Concurrence
Vaccins contre la grippe : Bruxelles soupçonne Sanofi d'avoir dénigré ses rivaux
La Commission européenne enquête sur un possible abus de position dominante du laboratoire français dans un marché qui approvisionne les Vingt-Sept, dont le Luxembourg.
Par Marc Weber · · 5 min de lecture

BRUXELLES — Le gendarme européen de la concurrence s'intéresse de près à Sanofi. La Commission cherche à savoir si le groupe pharmaceutique français a abusé de la position de force qu'il occupe sur le marché des vaccins contre la grippe saisonnière en diffusant des affirmations trompeuses sur les produits de ses concurrents.
L'affaire a éclaté au grand jour le 30 septembre 2025. Ce jour-là, la Commission européenne a révélé avoir mené des inspections inopinées — les fameuses « perquisitions à l'aube » — dans les locaux d'une entreprise non nommée du secteur des vaccins. Sanofi a confirmé le jour même qu'il était visé, précisant que des représentants de la Commission s'étaient rendus la veille, le 29 septembre, sur ses sites en France et en Allemagne, « dans le cadre d'une enquête portant sur des pratiques dans le domaine des vaccins contre la grippe saisonnière ». Les agents de la Commission étaient accompagnés de leurs homologues des autorités nationales de concurrence.
Ce que Bruxelles reproche au laboratoire
Dans son communiqué, la Commission a indiqué redouter que l'entreprise inspectée ait enfreint les règles européennes interdisant l'abus de position dominante, inscrites à l'article 102 du traité sur le fonctionnement de l'Union européenne. Plus précisément, le régulateur s'intéresse à des agissements susceptibles de relever du dénigrement anticoncurrentiel.
Derrière ce terme se cache une pratique précise : une entreprise visant ses concurrents au moyen d'allégations fausses ou non étayées sur leurs produits ou leur réputation — par exemple en instillant le doute sur la sécurité ou l'efficacité d'un vaccin rival pourtant homologué par les autorités sanitaires. Lorsqu'un acteur dominant recourt à de tels procédés pour évincer ses rivaux, le droit européen y voit non pas du marketing ordinaire, mais un abus.
« La Commission craint que l'entreprise inspectée n'ait enfreint les règles de concurrence de l'UE qui interdisent l'abus de position dominante. Elle examine en particulier d'éventuelles pratiques d'éviction susceptibles de constituer un dénigrement anticoncurrentiel. »
La Commission a tenu à rappeler que ces inspections ne constituaient qu'une première étape. « Le fait que la Commission procède à de telles inspections ne signifie pas que l'entreprise concernée est coupable d'un comportement anticoncurrentiel, ni ne préjuge de l'issue de l'enquête elle-même », a-t-elle souligné. Ce type de procédure n'est enserré dans aucun délai légal : une conclusion — a fortiori une communication des griefs, l'acte d'accusation formel — pourrait n'intervenir que dans plusieurs années.
Un marché stratégique qui irrigue les Vingt-Sept
Sanofi figure parmi les trois plus grands fabricants mondiaux de vaccins antigrippaux saisonniers, aux côtés du britannique GSK et de l'australien CSL Seqirus, des acteurs plus modestes comme AstraZeneca et Daiichi Sankyo complétant le tableau. Sa gamme européenne décline plusieurs produits destinés à des publics différents :
- VaxigripTetra, un vaccin à dose standard pour la population générale ;
- Efluelda, un vaccin à haute dose conçu pour offrir une protection renforcée aux personnes de 65 ans et plus ;
- Supemtek, un vaccin recombinant.
C'est ce portefeuille qui confère à l'affaire son poids de santé publique. Des campagnes de vaccination antigrippale sont menées dans l'ensemble des vingt-sept États membres, et ce que les régulateurs décideront sur la concurrence dans ce marché rejaillira directement sur les prix, l'approvisionnement et le choix des vaccins. Au Luxembourg, les autorités sanitaires recommandent une vaccination annuelle aux plus de 65 ans et aux personnes appartenant à des groupes à risque ; la Caisse nationale de santé (CNS) rembourse le vaccin aux assurés éligibles, et les vaccins inscrits au programme national sont fournis gratuitement par l'État aux médecins vaccinateurs, le patient ne réglant que la consultation. Une distorsion dans la rivalité entre les principaux vaccins n'est donc pas qu'une querelle bruxelloise abstraite : elle touche aux deniers publics et à la protection des résidents âgés ou vulnérables à travers toute l'Union.
