquet de sanctions et muscle son budget militaire.

Par Camille Reuter · · 5 min de lecture

Une route déserte pointant vers l'est et un vieux poteau indicateur à la lisière d'une forêt enneigée, sous un ciel couvert.
Une route vide vers l'est, à la lisière d'une forêt enneigée : une évocation de la diplomatie et d'une ligne de front figée. Image d'illustration générée par IA. Illustration générée par IA — Status

Rares sont les ministres européens à conjuguer une condamnation aussi nette de l'invasion russe et une ordonnance aussi à contre-courant pour y mettre fin. Xavier Bettel, vice-Premier ministre et ministre des Affaires étrangères du Luxembourg, tient les deux bouts : il considère la guerre déclenchée par Vladimir Poutine comme une faute stratégique, mais estime que l'Europe ne fera taire les armes qu'à la condition de renouer le fil avec le Kremlin.

Que cette voix vienne de Luxembourg n'a rien d'anecdotique. Parmi les plus petits États de l'Union par sa population, mais l'un des plus riches par habitant, le Grand-Duché est un membre fondateur dont la place financière confère un poids sans rapport avec sa taille. La manière dont son chef de la diplomatie arbitre entre fermeté et dialogue en dit long sur la façon dont une Europe prospère et prudente recompose sa doctrine après quatre années de guerre.

Un constat sans détour, un remède à rebours

Le jugement le plus dur de Bettel sur l'invasion figure au procès-verbal. En s'adressant directement à la délégation russe lors du Conseil ministériel de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), à Skopje, en novembre 2023, il avait lâché : « Vous avez commis une grave erreur. » Il ajoutait qu'après les atrocités de Boutcha, il avait ressenti l'absence de toute « volonté de trouver une solution » du côté de Moscou.

Déclencher une guerre est facile. La terminer est le propre des dirigeants.

Ce verdict n'a rien perdu de sa sévérité, mais l'accent de Bettel s'est déplacé vers la diplomatie. Dans un entretien publié par Euronews le 29 janvier 2026, il s'alarme de voir l'Union mise hors-jeu des négociations qui, à terme, décideront de tout. « Il faut leur parler si nous voulons une solution », plaide-t-il, avant d'avertir que « si nous ne pouvons pas leur parler, nous ne trouverons pas de solution ». L'Europe, déplore-t-il, est « absente » de la table qui compte.

Si le Luxembourg est « trop petit » pour porter ce message, suggère-t-il, qu'Emmanuel Macron ou un autre dirigeant représente alors l'Europe — Moscou, glisse-t-il, ne souhaitant pas traiter avec la cheffe de la diplomatie de l'UE, Kaja Kallas. Bettel se dit prêt à prêter la main à des contacts en coulisses si cela peut servir. Mais il s'en tient à une ligne rouge qu'il martèle : « pas d'accord sur l'Ukraine sans l'Ukraine », et « l'agresseur dans cette guerre, c'est la Russie ».

L'argent derrière les mots

La diplomatie luxembourgeoise s'appuie sur un effort financier constant. Depuis 2022, le pays a engagé plus de 550 millions d'euros de soutien à l'Ukraine, selon un décompte d'origine gouvernementale compilé par Chronicle.lu. Ce total se répartit en quelque 259 millions d'aide militaire, 196 millions pour les personnes déplacées et 96,2 millions d'aide humanitaire et alimentaire.

Pour un pays de moins de 700 000 habitants, l'effort en matériel est notable. Les livraisons luxembourgeoises ont notamment comporté :

  • 144 missiles antichars NLAW et 4 000 fusils d'assaut ;
  • 42 véhicules blindés et 34 ambulances blindées ;
  • 39 drones aériens et plus de 18 millions de cartouches de munitions.

Le soutien militaire à Kyiv a représenté environ 16 % du budget de la défense du Luxembourg en 2022 comme en 2023. Lors d'une visite en Ukraine en avril 2025, aux côtés de la ministre de la Défense Yuriko Backes, Bettel a annoncé près de 21 millions d'euros supplémentaires, dont 10 millions de nouvelle aide militaire et 10 millions pour le système énergétique ukrainien. Le président Volodymyr Zelensky lui a remis l'ordre du Prince Iaroslav le Sage.

Sanctions et coffre-fort d'avoirs gelés

Sur les sanctions, le Luxembourg s'est fermement tenu dans le consensus européen, approuvant chaque paquet adopté depuis 2022 — du 16e en février 2025 au 18e en juillet 2025, jusqu'au 20e, arrêté le 23 avril 2026 après le retrait des objections hongroises et slovaques. Ces dernières mesures resserrent l'étau sur l'énergie, le transport maritime et la finance russes et ajoutent des dizaines de navires à la liste noire de l'UE, selon la Commission européenne et le Conseil.

