Défense européenne

Berlin mise sur le volontariat pour regarnir son armée, la conscription en réserve

Entrée en vigueur en janvier, une loi modernisée parie sur les engagés volontaires et un recensement obligatoire — avec un déclencheur prêt à rétablir l'appel si la Bundeswehr échoue.

Par Camille Reuter · · 5 min de lecture

Des recrues de la Bundeswehr en tenue de camouflage flecktarn alignées sur la place d'armes d'une caserne, devant le drapeau allemand et la croix de fer noire de l'armée allemande.
Des recrues de la Bundeswehr rassemblées sur une place d'armes, sous le drapeau allemand et la croix de fer. Image d'illustration générée par intelligence artificielle. Illustration générée par IA — Status

L'Allemagne n'a pas voulu trancher : elle a choisi les deux. Pour transformer la première économie d'Europe en puissance militaire crédible, Berlin parie sur le volontariat plutôt que sur l'appel forcé sous les drapeaux — mais a pris soin d'inscrire dans la loi une voie express vers la conscription, au cas où le pari échouerait. Adoptée par le Bundestag le 5 décembre 2025, validée par le Bundesrat dans la foulée du même mois, la loi de modernisation du service militaire (Wehrdienstmodernisierungsgesetz) est entrée en vigueur le 1er janvier 2026 avec un objectif unique : remplir assez vite les rangs de la Bundeswehr pour atteindre les capacités que l'OTAN exige désormais de ses membres.

Le texte se garde de ressusciter la conscription obligatoire, suspendue par l'Allemagne en 2011. Il bâtit plutôt un modèle hybride : un engagement volontaire mieux rémunéré, un recensement obligatoire destiné à cartographier ceux qui pourraient servir, et un verrou juridique permettant au Parlement de réenclencher l'appel sous les drapeaux si le compte n'y est pas.

Un volontariat doublé d'un cran de sûreté

À compter de 2026, tout Allemand atteignant ses 18 ans reçoit un questionnaire portant sur sa santé, sa formation et sa disposition à servir. Les hommes sont légalement tenus d'y répondre ; les femmes peuvent le faire à titre volontaire. Et dès le 1er juillet 2027, la visite médicale redevient obligatoire pour tous les hommes nés en 2008 ou après — premier retour contraignant vers un examen généralisé depuis la fin de la conscription.

Pour le reste, le gouvernement compte sur la rémunération et la modernité du métier. Les engagés volontaires se voient proposer un traitement mensuel d'environ 2 600 euros, et le ministre de la Défense Boris Pistorius s'est fixé pour cible d'attirer quelque 30 000 recrues supplémentaires par an. La loi enchaîne toutefois la Bundeswehr à une ambition bien plus vaste : jusqu'à 470 000 soldats d'ici 2035, dont 270 000 d'active et 200 000 réservistes. L'armée comptait environ 184 000 militaires d'active au moment du vote, selon Defense News.

Si le volontariat venait à manquer son but, l'État conserve un levier. Le texte renferme une clause de « conscription à la demande » autorisant le Bundestag à activer un appel fondé sur les besoins — mais seulement par un vote distinct, et uniquement si le recrutement faiblit ou si la situation sécuritaire se dégrade. Là où les jeunes éligibles seraient plus nombreux que nécessaire, la sélection pourrait se faire par tirage au sort, une idée empruntée au Danemark. Le tirage automatique, lui, a été retiré du projet lui-même au cours des négociations de coalition.

« Si cela ne suffit pas, nous n'aurons d'autre choix que d'introduire une conscription partielle », a prévenu Boris Pistorius devant les députés, ajoutant qu'« en cas de situation de défense, que nous voulons éviter à tout prix, l'État doit savoir qui est prêt à agir ».

Le prix d'un compromis de coalition

Le texte est le fruit d'un marchandage serré au sein de la coalition du chancelier Friedrich Merz, qui réunit les conservateurs de la CDU/CSU et les sociaux-démocrates (SPD) de Pistorius. S'inspirant du modèle suédois, le ministre a exigé que le dispositif demeure volontaire dans son principe et a écarté tout tirage au sort automatique, plaidant pour une sélection sur les aptitudes et les compétences. La CDU/CSU, elle, réclamait des mécanismes contraignants plus fermes et des objectifs d'effectifs chiffrés pour satisfaire l'OTAN.

Le résultat coupe la poire en deux : le volontariat aujourd'hui, la mécanique de la contrainte prête à être enclenchée demain. De part et d'autre, les critiques n'ont guère été convaincus. L'historien militaire Sönke Neitzel avait balayé une version antérieure du texte comme « un nouveau document d'hésitation et d'atermoiement », tandis que des opposants dénonçaient un recensement qui revenait à instaurer une conscription déguisée.