La défense de Sanofi et les enjeux financiers
Le groupe n'a pas tant contesté les perquisitions que le soupçon de faute. Sanofi s'est dit « convaincu de respecter les règles et réglementations applicables et coopérera pleinement avec la Commission européenne », refusant tout autre commentaire tant que l'enquête est ouverte.
Les enjeux sont considérables. Si la Commission devait conclure à un abus de position dominante, elle pourrait infliger une amende pouvant atteindre 10 % du chiffre d'affaires annuel mondial de l'entreprise et lui ordonner de cesser la pratique. Pour un groupe de la taille de Sanofi, ce plafond se chiffre en milliards d'euros, même si les sanctions n'atteignent que rarement le maximum.
Bruxelles dispose en outre d'un précédent récent dans ce type exact de dossier. En octobre 2024, la Commission a infligé au laboratoire israélien Teva une amende de 462,6 millions d'euros — sa plus lourde sanction dans le secteur pharmaceutique à ce jour — pour usage abusif du système de brevets et pour ce qu'elle a qualifié de « campagne de dénigrement systématique » contre un médicament rival traitant la sclérose en plaques. Cette décision faisait elle-même suite à un règlement transactionnel conclu avec le groupe suisse Vifor, première affaire de la Commission fondée sur le dénigrement d'un produit thérapeutiquement équivalent. Les services européens citent ces deux dossiers pour démontrer qu'attaquer des concurrents au moyen d'allégations trompeuses peut être réprimé comme une infraction au droit de la concurrence, et non comme une simple publicité déloyale.
Pour l'heure, le dossier Sanofi demeure une enquête, non un verdict. Aucune charge formelle n'a été retenue, et l'entreprise bénéficie de la présomption de n'avoir rien à se reprocher. Mais ces perquisitions confirment que le bras concurrentiel de l'UE est prêt à pénétrer un marché que les gouvernements considèrent comme une infrastructure critique — et à éprouver si les mots qu'un laboratoire dominant emploie au sujet de ses rivaux peuvent, à eux seuls, enfreindre la loi.
Questions fréquentes
- Que reproche exactement la Commission européenne à Sanofi ?
- La Commission soupçonne le laboratoire d'avoir abusé de sa position dominante sur le marché des vaccins contre la grippe saisonnière en diffusant des affirmations fausses ou non étayées sur les vaccins concurrents — une pratique qualifiée de « dénigrement anticoncurrentiel », interdite par l'article 102 du traité sur le fonctionnement de l'UE.
- Quelles sanctions Sanofi encourt-il ?
- Si un abus de position dominante était établi, la Commission pourrait infliger une amende allant jusqu'à 10 % du chiffre d'affaires annuel mondial du groupe et lui ordonner de cesser la pratique. Aucune charge n'a toutefois été retenue à ce stade.
- En quoi cette affaire concerne-t-elle le Luxembourg ?
- Les vaccins antigrippaux sont distribués dans les vingt-sept États membres. Au Luxembourg, la vaccination est recommandée aux plus de 65 ans et aux groupes à risque ; la CNS rembourse le vaccin aux assurés éligibles et l'État le fournit gratuitement aux médecins vaccinateurs du programme national, le patient ne payant que la consultation.
- Sanofi a-t-il déjà été reconnu coupable ?
- Non. À ce jour, l'enquête en est au stade des inspections ; aucune procédure formelle ni communication des griefs n'a été engagée. Sanofi affirme respecter la réglementation applicable et bénéficie de la présomption d'innocence.
Sources(8)
- 1Commission carries out unannounced antitrust inspections in the vaccines sectorEuropean Commission (press release IP/25/2255) · ec.europa.eu
- 2Sanofi says under investigation by European Commission over vaccinesReuters (via Global Banking & Finance Review) · globalbankingandfinance.com
- 3Sanofi Raided by EU in 'Disparagement' Antitrust CaseBloomberg · news.bloomberglaw.com
- 4Sanofi faces EU antitrust probe into vaccine businesspharmaphorum · pharmaphorum.com
- 5Sanofi's German, French premises hit by EU probe amid vaccines market abuse concernsFierce Pharma · fiercepharma.com
- 6Commission carries out unannounced inspections in the vaccines sector over anticompetitive disparagement concernsEU Law Live · eulawlive.com
- 7Commission fines Teva €462.6 million over misuse of the patent system and disparagement to delay rival multiple sclerosis medicineEuropean Commission (press release IP/24/5581) · ec.europa.eu
- 8Vaccination — reimbursed benefitsCaisse nationale de santé (CNS), Luxembourg · cns.public.lu



