Migration et diplomatie

À Bruxelles, l'Union européenne s'assoit pour la première fois face aux talibans

Une délégation de cinq émissaires talibans a négocié à huis clos le retour des Afghans que l'UE veut expulser — un premier contact depuis la prise de Kaboul en 2021.

Par Camille Reuter · · 5 min de lecture

Le bâtiment Berlaymont, siège de la Commission européenne à Bruxelles, avec l'alignement des drapeaux de l'UE et des États membres devant la façade.
Le Berlaymont, siège de la Commission européenne à Bruxelles, où s'est tenue la rencontre. Image d'illustration générée par intelligence artificielle. Illustration générée par IA — Status

Il aura fallu près de cinq ans pour qu'une telle scène devienne possible. Mardi, à Bruxelles, des envoyés du mouvement qui a repris Kaboul en août 2021 se sont installés à la même table que des fonctionnaires de l'Union européenne — non pas pour parler de reconnaissance, mais pour négocier le départ des Afghans dont le Vieux Continent ne veut plus. Cette réunion à huis clos, la première que l'UE accueille avec les talibans depuis leur retour au pouvoir, scelle un contact qui aurait paru impensable il y a un an avec un régime qu'aucun État européen ne reconnaît.

La délégation, composée de cinq membres et conduite par Abdul Qahar Balkhi, porte-parole du ministère afghan des Affaires étrangères, a rejoint la capitale belge en transitant par la Turquie. Selon Al Jazeera et l'Agence France-Presse, le ministère belge des Affaires étrangères avait délivré lundi après-midi des visas valables une seule journée, limités au territoire belge et non valables dans l'ensemble de l'espace Schengen. Parce que ni l'UE ni la Belgique ne reconnaissent l'administration talibane, les pourparlers ne se sont pas tenus dans des locaux officiels.

Un ordre du jour à géométrie variable

La Commission européenne, qui a convoqué la rencontre sous l'égide du commissaire chargé des migrations Magnus Brunner, a tenu à en circonscrire l'objet : le « retour et la réadmission » des ressortissants afghans dépourvus de tout droit au séjour dans l'UE, avec une priorité initiale accordée aux personnes condamnées pour des crimes graves ou jugées dangereuses pour la sécurité. Le porte-parole de la Commission, Markus Lammert, a précisé que « l'attention des États membres se concentre avant tout sur les personnes ayant commis des crimes graves ou représentant une menace pour la sécurité ».

Les talibans, eux, ont dépeint un programme bien plus large. Dans un communiqué relayé par NPR, leur délégation a évoqué la reprise de « services consulaires étendus pour les Afghans présents dans la zone de l'UE », des « mesures de confiance » et un « processus de retour digne » — un vocabulaire qui trahit la normalisation diplomatique que le mouvement recherche et que l'UE assure ne pas vouloir lui accorder.

Ce n'est pas une option de refuser de parler à ces gens si l'on veut améliorer la situation.

C'est en ces termes que Magnus Brunner a défendu cette ouverture, expliquant aux journalistes plus tôt ce mois-ci qu'un tel dialogue « ne revient pas à reconnaître le régime taliban ». La Belgique a tracé la même ligne. Son ministre des Affaires étrangères, Maxime Prévot, a souligné qu'accueillir la réunion « ne vaut pas reconnaissance, ne vaut pas légitimation et ne constitue pas une invitation du gouvernement belge ».

Les capitales qui poussent à l'expulsion

Les discussions bruxelloises font suite à une lettre adressée l'an dernier, dans laquelle une vingtaine des vingt-sept États membres avaient manifesté leur intérêt pour le renvoi des Afghans sans droit au séjour. Entre 2013 et 2024, les Afghans ont déposé environ un million de demandes d'asile dans l'UE, dont la moitié environ ont abouti, selon des chiffres cités par Euronews et Al Jazeera.

  • L'Allemagne a déjà repris les éloignements, expulsant plus de cent Afghans condamnés pénalement depuis 2024.
  • Les Pays-Bas ont dépêché leur propre représentant à la réunion de Bruxelles, signe d'un appétit pour un canal européen coordonné plutôt que pour des accords bilatéraux.

Cette diplomatie s'inscrit dans un durcissement plus large du droit européen. Le 1er juin, le Conseil et le Parlement européen sont parvenus à un accord politique sur un nouveau Système commun européen pour les retours, instaurant un « ordre de retour européen », des motifs élargis de placement en rétention et la possibilité de « pôles de retour » hors des frontières de l'Union. Surtout, le texte autorise des arrangements de réadmission avec des « entités tierces non reconnues » — une disposition qui, dans les faits, ouvre la voie au type même de coopération désormais engagée avec Kaboul.

Le tollé des défenseurs des droits

Les organisations de défense des droits humains ont réagi avec inquiétude, accusant l'UE de bafouer le principe de non-refoulement — l'interdiction de renvoyer une personne vers un lieu où elle court un risque grave.

