Recherche et télécoms

Quand l'intelligence artificielle se met au régime énergétique du réseau mobile luxembourgeois

Le LIST et Orange Luxembourg veulent réduire d'au moins 10 % la facture électrique du réseau mobile grâce à l'IA. Un projet à 1,3 million d'euros qui se veut un banc d'essai pour toute l'Europe.

Par Marc Weber · · 5 min de lecture

Pylône d'antenne de réseau mobile sur une crête boisée à l'aube, avec une petite armoire technique grise à sa base.
Un pylône d'antenne mobile sur une crête boisée à l'aube, sa petite armoire technique au pied : une illustration du coût énergétique caché des réseaux mobiles. Image d'illustration générée par intelligence artificielle. Illustration générée par IA — Status

On les remarque à peine, dressées sur les crêtes ou camouflées sur les toits : les antennes qui acheminent chaque appel, chaque message et chaque vidéo au Luxembourg pèsent pourtant lourd sur la facture d'électricité. Et ce poids ne cesse de croître. Un nouveau projet de recherche entend s'attaquer à cette dépense invisible, en la réduisant d'au moins un dixième, sans que le moindre abonné ne perçoive de baisse de signal.

Le 16 juin, le Luxembourg Institute of Science and Technology (LIST) et l'opérateur Orange Luxembourg ont annoncé le lancement de RAISE — pour Radio Access Intelligence for Saving Energy —, un projet de 36 mois qui doit ramener d'au moins 10 % la consommation énergétique du réseau mobile national grâce à l'intelligence artificielle, et ce sans dégrader la qualité de service. Les travaux sont cofinancés par le Fonds national de la recherche (FNR) et le ministère de l'Économie, pour un budget d'environ 1,3 million d'euros.

Le maillon qui dévore le plus d'électricité

RAISE cible un élément précis : le réseau d'accès radio, ou RAN (Radio Access Network), cette couche d'antennes et de stations de base qui relie les téléphones et les objets connectés au reste du réseau. Selon les partenaires du projet, le RAN représente à lui seul plus des trois quarts de la consommation d'énergie d'un opérateur mobile. C'est donc là que se cache le gisement d'économies le plus prometteur.

Plutôt que d'expérimenter directement sur un réseau dont dépendent des millions de connexions, les chercheurs vont construire un « jumeau numérique » : une réplique virtuelle du réseau d'Orange Luxembourg, alimentée par des données d'exploitation réelles — volumes de trafic, relevés de consommation, journaux de performance technique. Ce bac à sable permet de tester des mesures d'économie d'énergie en toute sécurité, avant la moindre application sur le réseau commercial.

Avec RAISE, nous faisons sortir l'intelligence artificielle du laboratoire de simulation pour la mettre au travail sur l'une des composantes les plus énergivores de notre vie numérique quotidienne.

Ainsi s'exprime Sébastien Faye, responsable du groupe de recherche « Connectivité distribuée et intelligente » au LIST. Pour lui, le recours à des données issues d'un opérateur en activité fait toute la différence avec un travail purement académique : « Travailler avec les données réelles d'un opérateur actif change tout : les solutions que nous développons fonctionneront en pratique une fois déployées, et pas seulement en théorie. »

Trois briques d'IA pour traquer le gaspillage

Le projet ne repose pas sur un algorithme unique, mais sur une panoplie d'outils d'IA, chacun chargé d'une tâche bien définie. Les partenaires en décrivent notamment trois :

  • Un outil de prévision qui anticipe l'activité du réseau sur les 24 heures à venir, en distinguant les périodes creuses des pics de fréquentation.
  • Un deuxième qui détermine à quel moment les antennes peuvent basculer sans risque en mode basse consommation ou veille — la nuit par exemple, lorsque la demande s'effondre.
  • Un troisième qui pilote les batteries installées sur certains sites, en les chargeant quand l'électricité est bon marché et en y puisant aux heures de pointe, quand les prix grimpent.

Le bénéfice escompté est triple : une facture d'électricité allégée, des émissions de carbone en baisse et, espèrent les partenaires, un modèle reproductible par d'autres opérateurs européens. Christophe Van Yck, responsable Réseau et Projets stratégiques chez Orange Luxembourg, l'inscrit dans une trajectoire d'entreprise plus large : « Cette initiative traduit notre engagement en faveur d'un avenir numérique plus responsable et plus durable. »

Un petit pays face à un défi continental

L'appétit énergétique des réseaux mobiles n'a rien d'une préoccupation marginale. Le secteur des technologies de l'information et de la communication absorbe à lui seul environ 4 % de l'électricité mondiale, soit de l'ordre de 1 100 térawattheures en 2024. Les seuls opérateurs mobiles ont consommé près de 290 térawattheures en 2023, soit environ 1 % de l'électricité de la planète, selon les estimations de la GSMA, l'organisation professionnelle du secteur. À mesure que la 5G se déploie et que le trafic de données enfle, contenir cette courbe est devenu une obsession de toute la filière.