Un réarmement à l'échelle du continent

Le débat allemand sur les effectifs n'est qu'un front d'une course européenne plus large au réarmement face à la menace russe. Réunis en sommet à La Haye les 24 et 25 juin 2025, les dirigeants de l'OTAN sont convenus de porter les dépenses liées à la défense à 5 % du PIB d'ici 2035 — au moins 3,5 % pour le cœur militaire et jusqu'à 1,5 % pour les infrastructures, la résilience et l'industrie —, avec une clause de revoyure en 2029. Tous les alliés ont signé, à l'exception de l'Espagne, qui a obtenu une dérogation.

Pour un petit État comme le Luxembourg, le basculement est spectaculaire. Longtemps lanterne rouge de l'OTAN — avec une moyenne inférieure à 0,6 % du PIB sur la dernière décennie —, le Grand-Duché a porté ses dépenses militaires à quelque 750 millions d'euros en 2025, en hausse d'environ un quart sur un an, et s'attend à franchir pour la première fois la barre du milliard en 2026. La ministre de la Défense, Yuriko Backes, s'en tient à la feuille de route du gouvernement : 2 % du revenu national brut en 2030, soit environ 1,46 milliard d'euros.

« La feuille de route fixée par le gouvernement en juin 2024 reste en vigueur : 2 % du revenu national brut en 2030 », a réaffirmé Yuriko Backes, alors que le pays — entièrement enclavé entre des voisins alliés plus grands que lui — pèse la vitesse à laquelle gravir les nouveaux échelons.

C'est pourquoi les choix de Berlin portent bien au-delà des frontières allemandes. Membre européen le plus peuplé et le plus riche de l'Alliance, l'Allemagne est attendue comme l'ancrage du dispositif de l'OTAN sur son flanc oriental et le garant de la défense de ses voisins les plus modestes. Sa capacité à aligner les soldats correspondant à ses budgets — par la persuasion ou, s'il le faut, par la contrainte — dira pour une bonne part à quel point la région tout entière se sentira en sécurité dans les années à venir.

Questions fréquentes

L'Allemagne rétablit-elle le service militaire obligatoire ?
Non. La loi entrée en vigueur le 1er janvier 2026 repose sur le volontariat et ne rétablit pas automatiquement la conscription, suspendue en 2011. Elle prévoit toutefois une clause permettant au Bundestag de réactiver un appel sous les drapeaux par un vote distinct, si le recrutement volontaire est insuffisant ou si la situation sécuritaire se dégrade.
Quelles nouvelles obligations pèsent sur les jeunes Allemands ?
Dès 2026, tout Allemand atteignant 18 ans reçoit un questionnaire sur sa santé, sa formation et sa disposition à servir : les hommes sont tenus d'y répondre, les femmes peuvent le faire à titre volontaire. À partir du 1er juillet 2027, la visite médicale redevient obligatoire pour tous les hommes nés en 2008 ou après.
Quelles sont les conséquences pour le Luxembourg ?
Le Grand-Duché, longtemps dernier contributeur de l'OTAN (sous 0,6 % du PIB en moyenne sur la décennie), a porté ses dépenses militaires à environ 750 millions d'euros en 2025 et devrait dépasser le milliard en 2026. Le gouvernement vise 2 % du revenu national brut en 2030, soit près de 1,46 milliard d'euros.
Sources(10)
  1. 1Federal Cabinet: Military service modernised / new draft military service lawFederal Government of Germany (bundesregierung.de) · bundesregierung.de
  2. 2German parliament approves conscription scheme to boost the BundeswehrDefense News · defensenews.com
  3. 3Bundestag approves law for new military servicedeutschland.de · deutschland.de
  4. 4German Parliament Backs Controversial Military Service Law Amid Russian ThreatU.S. News & World Report / Reuters · usnews.com
  5. 5Germany inches close to agreement on contentious military service but questions remainEuronews · euronews.com
  6. 6Germany's military service reform: voluntarism at its coreOSW Centre for Eastern Studies · osw.waw.pl
  7. 7Germany: Act to Modernize Military Service Enters into ForceLibrary of Congress, Global Legal Monitor · loc.gov
  8. 8The Hague Summit DeclarationNATO (official text) · nato.int
  9. 9Defence expenditures and NATO's 5% commitmentNATO · nato.int
  10. 10Defence: Luxembourg does not want to spend for spending's sakePaperjam · en.paperjam.lu

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