Présidentielle 2027
Le projet européen de Bardella : rester dans l'UE en s'affranchissant de ses règles
Le favori du Rassemblement national veut diviser par deux la contribution de Paris au budget européen et placer la loi française au-dessus du droit de l'Union. Un risque direct pour le Luxembourg.
Par Camille Reuter · · 6 min de lecture

Jordan Bardella ne parle plus de quitter l'Union européenne. Le président du Rassemblement national (RN) préfère désormais décrire, avec une précision croissante, comment un gouvernement dirigé par sa formation resterait membre du club tout en s'affranchissant méthodiquement des règles qui le fondent. La doctrine tient en une formule maison : « tout changer sans rien détruire ». Ses détracteurs y voient autre chose — une manière de signifier à Bruxelles qu'on veut sortir sans jamais oser le dire.
Dans un entretien à Politico publié le 15 juin 2026, Bardella a livré l'élément le plus concret de ce projet : la France raboterait drastiquement son écot au budget européen. « Au lieu de voter une contribution au budget de l'Union européenne à 12 ou 15 milliards, eh bien, elle sera réduite de moitié », a-t-il déclaré, jugeant la somme actuelle « excessive » et promettant de demander à la Commission de tailler dans ses propres frais.
Ces propos pèsent lourd, car le RN fait la course en tête pour la présidentielle de 2027, crédité d'environ 35 à 37,5 % au premier tour. Bardella est le candidat désigné du parti si Marine Le Pen — déclarée inéligible en mars 2025 pour détournement de fonds parlementaires européens — ne parvient pas à faire annuler sa sanction ; la cour d'appel de Paris doit rendre son arrêt le 7 juillet 2026. Pour un petit État profondément intégré comme le Luxembourg, dont l'économie est branchée sur le marché unique et dont la main-d'œuvre franchit des frontières ouvertes chaque matin, ce programme n'a rien d'une abstraction.
Ce que prévoit réellement le RN
Depuis 2018 environ, le parti a abandonné le « Frexit » et la promesse explicite d'une sortie de l'euro. Le contenu, reconstitué à partir des déclarations de Bardella et des analyses du Conseil européen pour les relations internationales (ECFR), d'UnHerd et de Brussels Signal, comprend notamment :
- Budget : diviser par deux la contribution française et réclamer un rabais comparable à ceux dont bénéficient l'Allemagne et les Pays-Bas.
- Primauté du droit national : un référendum constitutionnel pour affirmer la supériorité de la Constitution française sur le droit de l'UE, en particulier en matière migratoire.
- Institutions : réduire la Commission au rang de « secrétariat » et confier l'initiative législative aux gouvernements via le Conseil.
- Libre circulation : renégocier Schengen, instaurer la « préférence nationale » pour l'emploi et le logement, quitter le Pacte migratoire de l'UE et supprimer le droit du sol.
- Marché unique et énergie : rouvrir les termes du marché unique et sortir du mécanisme européen de fixation des prix de l'électricité au profit d'un tarif national adossé au nucléaire, autour de 60 euros le mégawattheure.
Sur la question la plus structurante, celle de la souveraineté, Bardella a été sans détour. « Je suis un républicain convaincu et, à ce titre, attaché à la primauté de la Constitution française », a-t-il confié à Brussels Signal — un défi direct au principe européen selon lequel le droit de l'Union prime le droit national.
Au lieu de voter une contribution au budget de l'Union européenne à 12 ou 15 milliards, eh bien, elle sera réduite de moitié.
Jusqu'où sans toucher aux traités ?
Toute la question est là, et la réponse dérange chacun des deux camps. Certaines mesures n'exigent aucune révision des traités. La France pourrait brandir son veto sur les décisions soumises à l'unanimité — aide à l'Ukraine, sanctions contre la Russie, cadre budgétaire post-2028, élargissement, réforme institutionnelle. Elle vote déjà sa contribution au sein de son budget national, pratique tolérée bien qu'en porte-à-faux avec le droit de l'Union. Quant à l'affirmation de la primauté constitutionnelle, à l'image de ce qu'ont fait les juridictions polonaises, elle relève d'une décision purement interne — au prix de procédures d'infraction et d'une « insécurité juridique massive », selon les analystes.
Les ambitions les plus lourdes se heurtent, elles, aux traités eux-mêmes. Réécrire la libre circulation, refondre le marché unique ou défaire l'euro supposeraient une révision des traités et l'accord unanime des Vingt-Sept — accord que les autres refuseraient. C'est pourquoi des commentateurs, de Wolfgang Münchau à l'ECFR, estiment que le programme du RN, mené à son terme, ne produirait pas un « Frexit » net mais une lente collision : à force d'enfreindre les règles, la France finirait de fait à l'extérieur d'un club qu'elle n'aurait jamais quitté formellement. Les chiffres réels compliquent d'ailleurs l'argument budgétaire. Les données issues d'Eurostat situent la contribution brute française pour 2024 aux alentours de 22,3 milliards d'euros, et sa contribution nette à environ 5,8 milliards — bien en deçà des 19,5 milliards nets versés par l'Allemagne.
