État des forêts

Au Luxembourg, à peine un arbre sur cinq échappe encore au dépérissement

Près de 80 % des arbres du Grand-Duché portent les stigmates de la sécheresse, du stress thermique et des scolytes. Et l'État prévient : le déclin devrait se poursuivre.

Par Léa Hoffmann · · 6 min de lecture

Peuplement forestier mixte de hêtres et d'épicéas dépérissants dans l'Éislek luxembourgeois, aux couronnes brunies et clairsemées, avec des épicéas tués par les scolytes et des grumes abattues.
Un peuplement mixte de hêtres et d'épicéas éprouvé par le climat dans l'Éislek (Ardennes) luxembourgeois : couronnes brunies et clairsemées, épicéas tués par les scolytes et bois abattu. Image d'illustration générée par intelligence artificielle. Illustration générée par IA — Status

Longtemps, la santé de la forêt luxembourgeoise se mesurait à l'aune de sa robustesse. Elle se lit désormais à celle de ses cicatrices. À peine un arbre sur cinq du Grand-Duché peut encore être qualifié d'indemne : environ 80 % des sujets recensés présentent des signes visibles de dépérissement, séquelles accumulées d'étés secs à répétition, de canicules et d'attaques de scolytes qui ont affaibli — et par endroits condamné — des pans entiers du massif.

Le diagnostic s'appuie sur deux sources concordantes. D'un côté, l'inventaire phytosanitaire annuel de l'Administration de la nature et des forêts (ANF), qui ausculte chaque été le houppier d'arbres témoins. De l'autre, le troisième Inventaire forestier national (IFN3), présenté en novembre 2025. Ensemble, ils racontent une forêt en souffrance. Après plus de cinq années de dégradation accélérée, seule une minorité d'arbres échappe encore au classement des sujets endommagés, et l'État lui-même ne dissimule pas que la tendance risque d'empirer.

Un massif sous tension permanente

L'ANF note chaque arbre selon le degré de défoliation de sa couronne. Dans l'inventaire de l'été 2023 — 1 176 arbres répartis sur 51 placettes, évalués entre le 20 juillet et le 15 août —, seuls 14,5 % relevaient de la classe 0, celle des arbres sans dommage apparent. Plus de la moitié, 55 %, montraient une détérioration modérée à sévère, et 12,3 % étaient en déclin avancé ou déjà morts. La part des arbres indemnes, supérieure à 80 % au milieu des années 1980, s'est effondrée au fil de quatre décennies de suivi.

Un été 2024 plus humide a offert un bref répit, ramenant la proportion d'arbres sains autour d'un sur cinq. Mais les autorités insistent sur la fragilité de ce mieux : quatre arbres sur cinq portent encore les marques des années chaudes et sèches de 2018 à 2022, et une seule saison aride suffirait à effacer ce gain.

Quatre arbres sur cinq présentent des signes de dommages. Les nombreuses sécheresses de ces dernières années ont laissé leur empreinte sur de nombreux arbres et affaibli leur vitalité comme leur résilience.

Ce constat, signé du ministre de l'Environnement Serge Wilmes, explique pourquoi les forestiers parlent de moins en moins d'une mauvaise année et de plus en plus d'un massif en tension permanente. Un arbre fragilisé par le manque d'eau devient une proie facile pour des parasites et des maladies qu'il repousserait en temps normal.

Le hêtre et l'épicéa en première ligne

Le dépérissement ne frappe pas uniformément. Les essences qui façonnent le paysage luxembourgeois figurent parmi les plus touchées :

  • Le hêtre, feuillu emblématique du pays, s'est nettement dégradé : la part de hêtres morts a plus que doublé entre 2019 et 2024, passant de 7 % à 15 %. Lors de l'inventaire 2023, pour la première fois, aucun hêtre examiné n'a pu être rangé dans la catégorie des arbres indemnes.
  • L'épicéa, massivement planté comme résineux d'exploitation, a été ravagé par le bostryche typographe, dont les pullulations prospèrent par temps chaud et sec. Environ 1 200 hectares d'épicéas ont dû être abattus en dix ans pour endiguer les infestations.
  • Les chênes et autres feuillus subissent eux aussi la pression, avec à peine un dixième jugé indemne ; les résineux, les chênes et les haies boisées de l'Éislek, dans le nord du pays, sont décrits comme particulièrement atteints.

Les forestiers imputent ce tableau à un faisceau de causes qui se cumulent : sécheresses et chaleurs répétées, prolifération des scolytes favorisée par des hivers plus doux, monocultures mal adaptées, pathogènes émergents et excès d'azote dans les sols, alimenté par le trafic et l'agriculture. Aucun facteur pris isolément n'est décisif ; c'est leur simultanéité qui submerge les arbres.

Quand le puits de carbone devient émetteur

L'IFN3, fondé sur 1 845 points d'échantillonnage relevés entre janvier 2023 et juillet 2024, replace ces données sanitaires dans une trajectoire plus longue. La forêt luxembourgeoise couvre quelque 92 250 hectares, soit environ 35 % du territoire, répartis presque à parts égales entre propriété publique (49,5 %) et privée (50,5 %). Les feuillus représentent désormais 75 % du couvert, contre 66 % en 2010, à mesure que les plantations résineuses abîmées sont exploitées et remplacées.

