Guerre commerciale Chine–États-Unis
Pékin riposte au Pentagone : 56 entreprises américaines visées, dont deux mineurs de terres rares
La Chine répond à l'élargissement de la liste noire du Pentagone par des mesures soigneusement dosées : assez pour marquer son agacement, pas assez pour rompre une trêve commerciale fragile.
Par Marc Weber · · 6 min de lecture

La Chine a relancé son bras de fer commercial avec les États-Unis lundi, en visant 56 entreprises américaines par des restrictions à l'exportation et des exclusions des marchés publics. Annoncées le 22 juin 2026, ces mesures répondent à l'élargissement, par le Pentagone, de sa liste noire d'entreprises chinoises accusées de servir l'armée de Pékin. Leur dosage trahit l'intention : signaler le mécontentement sans faire voler en éclats la trêve qui lie depuis l'automne 2025 les deux premières économies mondiales. Mais elles touchent des secteurs — du drone militaire aux terres rares — dont les ondes de choc se propagent loin, jusqu'aux économies européennes ouvertes et dépendantes de leurs exportations, le Luxembourg en tête.
La riposte est passée par deux ministères distincts, selon deux mécanismes complémentaires. Le ministère du Commerce a ajouté dix sociétés américaines à sa liste de contrôle des exportations, interdisant aux entreprises chinoises de leur vendre des biens « à double usage », à la fois civils et militaires. De son côté, le ministère des Finances a écarté 46 entreprises américaines de la commande publique chinoise, en nommant des filiales de grands noms de la défense.
Dix sociétés sous embargo, 46 bannies des appels d'offres
Les dix entreprises placées sous contrôle à l'exportation se concentrent dans le matériel militaire et les matières critiques. On y trouve les fabricants de drones Red Cat Holdings, Teal Drones et Jaia Robotics ; le spécialiste des radars et capteurs IMSAR ; le motoriste Aveox ; Ball Aerospace & Technologies ; Oshkosh Defense ; ainsi que L3Harris Maritime Services. Détail le plus lourd de sens : la liste désigne aussi deux producteurs de terres rares, MP Materials et USA Rare Earth, précisément les sociétés que Washington soutient pour desserrer l'emprise chinoise sur les minéraux stratégiques.
Les 46 entreprises exclues de la commande publique sont, elles, majoritairement des fournisseurs de défense, dont des filiales de Lockheed Martin, Raytheon et General Dynamics. Les sociétés à capitaux américains immatriculées en Chine échappent toutefois à cette exclusion, une exception qui limite les dégâts commerciaux immédiats et confirme la portée avant tout symbolique du dispositif.
Le ministère du Commerce a affirmé avoir agi « conformément aux lois et dispositions en vigueur », présentant ses restrictions comme défensives. Selon son communiqué, l'interdiction d'exportation vise à « protéger la sécurité et les intérêts nationaux et honorer des obligations internationales telles que la non-prolifération ».
Pékin a qualifié la décision américaine d'« acte flagrant consistant à allonger sa prétendue "liste des entreprises militaires chinoises" ».
L'étincelle venue du Pentagone
La riposte répond à une escalade américaine du début du mois. Le 8 juin, le Pentagone a élargi sa liste dite « Section 1260H » des « entreprises militaires chinoises opérant aux États-Unis », y ajoutant environ 65 entités pour porter le total à quelque 188. Parmi les nouveaux venus figurent certains des fleurons de l'économie chinoise : le groupe de commerce en ligne Alibaba, le géant de la recherche en ligne Baidu, le constructeur de véhicules électriques et de batteries BYD, le constructeur automobile Nio ou encore la firme de robotique Unitree.
Cette liste, qui tire son nom d'une disposition de la loi américaine d'autorisation de défense de 2021, oblige le Pentagone à publier chaque année le recensement des sociétés qu'il estime liées à l'Armée populaire de libération ou à la stratégie chinoise de fusion civilo-militaire. En vertu d'un texte ultérieur, le département de la Défense ne pourra plus signer ni renouveler de contrats directs avec les entreprises désignées à compter du 30 juin 2026, des restrictions sur les contrats indirects suivant un an plus tard. La désignation relève davantage de l'atteinte à la réputation que de l'interdiction pure et simple de vendre, mais elle pèse auprès des investisseurs et des partenaires.
Les entreprises chinoises visées ont rejeté l'étiquette. Alibaba a estimé son inscription sans fondement.
Alibaba n'est pas une entreprise militaire chinoise et ne participe à aucune stratégie de fusion civilo-militaire. Nous engagerons toutes les actions en justice possibles contre les tentatives de présenter notre entreprise de manière mensongère.
Une trêve sous tension
Ce jeu de représailles se déroule au sein d'une détente commerciale que les deux gouvernements ont intérêt à préserver. Donald Trump et Xi Jinping s'étaient rencontrés à Busan, en Corée du Sud, fin octobre 2025, scellant une trêve par laquelle Washington a suspendu jusqu'au 10 novembre 2026 ses droits de douane additionnels et réciproques renforcés et allégé certaines taxes liées au fentanyl. En contrepartie, Pékin a suspendu les vastes contrôles à l'exportation de terres rares qu'il avait dévoilés le 9 octobre 2025 et accepté de délivrer des licences générales pour les terres rares, le gallium, le germanium, l'antimoine et le graphite. Les deux dirigeants se sont revus à Pékin en mai 2026.
