Migrations et diplomatie
À Bruxelles, l'UE s'assoit pour la première fois face aux talibans
La Commission et quinze États membres ont reçu une délégation de l'Émirat islamique pour évoquer le renvoi des Afghans déboutés, tout en jurant que Bruxelles ne reconnaît pas le régime.
Par Camille Reuter · · 5 min de lecture

Cinq émissaires, cinq visas valables vingt-quatre heures, un lieu tenu secret quelque part dans Bruxelles : c'est dans ce dispositif minutieusement encadré que l'Union européenne a reçu, mardi 23 juin, une délégation des talibans. L'événement n'a rien d'anodin. Pour la première fois depuis que le mouvement s'est emparé de Kaboul en août 2021 — il y a près de cinq ans —, des représentants de l'Émirat islamique se sont assis à la même table que la Commission européenne et plusieurs gouvernements du bloc. Une rupture autant qu'un pari : celui de parler avec un pouvoir que l'Europe persiste à ne pas reconnaître.
La réunion, strictement technique et tenue à huis clos, a été coprésidée par les services de la Commission européenne et par la Suède, en présence de représentants de quinze des vingt-sept États membres. L'objet des discussions ne portait pas sur une quelconque normalisation politique, mais sur la mécanique, autrement plus prosaïque, des retours.
Le renvoi des déboutés au cœur des échanges
Selon la Commission comme selon le ministère afghan des Affaires étrangères, l'ordre du jour s'est concentré sur la migration. Les responsables européens ont insisté sur le caractère purement opérationnel des entretiens, articulés autour de plusieurs volets :
- le retour et la réadmission des ressortissants afghans sans droit au séjour dans l'UE, en particulier ceux condamnés pour des crimes graves ou considérés comme une menace pour la sécurité ;
- l'éventuelle ouverture d'une présence consulaire des talibans sur le sol européen et la reprise des services consulaires destinés aux Afghans d'Europe ;
- des « mesures de confiance » et ce que les deux parties ont qualifié de « processus de retour digne ».
Le porte-parole de la Commission, Markus Lammert, a circonscrit l'ambition de la démarche à quelques mots. « Les États membres examinent les moyens de renvoyer les personnes qui ont commis des crimes graves et qui constituent éventuellement une menace pour la sécurité », a-t-il déclaré. La rencontre fait suite à une mission de la Commission à Kaboul en janvier 2026, étape d'une ouverture prudente et graduelle de canaux techniques avec les autorités de fait afghanes.
Dialoguer sans reconnaître
Bruxelles a multiplié les précautions pour dissiper toute ambiguïté : s'asseoir face aux talibans ne vaut pas onction. La Commission a martelé que la réunion ne signifiait nullement une reconnaissance officielle du gouvernement de Kaboul, rappelant que l'UE et ses États membres s'en abstiennent depuis 2021. Aucune capitale européenne n'a noué de relations diplomatiques formelles avec l'Émirat islamique.
Le commissaire chargé des migrations, Magnus Brunner, a défendu cette ouverture au nom du pragmatisme, estimant que le bloc n'avait guère d'autre choix que de discuter des retours.
Il est important de leur parler, ne serait-ce que pour améliorer la situation des Européens, mais aussi celle des demandeurs d'asile et des personnes en quête de protection.
La logistique, à elle seule, dit la défiance avec laquelle l'Europe a traité ses hôtes. La Belgique a délivré aux cinq émissaires des visas, après contrôle de sécurité, valables vingt-quatre heures et limités au seul territoire belge, sans accès au reste de l'espace Schengen. Le porte-parole de la diplomatie talibane, Abdul Qahar Balkhi, a salué une visite « historique », première occasion pour une délégation de l'Émirat islamique de discuter avec l'UE et des gouvernements européens à Bruxelles.
Le tollé sur les droits des femmes
La réunion a aussitôt suscité la condamnation des défenseurs des droits humains, pour qui le moindre geste de normalisation récompense un régime qui a banni les filles du secondaire et de l'université et effacé les femmes d'une large part de l'espace public. Les critiques redoutent qu'une accélération des expulsions n'expose les personnes renvoyées à des persécutions, au mépris du principe de non-refoulement, qui interdit de renvoyer quiconque vers un danger grave.
