Médias et démocratie
Au Luxembourg, un éditeur érige la liberté de la presse en chantier à défendre
Mike Koedinger, fondateur de Maison Moderne, lance une fondation pour protéger l'intégrité de l'information — convaincu qu'un pays bien classé n'est jamais à l'abri.
Par Léa Hoffmann · · 5 min de lecture

Le Luxembourg figure année après année parmi les pays où les journalistes travaillent le plus librement. C'est précisément cette confortable position, plaide l'un de ses éditeurs les plus connus, qui invite à la vigilance plutôt qu'à la satisfaction.
Le 25 juin, Mike Koedinger — fondateur et directeur général de Maison Moderne, la maison indépendante qui publie les titres économiques Paperjam et Delano — a officiellement lancé la Mike Koedinger Foundation au Mudam, le musée d'art moderne installé sur le plateau du Kirchberg. Il a tenu à inscrire ce geste dans une logique de défense, à un moment où, soutient-il, une information crédible et un débat démocratique apaisé ne vont plus de soi, y compris dans une démocratie stable et prospère.
La création de la Mike Koedinger Foundation est un acte de résistance et d'engagement civique à une époque où l'intégrité des médias, la pensée indépendante et le dialogue démocratique sont soumis à des pressions croissantes.
La fondation, basée au Luxembourg mais appelée à intervenir à l'échelle européenne et internationale sous la bannière « Safeguarding Media Integrity. Strengthening Democratic Resilience », repose sur une conviction que Koedinger résume d'une phrase : « Une démocratie saine passe par une information crédible, un esprit critique et un journalisme indépendant. » Présidée par un conseil international, elle se donne pour terrains la culture médiatique, le soutien au journalisme indépendant et entrepreneurial, et la défense des valeurs démocratiques face à la désinformation, au populisme, au climatoscepticisme et au poids des plateformes numériques. Son premier projet : un dictionnaire illustré du pouvoir, des médias et de la démocratie, destiné à nourrir des contenus pédagogiques ludiques sur douze à trente-six mois.
Un classement flatteur, une mise en garde
L'avertissement de Koedinger se heurte à un paradoxe. Sur le papier, le Luxembourg incarne une réussite en matière de liberté de la presse. Dans le Classement mondial établi par Reporters sans frontières (RSF), le pays est passé de la 20e place en 2023 à la 11e en 2024, puis à la 9e en 2026, avec un score de 84,14 — confortablement dans la zone que RSF juge « bonne », derrière l'éternelle première, la Norvège.
La courbe n'est pourtant pas une ligne droite ascendante, et RSF alerte depuis deux ans sur l'érosion des fondations. Son édition 2025 pointait la fragilité économique comme l'une des principales menaces pesant sur le journalisme ; celle de 2026 décrit une liberté de la presse mondiale au plus bas depuis vingt-cinq ans, avec un indicateur économique à un niveau critique inédit et une situation planétaire qualifiée pour la première fois de « difficile ». Le Luxembourg lui-même, dont le score global progresse, a reculé sur le sous-indicateur de la sécurité, glissant de la première à la troisième place — preuve qu'un bon rang d'ensemble peut masquer un terrain qui se dérobe.
Un marché minuscule, étroitement détenu
L'argument structurel, lui, est plus difficile à balayer. Le Luxembourg possède l'un des marchés médiatiques les plus concentrés d'Europe, conséquence directe de sa taille. Trois groupes dominent le paysage :
- RTL, le principal diffuseur du pays, contrôlé en dernier ressort par l'allemand Bertelsmann ;
- Mediahuis Luxembourg, qui a absorbé le groupe Saint-Paul longtemps prépondérant et édite le Luxemburger Wort ;
- Editpress, à qui l'on doit le Tageblatt, Le Quotidien, Revue et le quotidien gratuit L'essentiel.
Le Grand-Duché est aussi l'un des rares États membres de l'UE dépourvu d'une loi nationale de contrôle des concentrations visant à limiter la mainmise croisée sur les médias, relève l'Euromedia Ownership Monitor. Le Centre pour le pluralisme et la liberté des médias (CMPF) classe quant à lui le pluralisme luxembourgeois en « risque moyen » dans son Media Pluralism Monitor 2024.
Ce pluralisme tient en grande partie à l'un des régimes d'aides publiques les plus généreux d'Europe. Selon des règles validées par la Commission européenne, les titres éligibles perçoivent une base de 200 000 euros, à laquelle s'ajoutent 30 000 euros par journaliste accrédité et par an, dans le cadre d'un dispositif de 102,8 millions d'euros. En 2024, les titres d'Editpress ont capté quelque 4,4 millions — plus de 40 % de l'aide totale à la presse — et Mediahuis Luxembourg environ 2,5 millions, soit près de 23 %. Cet argent maintient les journaux en vie, mais il arrime aussi une presse plurielle au financement public et à la bonne volonté politique, une dépendance qui, selon ses critiques, fragilise le secteur dès que les budgets se resserrent ou que le climat se tend.