Le Grand-Duché occupe aussi un point de passage financier névralgique. Il abrite Clearstream, l'un des deux grands dépositaires centraux européens où sont immobilisés des avoirs russes. En décembre 2025, les dirigeants de l'UE ont convenu de maintenir bloqués quelque 210 milliards d'euros d'actifs souverains russes tant que Moscou ne cessera pas la guerre et ne contribuera pas à la reconstruction. Les estimations des avoirs russes gelés précisément au Luxembourg varient fortement — de plusieurs milliards d'euros à une vingtaine de milliards —, signe du rôle central que joue ce petit État dans la pression économique du bloc.

Le casse-tête du budget de défense

La guerre a aussi imposé une conversation inconfortable à l'intérieur des frontières. Longtemps mauvais élève de l'OTAN en matière de dépenses, le Luxembourg s'est ménagé une toise plus clémente : sa cible de 2 % se mesure au revenu national brut plutôt qu'au PIB, une base ajustée en sa faveur au sommet de Vilnius, en 2023. Le gouvernement vise 2 % du RNB d'ici 2030, le budget de la défense devant passer de 728 millions d'euros en 2024 à environ 1,461 milliard en 2030 — soit un quasi-doublement, selon les chiffres rapportés par Paperjam.

Cette trajectoire paraît désormais modeste au regard de la barre fixée par l'OTAN à son sommet de La Haye, en juin 2025, où les alliés se sont engagés à consacrer 5 % de leur PIB à la défense et à la sécurité d'ici 2035. Comme les autres membres, le Luxembourg doit remettre une feuille de route nationale d'ici la mi-2026. Backes défend le rythme du pays, rappelant que « 2 % est bien le niveau d'ambition fixé et confirmé par tous les alliés de l'OTAN » aux sommets de Vilnius et de Washington, tandis que les responsables insistent : il ne s'agit pas de « dépenser pour dépenser ».

Au bout du compte se dessine le portrait d'une petite puissance qui s'efforce de tenir plusieurs positions à la fois : dénoncer l'invasion comme une faute historique, financer la défense ukrainienne, faire respecter les sanctions par sa propre tuyauterie financière — tout en affirmant qu'un jour, quelqu'un en Europe devra s'asseoir face à Poutine.

Questions fréquentes

Que reproche Xavier Bettel à la Russie ?
Lors du Conseil ministériel de l'OSCE à Skopje en novembre 2023, il s'est adressé à la délégation russe pour lui dire : « Vous avez commis une grave erreur. » Il a aussi estimé qu'après Boutcha, Moscou n'avait aucune « volonté de trouver une solution ». Pour lui, l'agresseur de cette guerre est la Russie.
Pourquoi plaide-t-il pour reparler à Moscou ?
Dans un entretien à Euronews du 29 janvier 2026, Bettel juge l'Europe « absente » des négociations décisives. « Il faut leur parler si nous voulons une solution », dit-il, tout en maintenant qu'il ne peut y avoir « d'accord sur l'Ukraine sans l'Ukraine ».
Combien le Luxembourg a-t-il versé à l'Ukraine ?
Plus de 550 millions d'euros depuis 2022, selon un décompte gouvernemental compilé par Chronicle.lu : environ 259 millions d'aide militaire, 196 millions pour les personnes déplacées et 96,2 millions d'aide humanitaire et alimentaire.
Quels sont les objectifs de défense du Luxembourg ?
Le pays vise 2 % de son revenu national brut d'ici 2030, avec un budget passant de 728 millions d'euros (2024) à environ 1,461 milliard (2030). L'OTAN a toutefois fixé à La Haye, en juin 2025, une nouvelle cible de 5 % du PIB d'ici 2035.
Sources(12)
  1. 1'We are absent': Luxembourg's Bettel says EU needs face-to-face talks with Russia's PutinEuronews · euronews.com
  2. 2Luxembourg's Foreign Minister emotionally addresses Russia's delegation at OSCE meetingUkrainska Pravda · pravda.com.ua
  3. 3Luxembourg's Aid to Ukraine ExplainedChronicle.lu · chronicle.lu
  4. 4Exclusive Interview with Deputy PM Xavier Bettel on Ukraine, RussiaChronicle.lu · chronicle.lu
  5. 5Minister Bettel Reiterates 'No Agreement on Ukraine Without Ukraine' as EU Adopts New Russia Sanctions PackageChronicle.lu · chronicle.lu
  6. 6Visit of Xavier Bettel and Yuriko Backes to UkraineMinistry of Foreign and European Affairs / gouvernement.lu · mae.gouvernement.lu
  7. 7BETTEL Xavier — biographyThe Luxembourg Government (gouvernement.lu) · gouvernement.lu
  8. 8Russia's war of aggression against Ukraine: EU adopts 18th package of economic and individual measuresCouncil of the EU (Consilium) · consilium.europa.eu
  9. 9EU adopts 20th package of sanctions against RussiaEuropean Commission (Finance) · finance.ec.europa.eu
  10. 10Defence: Luxembourg does not want to spend for spending's sakePaperjam · en.paperjam.lu
  11. 11The Hague Summit Declaration (2025)NATO · nato.int
  12. 12Confiscation of immobilised Russian sovereign assetsEuropean Parliament Research Service (EPRS) · europarl.europa.eu

naviguerouvrirescfermer