Conseil européen

Le canal discret de Costa vers Moscou fracture l'UE et place Frieden sur la corde raide

Ouvert sans consulter la plupart des capitales, un canal vers le Kremlin a éclipsé le sommet de Bruxelles et contraint Luc Frieden à dire où se tient le Luxembourg.

Par Camille Reuter · · 5 min de lecture

Salle de sommet européen déserte au crépuscule, avec un téléphone de bureau resté sans réponse près de chaises vides.
Image d'illustration générée par IA : une salle de sommet de l'UE vide à la tombée du jour, un téléphone resté sans réponse évoquant la diplomatie de canal discret et l'absence de consultation. Illustration générée par IA — Status

L'ordre du jour officiel du Conseil européen des 18 et 19 juin parlait de compétitivité, du prochain budget pluriannuel de l'Union et de la guerre en Ukraine. Dans la salle de Bruxelles, c'est pourtant une seule information qui a tout absorbé : celui qui présidait la réunion, le président du Conseil européen António Costa, avait discrètement ouvert une ligne vers le Kremlin. La plupart des gouvernements qu'il dirige ne l'ont appris qu'une fois la chose faite.

Révélée par Bloomberg le 17 juin et confirmée dans la foulée par les services de Costa, l'affaire a transformé un sommet de routine en épreuve de vérité : qui parle au nom de l'Europe lorsqu'il s'agit de la Russie ? Pour le Premier ministre luxembourgeois Luc Frieden, elle posait une question plus immédiate encore : jusqu'où un petit État, exposé par sa taille, doit-il soutenir — ou freiner — l'initiative d'un haut responsable de l'UE en direction de Moscou ?

La nature exacte du geste

Selon l'entourage de Costa, les contacts ont été circonscrits. Son chef de cabinet, Pedro Lourtie, a eu des entretiens téléphoniques avec un haut responsable russe proche du président Vladimir Poutine — désigné comme Iouri Ouchakov, conseiller diplomatique du chef du Kremlin. L'objectif : mesurer s'il existe des conditions pour ouvrir un canal de communication au cas où des pourparlers de paix deviendraient un jour envisageables. L'équipe de Costa en a conclu qu'une négociation n'est, aujourd'hui, pas viable.

Le président a expliqué qu'il avait demandé à ses services d'ouvrir un canal diplomatique avec la Russie. Le but était d'être prêts, le moment venu, à défendre les intérêts de l'UE. Il s'agit de contacts brefs, sans aucun échange sur le fond et sans négociation — de simples diplomates faisant un travail de diplomate.

Les défenseurs de Costa y voient de la prévoyance, non une diplomatie en roue libre. Le président du Conseil, à la tête de l'institution depuis le 1ᵉʳ décembre 2024, plaide publiquement pour que l'Europe soit en mesure de prendre le relais si la médiation conduite par Washington venait à caler. « Mais il est tout à fait possible que vienne le moment où il nous faudra remplacer les efforts du président Trump et mener nos propres efforts pour parvenir à une paix juste et durable en Ukraine », a-t-il déclaré.

Une querelle de méthode plus que de fond

Ce n'est pas la teneur des contacts qui a fâché, mais leur conduite. Plusieurs dirigeants ont reproché de ne pas avoir été consultés avant que les appels ne soient passés. Côté allemand, on a parlé d'une démarche « non concertée » (unabgestimmt), « peu professionnelle » (unprofessionell) et d'un « affront », soulignant que les capitales n'avaient été informées qu'après coup. Le chancelier Friedrich Merz a rappelé à la table que Costa représente l'Union, mais n'en est pas le médiateur. Emmanuel Macron a exprimé son mécontentement ; la Pologne, les pays baltes et les pays nordiques se sont rangés contre l'initiative. Un diplomate d'un grand État membre a résumé le grief : « aucun mandat… non coordonné avec les États membres ».

Costa n'était pas isolé pour autant. La Belgique, la Slovénie, l'Autriche, la Slovaquie, la Bulgarie et le Portugal ont approuvé l'idée de laisser une porte entrouverte. Le Premier ministre slovène Janez Janša a estimé que tout pas susceptible de mener à un cessez-le-feu devait être salué ; son homologue portugais Luís Montenegro a jugé la démarche « positive » et « nécessaire ». La fracture portait moins sur l'opportunité de parler un jour à Moscou que sur celui qui décide, et quand.

La ligne mesurée du Luxembourg

Frieden ne s'est joint ni aux critiques les plus dures, ni n'a signé un chèque en blanc à Costa. Son insistance a porté sur la méthode et l'unité : l'Europe ne peut s'en remettre au seul Washington pour mettre fin à la guerre, et elle risque d'être tenue à l'écart si elle improvise.

Mais avant de parler, nous devons définir quelle est exactement notre position dans de telles négociations potentielles, puis veiller, bien sûr, à ce que l'Europe y soit représentée comme il convient pour conduire ces discussions.