L'expérience luxembourgeoise dépasse donc le simple gain d'efficacité local. Orange Luxembourg est l'un des maillons du groupe Orange, opérateur paneuropéen présent dans 26 pays, qui relie quelque 340 millions de clients et s'est engagé à atteindre la neutralité carbone d'ici 2040, avec une réduction de 45 % de l'ensemble de ses émissions dès 2030 par rapport à 2020. Une méthode éprouvée sur le réseau compact du Grand-Duché pourrait, en principe, être transposée à des marchés bien plus vastes.

Le projet épouse aussi les ambitions européennes. Dans le cadre de sa stratégie « Décennie numérique », l'Union européenne s'est fixé pour objectif des centres de données et des réseaux de communications électroniques neutres pour le climat et hautement efficaces sur le plan énergétique à l'horizon 2030 — une formulation qui place la facture énergétique des infrastructures mobiles au cœur de l'agenda réglementaire, au même rang que la couverture et le débit.

Un pari parmi neuf sur l'IA et le calcul

RAISE n'est pas né de nulle part. Le projet figure parmi les neuf retenus à l'issue d'un appel conjoint « Calcul haute performance et intelligence artificielle » lancé au printemps 2025, dont les résultats ont été dévoilés en février 2026 par Lex Delles, ministre de l'Économie, des PME, de l'Énergie et du Tourisme. Ensemble, les neuf lauréats se partagent 11,587 millions d'euros de cofinancement public, avec le FNR et l'agence d'innovation Luxinnovation comme partenaires. Les projets sélectionnés couvrent la santé, les technologies climatiques et l'industrie, RAISE incarnant le volet télécoms et énergie.

Pour l'heure, les travaux restent au stade de la modélisation : les premiers résultats sont attendus sur la copie virtuelle du réseau avant qu'un seul outil ne touche une antenne en service. Le projet doit se poursuivre jusqu'en 2029. Reste à savoir si l'objectif des 10 % tiendra une fois la théorie confrontée au désordre du réel — météo, pics de trafic, équipements vieillissants. C'est précisément la question à laquelle RAISE entend répondre, et, ses promoteurs l'espèrent, d'une manière dont le reste de l'Europe pourra s'inspirer.

Questions fréquentes

Qu'est-ce que le projet RAISE ?
RAISE (Radio Access Intelligence for Saving Energy) est un projet de recherche de 36 mois lancé par le LIST et Orange Luxembourg le 16 juin 2026. Il mobilise l'intelligence artificielle pour réduire d'au moins 10 % la consommation d'énergie du réseau mobile luxembourgeois, sans dégrader la qualité de service.
Comment l'IA permet-elle d'économiser de l'énergie ?
Le projet déploie plusieurs outils : un qui prévoit l'activité du réseau sur 24 heures, un qui décide quand mettre les antennes en veille, et un qui pilote les batteries en les chargeant quand l'électricité est bon marché. Tout est d'abord testé sur un « jumeau numérique » du réseau alimenté par des données réelles.
Qui finance RAISE et combien coûte-t-il ?
Le projet dispose d'un budget d'environ 1,3 million d'euros, cofinancé par le Fonds national de la recherche (FNR) et le ministère de l'Économie. Il fait partie des neuf projets retenus dans l'appel « Calcul haute performance et intelligence artificielle », qui se partagent 11,587 millions d'euros.
Pourquoi cibler le réseau d'accès radio (RAN) ?
Selon les partenaires, le RAN — l'ensemble des antennes et stations de base reliant les appareils au réseau — représente plus des trois quarts de la consommation d'énergie d'un opérateur mobile. C'est donc le poste où les économies potentielles sont les plus importantes.

Sources

  1. LIST, Orange Launch AI Project to Cut Mobile Network Energy Use · Chronicle.lu
  2. Orange Luxembourg targets 10% cut in mobile network energy use with AI-driven optimisation · Telecompaper
  3. Nine AI and HPC projects co-funded in Luxembourg · Paperjam
  4. Results of the joint call for projects aimed at accelerating the use of artificial intelligence and/or high-performance computing within the Luxembourg innovation ecosystem · The Luxembourg Government
  5. From Healthcare To Climate Tech: Nine Projects Win Luxembourg's HPC-AI BRIDGES Call · Silicon Luxembourg
  6. Communication on Europe's digital decade: 2030 digital targets · European Parliament
  7. Net zero carbon by 2040 · Orange S.A.
  8. Our presence in Europe · Orange S.A.
  9. Global electricity usage of ICT network operators · Ericsson

Sujets List, Orange, Mobile Networks, Artificial Intelligence, Energy Efficiency, Luxembourg, Digital Decade, 5g

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