La lauréate du prix Nobel de la paix Malala Yousafzai s'est dite profondément ébranlée par ces pourparlers. « L'Europe ne doit pas légitimer un régime responsable de l'une des pires crises des droits humains au monde. Tout dialogue avec les talibans doit commencer et se terminer par les droits des femmes et des filles afghanes. »
Fereshta Abbasi, chercheuse à Human Rights Watch, a estimé que tout engagement « doit donner la priorité à la protection des droits humains et à la reddition de comptes — et non à l'expulsion de personnes vers le danger ». L'agence des Nations unies pour les réfugiés a mis en garde contre le risque de persécution encouru par les Afghans renvoyés depuis l'UE. Les Afghans demeurent parmi les principaux bénéficiaires d'une protection en Europe : selon les chiffres d'Eurostat repris par la presse, quelque 24 960 d'entre eux ont obtenu une protection en première instance au premier trimestre 2026, soit environ 29 % du total, avec un taux de reconnaissance proche de 78 %.
Et le Luxembourg dans tout cela ?
Le dossier rouvre une faille bien connue au sein du bloc, entre les gouvernements pressés d'accélérer l'éloignement des déboutés et ceux qui redoutent de légitimer les talibans ou de manquer à leurs obligations de protection. La coprésidence suédoise traduit la fermeté d'une partie de l'Europe du Nord. Les quinze États présents n'ont pas été nommément identifiés, et il n'a pas été confirmé que le Luxembourg figurait parmi eux.
Pour le Grand-Duché comme pour chaque capitale de l'UE, l'épisode pose le même dilemme que le bloc affronte depuis 2021 : gérer la migration et les retours avec un régime qu'il condamne, sans lui accorder la reconnaissance qu'il convoite. Le Luxembourg, qui n'a pas davantage reconnu le gouvernement taliban, devra mettre toute coopération opérationnelle en balance avec un bilan en matière de droits humains que les dirigeants européens eux-mêmes rangent parmi les plus sombres de la planète. Que la réunion de Bruxelles reste un contact technique isolé ou marque le premier pas vers un dialogue plus nourri pèsera lourd dans ce calcul, dans les mois à venir.
Questions fréquentes
- Cette réunion signifie-t-elle que l'UE reconnaît les talibans ?
- Non. La Commission européenne a explicitement souligné que la rencontre ne valait pas reconnaissance du gouvernement taliban. L'UE et ses États membres s'abstiennent de toute reconnaissance depuis 2021, et aucune capitale n'a noué de relations diplomatiques formelles avec l'Émirat islamique.
- De quoi a-t-il été question à Bruxelles ?
- D'un ordre du jour strictement technique : le retour et la réadmission des Afghans sans droit au séjour, en particulier les personnes condamnées pour crimes graves ou jugées dangereuses, l'éventuelle présence consulaire talibane en Europe, la reprise des services consulaires et des « mesures de confiance ».
- Le Luxembourg participait-il à la réunion ?
- On l'ignore. Quinze des vingt-sept États membres étaient présents, mais leur identité n'a pas été rendue publique. Il n'a pas été confirmé que le Luxembourg figurait parmi eux.
- Pourquoi des organisations de défense des droits humains s'y opposent-elles ?
- Elles redoutent que tout dialogue ne légitime un régime qui exclut les filles de l'école et les femmes de la vie publique, et qu'une accélération des expulsions n'expose les personnes renvoyées à la persécution, en violation du principe de non-refoulement.
Sources(8)
- 1EU hosts Taliban officials for the first time in talks on deportationsAl Jazeera · aljazeera.com
- 2EU to hold migration meeting with Taliban officials in BrusselsAl Jazeera · aljazeera.com
- 3Afghan Taliban hold first, closed-door talks with EU on deportationsNPR (Associated Press) · npr.org
- 4Afghan Taliban hold first, closed-door talks with EU on deportationsThe Washington Times (Associated Press) · washingtontimes.com
- 5EU officials discreetly meet Taliban in Brussels to speed up Afghan deportationsEuronews · euronews.com
- 6EU hosts Taliban officials for talks on migrant returnsRTÉ · rte.ie
- 7Belgium issues visas to Taliban delegation for E.U. meetingNBC News · nbcnews.com
- 8Belgium issues visas to Taliban delegation for EU migration talksEuronews · euronews.com