Interrogé sur la nécessité, à terme, de traiter directement avec la Russie, le Premier ministre a été net sur la destination, à défaut de l'itinéraire : « à un moment donné, oui, il nous faudra nous asseoir à la table ». La formule résume l'équilibrisme luxembourgeois : un pays qui qualifie de longue date la Russie de menace permanente pour la sécurité européenne, mais trop petit pour accepter d'être écarté lorsque les négociations s'ouvriront.

Cette tension n'est pas neuve dans la diplomatie grand-ducale. Début 2026, le ministre des Affaires étrangères et vice-Premier ministre Xavier Bettel avait averti que l'UE était « absente » du volet diplomatique et qu'il fallait un dialogue direct avec Poutine. L'intervention de Frieden au sommet en est la suite plus prudente : oui à un siège européen à la table, mais derrière une position préalablement arrêtée à vingt-sept.

Pourquoi la coordination est le vrai enjeu

Malgré les frictions, les dirigeants ont préservé une démonstration d'unité là où elle comptait. Le sommet a reconduit à l'unanimité les sanctions économiques contre la Russie, en les prolongeant cette fois pour douze mois — et non les six habituels —, signe que le levier de pression reste intact pendant que s'esquisse un canal discret.

L'épisode met néanmoins à nu une question irrésolue au cœur de la politique étrangère de l'UE : lorsqu'une approche d'un adversaire est aussi sensible, le bloc avance-t-il d'un seul tenant, ou son plus haut responsable agit-il d'abord pour s'expliquer ensuite ? Costa soutient qu'être prêt est en soi une force. Ses détracteurs rétorquent qu'une disponibilité sans coordination offre à Moscou précisément ce qu'il cherche : un aperçu des divisions européennes.

Pour le Luxembourg, la leçon de Bruxelles tient moins aux appels téléphoniques de Costa qu'aux rouages qui les entourent. Le poids d'un petit État dépend de la capacité de l'UE à agir collectivement ; dès qu'une figure unique ouvre seule un canal, les petites capitales risquent de se voir présenter des décisions plutôt que d'être consultées. L'exigence d'une position commune d'abord, formulée par Frieden, était en ce sens une défense du poids même du Luxembourg — non un blâme, mais un rappel.

Questions fréquentes

Qu'a réellement fait António Costa ?
Selon son entourage, son chef de cabinet Pedro Lourtie a eu des entretiens téléphoniques avec un haut responsable russe proche de Poutine pour tester l'ouverture d'un canal de communication. Ses services décrivent des contacts brefs, sans échange sur le fond ni négociation, et ont conclu qu'une négociation n'est pas viable actuellement.
Pourquoi l'initiative a-t-elle suscité la controverse ?
Parce que Costa n'a pas consulté largement les capitales avant ces contacts. Plusieurs gouvernements, dont l'Allemagne, la France, la Pologne, les pays baltes et nordiques, ont jugé la démarche non coordonnée. D'autres, comme la Belgique, la Slovénie, l'Autriche, la Slovaquie, la Bulgarie et le Portugal, l'ont soutenue.
Quelle est la position du Luxembourg ?
Luc Frieden estime que l'Europe ne peut compter sur les seuls États-Unis pour négocier la fin de la guerre, mais qu'elle doit d'abord définir sa position exacte et assurer une représentation appropriée. Il a résumé : « à un moment donné, oui, il nous faudra nous asseoir à la table ».
Quelles décisions le sommet a-t-il prises ?
Au-delà de la controverse, les dirigeants ont reconduit à l'unanimité les sanctions économiques contre la Russie, cette fois pour une durée de douze mois au lieu des six mois habituels.
Sources(10)
  1. 1EU's Costa Opens Back Channel to Putin, Kremlin for Talks on Ukraine WarBloomberg · bloomberg.com
  2. 2Costa defends surprise decision to open diplomatic channel with RussiaEuronews · euronews.com
  3. 3Live - EU summit: Leaders agree to extend sanctions on Russia for one yearEuronews · euronews.com
  4. 4EU Has Made Diplomatic 'Contacts' With Kremlin, Official SaysThe Moscow Times · themoscowtimes.com
  5. 5European Union seeking to reopen communication channel with RussiaThe Washington Times (AP) · washingtontimes.com
  6. 6European Council head says EU must be ready to replace US in peace talks with RussiaYahoo News / Kyiv Independent · yahoo.com
  7. 7Ärger bei EU-Gipfel um Russland-Initiative Costast-online · t-online.de
  8. 8Nicht professionell: Massive Kritik an Kontaktaufnahme des EU-Ratspräsidenten nach MoskauDer Tagesspiegel · tagesspiegel.de
  9. 9Costa establishes contact with Kremlin to involve Putin in peace talks — BloombergUkrinform · ukrinform.net
  10. 10European Council, 18-19 June 2026Council of the EU (Consilium) · consilium.europa.eu

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