Mais la forêt croît bien plus lentement qu'avant. La production de bois entre 2010 et 2023 a chuté par rapport à la décennie précédente — de 21 % dans les peuplements feuillus et de 32 % dans les résineux — tandis que la surface des coupes rases d'épicéas a plus que doublé, passant de 850 à 2 050 hectares. Le résultat le plus frappant : sur cette même période, la forêt luxembourgeoise a basculé du statut de puits de carbone à celui de source nette de CO2, les dommages climatiques et les récoltes sanitaires libérant plus de carbone que les arbres n'en captent. Le volume de bois mort, marqueur des peuplements agonisants, est passé de 6 à 27 mètres cubes par hectare.

Un mal européen, une réponse luxembourgeoise

Le Grand-Duché n'a rien d'un cas isolé. À travers l'Europe centrale, les forêts éprouvées par le climat affichent les mêmes symptômes : l'enquête fédérale allemande sur l'état des forêts ne recense elle aussi qu'environ un arbre sur cinq en pleine santé, avec des massifs qui ne se rétablissent toujours pas en 2025, sur fond de sécheresse, de chaleur et de scolytes. Le déclin luxembourgeois n'est que la lecture locale d'une tendance continentale.

La réponse du gouvernement tient en un mot : adaptation. En 2024, quelque 340 hectares ont été reboisés, et les subventions publiques au reboisement sont passées d'environ 254 000 euros en 2015 à près de 1,5 million, orientées vers des essences diversifiées et résistantes au climat plutôt que vers les monocultures vulnérables d'hier. Un nouveau Code forestier, adopté en août 2023, et un régime d'aides aux services écosystémiques visent à inciter les propriétaires privés — qui détiennent la moitié de la forêt — à convertir leurs peuplements dégradés. Un programme forestier national est en préparation.

Les responsables présentent cet effort comme le sauvetage à long terme d'un bien commun, non comme un remède miracle. En dévoilant l'inventaire national, Serge Wilmes a jugé les enjeux considérables, tout en estimant que, « grâce à une mobilisation collective, nous pouvons préserver nos forêts pour les générations futures et garantir leur rôle essentiel en matière de biodiversité, de protection du climat et d'utilisation durable de la ressource bois ». Sa prédécesseure, Joëlle Welfring, s'était montrée plus abrupte à la publication des chiffres de 2023 : « Eise Bësch brauch eis Hëllef » — notre forêt a besoin de notre aide — « virun allem an Zäite vum Klimawandel », surtout à l'ère du changement climatique.

Questions fréquentes

Quelle proportion des arbres luxembourgeois est en bonne santé ?
À peine un arbre sur cinq, soit environ 20 %. Les inventaires 2023-2025 montrent que près de 80 % des arbres présentent des signes visibles de dommages.
Pourquoi les forêts du Luxembourg dépérissent-elles ?
En raison d'un cumul de facteurs : sécheresses répétées (2018-2022), stress thermique estival, prolifération des scolytes favorisée par des hivers plus doux, monocultures mal adaptées, pathogènes émergents et excès d'azote dans les sols.
Que signifie le passage de la forêt du statut de puits à celui de source de CO2 ?
Entre 2010 et 2023, les dommages climatiques et les coupes sanitaires ont fait que la forêt a libéré plus de carbone qu'elle n'en a absorbé. Elle contribue désormais aux émissions au lieu de les compenser.
Comment l'État luxembourgeois réagit-il ?
Par une politique d'adaptation : 340 hectares reboisés en 2024, subventions au reboisement portées à près de 1,5 million d'euros, priorité aux essences diversifiées et résilientes, nouveau Code forestier (2023) et programme forestier national en préparation.
Sources(8)
  1. 1Eighty percent of Luxembourg's trees show signs of damageDelano · delano.lu
  2. 2Pression climatique: les forêts luxembourgeoises continuent de mourir à petit feu (80% des arbres endommagés)L'essentiel · lessentiel.lu
  3. 3Présentation du troisième Inventaire forestier national: des forêts luxembourgeoises face au défi climatiqueLe gouvernement luxembourgeois (Ministère de l'Environnement, du Climat et de la Biodiversité) · gouvernement.lu
  4. 4Les résultats de l'inventaire phytosanitaire 2023 des forêts du LuxembourgLe gouvernement luxembourgeois / Administration de la nature et des forêts · gouvernement.lu
  5. 5L'Inventaire phytosanitaire des forêtsPortail de l'environnement (emwelt.lu) — Administration de la nature et des forêts · environnement.public.lu
  6. 6Situation actuelle et avenir de nos forêtsscience.lu (Fonds National de la Recherche) · science.lu
  7. 7Wie steht es um den Wald in Luxemburg?science.lu (Fonds National de la Recherche) · science.lu
  8. 8Waldzustandsbericht: Nur jeder fünfte Baum ist gesundLAND & FORST · landundforst.de

naviguerouvrirescfermer