Pourquoi le Luxembourg ne peut détourner le regard
Aucun État membre n'est plus exposé à cette expérience que le Grand-Duché. Membre fondateur de l'UE, siège de la Cour de justice et de la Banque européenne d'investissement, le Luxembourg a bâti sa prospérité sur les libertés mêmes que le RN entend contester.
Le point de tension le plus net, c'est l'emploi. En 2025, quelque 233 260 frontaliers franchissaient chaque jour la frontière pour travailler au Luxembourg — environ 47 % de l'emploi salarié, selon les chiffres de l'IGSS compilés par les observatoires transfrontaliers. Parmi eux, près de 126 600 résident en France, contre environ 53 360 en Allemagne et 53 300 en Belgique. Autrement dit, un peu plus de la moitié passent la frontière française au titre de la libre circulation. Un gouvernement français qui rebattrait les cartes de Schengen ou imposerait la « préférence nationale » atteindrait directement la salle des machines de l'économie luxembourgeoise.
Le commerce constitue la seconde vulnérabilité. Environ 85 % des échanges du Luxembourg se font avec d'autres États de l'UE, et près de 90 % de son commerce extérieur s'effectue avec des partenaires européens, dont plus de la moitié avec la France, l'Allemagne et la Belgique. La place financière, qui génère près d'un quart du PIB, dépend du passeport européen du marché unique et de la stabilité de l'euro. Un bras de fer prolongé entre Paris et Bruxelles, sur le budget, le droit et les frontières, fragiliserait précisément les règles que le Luxembourg considère comme le socle de son modèle ouvert.
Rien de tout cela n'est encore une politique : c'est le manifeste d'un parti qui n'occupe pas l'Élysée et se heurterait, pour tout référendum constitutionnel, au verrou d'Emmanuel Macron, dont l'aval serait requis. Mais avec un RN en pleine ascension et le sort de Marine Le Pen scellé d'ici quelques semaines, la question, pour le Luxembourg, n'est plus de savoir s'il faut prendre ce programme au sérieux, mais comment se préparer à une France qui pourrait juger que les règles de l'UE sont négociables de l'intérieur.
Questions fréquentes
- Que propose concrètement Jordan Bardella sur le budget de l'UE ?
- Diviser par deux la contribution de la France. Il a déclaré à Politico : « Au lieu de voter une contribution au budget de l'Union européenne à 12 ou 15 milliards, eh bien, elle sera réduite de moitié », et veut que la Commission réduise ses dépenses de fonctionnement. En 2024, la contribution brute française avoisinait 22,3 milliards d'euros, et sa contribution nette environ 5,8 milliards.
- Le RN veut-il toujours quitter l'UE ou l'euro ?
- Non. Depuis 2018 environ, le parti a abandonné le « Frexit » et la sortie explicite de l'euro. Sa ligne est désormais de rester membre et de réformer ou défier l'Union de l'intérieur, selon la formule « tout changer sans rien détruire ».
- En quoi ce programme concerne-t-il directement le Luxembourg ?
- Le Grand-Duché dépend de la libre circulation et du marché unique : environ 233 260 frontaliers (dont près de 126 600 résidant en France) y travaillent, soit 47 % de l'emploi salarié, et près de 90 % de son commerce extérieur se fait avec des partenaires de l'UE. Une renégociation de Schengen ou une « préférence nationale » française toucherait le cœur de son économie.
- Bardella pourrait-il appliquer ce programme seul ?
- Non. Le RN n'occupe pas l'Élysée, et un référendum constitutionnel nécessiterait l'aval du président Emmanuel Macron. Surtout, modifier la libre circulation, le marché unique ou l'euro exigerait une révision des traités à l'unanimité des Vingt-Sept, que les autres États refuseraient.
Sources(15)
- 1Bardella veut réduire de moitié la contribution de la France à l'Union européenneBoursorama · boursorama.com
- 2Union européenne : Jordan Bardella veut «réduire de moitié» la contribution de la FranceLe JDD · lejdd.fr
- 3Stay in Europe, ignore some rules: Bardella explicit RN's new EU doctrine ahead of 2027Brussels Signal · brusselssignal.eu
- 4How Bardella would break the EU: He won't soften like MeloniUnHerd · unherd.com
- 5If Bardella wins: Scenarios for a far-right presidency in FranceEuropean Council on Foreign Relations (ECFR) · ecfr.eu
- 6What a far-right government in France would mean for the EUDer (europäische) Föderalist · foederalist.eu
- 7Bardella Says EU 'Completely Obsolete,' Vows Nationalist ReformsThe European Conservative · europeanconservative.com
- 8EU budget: Who pays the most into the EU, and who gains the most?Euronews · euronews.com
- 9Observatoire territorial transfrontalier / Chiffres-clés : frontaliers français au Luxembourg en 2025AGURAM · aguram.org
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- 11Luxembourg - Intra-EU trade: Exports (Eurostat data)Eurostat / Trading Economics · tradingeconomics.com
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