Les analystes lisent les mesures de lundi comme une réponse maîtrisée : une façon pour Pékin d'enregistrer son objection à la liste du Pentagone tout en laissant intact le marchandage d'ensemble. Les exemptions, le poids commercial modeste des sociétés ciblées et l'absence de nouveaux droits de douane pointent tous vers une escalade contrôlée plutôt que vers une rupture.
Pourquoi l'Europe et le Luxembourg doivent suivre le dossier
L'inscription des mineurs de terres rares est le détail dont la portée est la plus longue. La Chine traite environ 90 % des terres rares mondiales et domine l'approvisionnement en matières stratégiques connexes — ces intrants qui se cachent derrière les véhicules électriques, les éoliennes, l'électronique et les armes de précision. Quand Pékin resserre ces robinets, le choc voyage bien au-delà de Washington.
L'industrie européenne y est particulièrement exposée. Des travaux de la Banque centrale européenne ont établi que plus de 80 % des grandes entreprises du continent se trouvent à trois intermédiaires au plus d'un producteur chinois de terres rares, et que la plupart n'avaient pas constitué de stocks. L'Agence internationale de l'énergie a rapporté que certains prix des terres rares dans l'UE avaient été multipliés jusqu'à six après les restrictions de 2025. Le Parlement européen a signalé cette dépendance comme une vulnérabilité stratégique pour les industries numérique, verte et de défense de l'Union ; le règlement sur les matières premières critiques est la tentative européenne de diversification, mais les alternatives mettent des années à se construire.
Pour une économie minuscule et hyper-ouverte comme le Luxembourg — insérée dans les chaînes de valeur industrielles et financières de l'UE —, la transmission est indirecte mais bien réelle. Une guerre commerciale qui secoue les chaînes d'approvisionnement, renchérit les intrants et déstabilise les marchés ne s'arrête pas aux frontières des protagonistes. Chaque nouveau cycle de représailles, si symbolique soit-il, rétrécit l'espace de la trêve qui a jusqu'ici tenu les scénarios catastrophes à distance.
Questions fréquentes
- Quelles entreprises américaines la Chine a-t-elle visées ?
- Dix sociétés ont été placées sous contrôle à l'exportation, dont les fabricants de drones Red Cat Holdings, Teal Drones et Jaia Robotics, le spécialiste des radars IMSAR, Aveox, Ball Aerospace & Technologies, Oshkosh Defense, L3Harris Maritime Services, ainsi que les producteurs de terres rares MP Materials et USA Rare Earth. Par ailleurs, 46 entreprises, majoritairement des fournisseurs de défense (filiales de Lockheed Martin, Raytheon et General Dynamics), ont été exclues des marchés publics chinois.
- Pourquoi la Chine a-t-elle réagi maintenant ?
- En représailles à l'élargissement, le 8 juin 2026, de la liste « Section 1260H » du Pentagone, qui a ajouté environ 65 entités (dont Alibaba, Baidu, BYD, Nio et Unitree) pour atteindre quelque 188 entreprises chinoises jugées liées à l'armée ou à la stratégie de fusion civilo-militaire.
- Ces mesures menacent-elles la trêve commerciale ?
- Les analystes estiment qu'il s'agit d'une riposte calibrée et largement symbolique : les exemptions (notamment pour les sociétés à capitaux américains immatriculées en Chine), le faible poids commercial des cibles et l'absence de nouveaux droits de douane suggèrent une escalade contrôlée plutôt qu'une rupture de la trêve conclue à Busan fin octobre 2025.
- En quoi le Luxembourg est-il concerné ?
- Le Luxembourg est une petite économie très ouverte et dépendante de ses exportations, insérée dans les chaînes de valeur industrielles et financières de l'UE. Comme plus de 80 % des grandes entreprises européennes dépendent indirectement des terres rares chinoises (la Chine en traite environ 90 %), toute volatilité des chaînes d'approvisionnement et des marchés se transmet au pays via le marché unique.
Sources(10)
- 1China adds 10 US firms, including rare-earth miner, to export control listAl Jazeera · aljazeera.com
- 2China adds 10 US firms to export control list, restricts 46 from government procurementSouth China Morning Post · scmp.com
- 3China announces sanctions on 10 US companies as trade tensions flareEuronews · euronews.com
- 4China imposes trade curbs on dozens of U.S. firms in retaliation for Pentagon blacklistCNBC · cnbc.com
- 5Alibaba, Baidu, BYD named on Pentagon's China military listCNBC · cnbc.com
- 6Pentagon Adds 65 New Entities to the 1260H List of Chinese Military CompaniesWilmerHale · wilmerhale.com
- 7Fact Sheet: President Donald J. Trump Strikes Deal on Economic and Trade Relations with ChinaThe White House · whitehouse.gov
- 8China's rare-earth export restrictionsEuropean Parliamentary Research Service (European Parliament) · europarl.europa.eu
- 9Global implications of export controls on rare earths (Occasional Paper Series No. 384)European Central Bank · ecb.europa.eu
- 10With new export controls on critical minerals, supply concentration risks become realityInternational Energy Agency · iea.org