Pas encore en crise — et c'est tout l'enjeu
Le lancement associait Koedinger à la chercheuse Ayala Panievsky, autrice de The New Censorship: How the War on the Media Is Taking Us Down, dans un échange animé par la journaliste de RTL Caroline Mart. Pour Panievsky, la censure contemporaine s'annonce rarement comme telle : elle passe par le harcèlement en ligne coordonné, les procédures judiciaires abusives et une propagande d'État déguisée en journalisme. « There cannot be democracy without a common set of facts we can then debate » — il ne peut y avoir de démocratie sans un socle commun de faits que l'on puisse ensuite débattre —, a-t-elle lancé à l'assistance.
Interrogée sur les pays offrant encore des conditions favorables au journalisme, la chercheuse a répondu que le Luxembourg avait « jusqu'ici » sa préférence — tout en mettant en garde contre tout excès de confiance, et en appelant les gouvernements à renforcer institutions et garde-fous avant qu'une crise ne survienne, et non après.
Tout le sens de l'intervention de Koedinger tient dans ce calendrier inconfortable. Le Luxembourg n'est ni la Hongrie ni la Slovaquie : ses reporters travaillent sans crainte de la prison ou de la violence, accèdent aisément aux responsables et bénéficient d'une protection constitutionnelle de la liberté de la presse. Le gouvernement s'est engagé à renforcer l'aide à la presse, à améliorer l'accès à l'information et à protéger les journalistes des procédures-bâillons, dites « SLAPP » ; le pays a accueilli en juin 2026 une conférence sur leur sécurité. Le pari de la nouvelle fondation est que le bon moment pour défendre ces acquis, c'est justement tant qu'ils tiennent encore — et qu'un pays installé en tête des classements est aussi celui qui a le plus à perdre à les croire éternels.
Questions fréquentes
- Qu'est-ce que la Mike Koedinger Foundation ?
- Une fondation lancée le 25 juin 2026 à Mudam par Mike Koedinger, fondateur de Maison Moderne. Basée au Luxembourg mais à vocation européenne et internationale, elle défend l'intégrité des médias et la résilience démocratique : culture médiatique, soutien au journalisme indépendant, lutte contre la désinformation, le populisme, le climatoscepticisme et le poids des plateformes. Son premier projet est un dictionnaire illustré du pouvoir, des médias et de la démocratie.
- Le Luxembourg est-il bien classé pour la liberté de la presse ?
- Oui. Le pays occupe la 9e place du Classement mondial de la liberté de la presse de RSF en 2026, avec un score de 84,14, après la 20e place en 2023 et la 11e en 2024. Il a toutefois reculé de la 1re à la 3e place sur le sous-indicateur de sécurité, alors que RSF juge la situation mondiale « difficile » pour la première fois.
- Pourquoi le marché médiatique luxembourgeois est-il jugé fragile malgré ce bon classement ?
- En raison de sa très forte concentration : trois groupes (RTL, Mediahuis Luxembourg et Editpress) dominent le paysage, et le pays est l'un des rares de l'UE sans loi nationale limitant la concentration croisée. Le pluralisme dépend largement d'aides publiques généreuses, une dépendance jugée risquée si les budgets se resserrent. Le CMPF classe le pluralisme luxembourgeois en « risque moyen ».
Sources(13)
- 1Mike Koedinger lance une fondation pour l'intégrité des médiasPaperjam · paperjam.lu
- 2Quand le journalisme se réduit au silence: le Dr Ayala Panievsky s'exprime sur la nouvelle censure (foundation launch coverage)Paperjam · paperjam.lu
- 3Mike Koedinger lance sa fondation pour l'intégrité des médiasadada.lu · adada.lu
- 4Mike Koedinger Foundation — Safeguarding Media Integrity. Strengthening Democratic Resilience.Mike Koedinger Foundation · mikekoedinger.com
- 5RSF World Press Freedom Index 2025: economic fragility a leading threat to press freedomReporters Without Borders (RSF) · rsf.org
- 62026 RSF Index: press freedom at a 25-year lowReporters Without Borders (RSF) · rsf.org
- 7World Press Freedom Index (rankings tables, incl. Luxembourg 2023-2026)Wikipedia · en.wikipedia.org
- 8Why Press Freedom Still Matters - in Luxembourg and BeyondChronicle.lu · chronicle.lu
- 9Luxembourg — Country reportEuromedia Ownership Monitor · media-ownership.eu
- 10Luxembourg — Media Pluralism MonitorCentre for Media Pluralism and Media Freedom (EUI) · cmpf.eui.eu
- 11In the name of media pluralismDelano · delano.lu
- 12Mike Koedinger named president of European Magazine Media AssociationPaperjam (English) · en.paperjam.lu
- 13EU approves €102.8m Lux press subsidy schemeDelano · delano.lu