« Tout engagement de l'UE en faveur d'expulsions vers l'Afghanistan est irresponsable, dangereux et fait fi des propres obligations juridiques de l'Union », a déclaré Eve Geddie, directrice du bureau des institutions européennes d'Amnesty International. L'organisation rappelle une crise humanitaire qui touche quelque 22 millions de personnes ayant besoin d'aide, le Programme alimentaire mondial recensant pour sa part environ 17 millions de personnes en situation d'insécurité alimentaire, sur fond de répression documentée des femmes et des filles, d'arrestations arbitraires et de torture.

Human Rights Watch n'a pas été moins cinglante. « Les pays de l'UE sapent leur propre crédibilité en condamnant d'une main les exactions des talibans et en réclamant des comptes, tandis que de l'autre ils coopèrent avec eux pour renvoyer de force des Afghans », a affirmé Fereshta Abbasi, chercheuse sur l'Afghanistan au sein de l'ONG. Ses critiques pointent la contradiction de négocier des retours avec un mouvement dont le traitement réservé aux femmes a été qualifié par l'UE elle-même de persécution systématique.

Ce qui se joue aussi pour le Luxembourg

Pour le Luxembourg, ces tractations ne relèvent pas d'une affaire bruxelloise lointaine. Membre de l'UE, le Grand-Duché est lié par le cadre commun des retours en train de se dessiner, et tout canal de réadmission conclu avec Kaboul serait, en principe, ouvert aux vingt-sept gouvernements. Le pays s'est historiquement rangé parmi les États membres les plus attentifs aux droits : lorsque le Parlement a adopté sa position sur le règlement relatif aux retours en mars, seule une poignée d'élus du Parti populaire européen (PPE) — venus du Luxembourg, de Belgique, d'Irlande et de Finlande — ont rompu les rangs pour s'y opposer ou s'abstenir.

Le pays se retrouve ainsi dans un dilemme familier. Il est juridiquement arrimé à une politique que ses propres représentants ont mise en doute, et à un précédent — traiter directement avec un régime paria au nom du contrôle migratoire — qui concerne chaque capitale de l'Union. La rencontre de mardi n'a débouché sur aucun accord formel, et les responsables européens ont insisté sur son caractère de premier contact technique. Mais le seuil est franchi : l'UE parle désormais avec les talibans du renvoi des Afghans, et l'arsenal juridique destiné à donner suite à ces discussions est déjà en construction.

Questions fréquentes

Pourquoi l'UE a-t-elle reçu les talibans sans les reconnaître ?
La Commission affirme que dialoguer « ne revient pas à reconnaître le régime taliban ». Pour le souligner, la Belgique a délivré des visas limités à son territoire et la réunion s'est tenue hors des locaux officiels de l'UE comme de la Belgique.
De quoi ont discuté les deux parties ?
L'UE a centré les échanges sur le « retour et la réadmission » des Afghans sans droit au séjour, à commencer par les personnes condamnées pour crimes graves ou jugées dangereuses. Les talibans ont évoqué un agenda plus large : services consulaires, mesures de confiance et « processus de retour digne ».
En quoi cela concerne-t-il le Luxembourg ?
Membre de l'UE, le Luxembourg est lié par le Système commun européen pour les retours, et tout accord de réadmission avec Kaboul serait en principe ouvert aux Vingt-Sept. De rares eurodéputés luxembourgeois s'étaient opposés au texte ou abstenus en mars 2026.
Pourquoi les ONG dénoncent-elles ces pourparlers ?
Amnesty International et Human Rights Watch invoquent le principe de non-refoulement et la situation en Afghanistan — environ 22 millions de personnes ont besoin d'aide humanitaire, la répression des femmes, les arrestations arbitraires et la torture étant documentées.
Sources(9)
  1. 1EU to hold migration meeting with Taliban officials in BrusselsAl Jazeera · aljazeera.com
  2. 2Afghan Taliban hold first, closed-door talks with EU on deportationsNPR / Associated Press · npr.org
  3. 3Afghan Taliban set for EU migration talks slammed by rights groupsFrance 24 / AFP · france24.com
  4. 4No option but to talk to Taliban about migrant returns, EU's migration commissioner saysEuronews · euronews.com
  5. 5EU must abandon Afghanistan deportation plans and stop readmission talks with the TalibanAmnesty International · amnesty.org
  6. 6Dutch official joins EU talks with Taliban on return of rejected asylum seekersNL Times · nltimes.nl
  7. 7EU Parliament approves controversial bill to increase migrant returnsEuronews · euronews.com
  8. 8Commission welcomes political agreement on the Return RegulationEuropean Commission, DG Home Affairs · home-affairs.ec.europa.eu
  9. 9Council and Parliament reach deal on returns of illegally staying third-country nationalsCouncil of the EU (Consilium) · consilium.europa.eu

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