Mémoire nationale

Marc Bloch entre au Panthéon, l'historien rejoint le carré des consciences

Quatre-vingt-deux ans après son exécution par la Gestapo, le cofondateur de l'école des Annales devient le premier historien panthéonisé sous la Cinquième République.

Par Tom Schmit · · 5 min de lecture

Le Panthéon de Paris illuminé la nuit, un portrait de Marc Bloch projeté entre ses colonnes le soir de sa panthéonisation.
Le Panthéon, à Paris, illuminé de nuit, avec le portrait de Marc Bloch projeté entre ses colonnes le soir de son entrée au mausolée. Image d'illustration générée par intelligence artificielle. Illustration générée par IA — Status

Il faut imaginer le cortège remontant la rue Soufflot dans la nuit du 23 juin, un cercueil porté à hauteur d'épaules, et entre les colonnes du Panthéon le visage d'un homme à lunettes projeté en grand. La France a fait entrer Marc Bloch dans son mausolée mardi soir, déposant symboliquement parmi ses héros le médiéviste, l'officier décoré et le résistant, quatre-vingt-deux ans après qu'un peloton de la Gestapo l'eut abattu dans un pré près de Lyon. Cofondateur de l'école des Annales, il devient le premier historien honoré au Panthéon sous la Cinquième République.

Emmanuel Macron présidait la cérémonie, commencée à la tombée de la nuit. Le cercueil ne renfermait pas une dépouille mais des objets choisis : des médailles, des fougères évoquant Les Fougères, la maison familiale, et le testament spirituel que Bloch rédigea en 1941. À la demande de la famille, un second cercueil, celui de son épouse Simonne Vidal, accompagnait le sien dans le cortège, bien qu'elle ne soit pas elle-même panthéonisée et que son corps n'ait jamais été retrouvé. La veille, une veillée s'était tenue à l'École normale supérieure, où il avait étudié de 1904 à 1908. Car le corps de Bloch, lui, repose toujours en France centrale : les cercueils du Panthéon sont des cénotaphes.

Le portrait géant du savant a glissé sur la pierre tandis que défilaient des scènes de sa vie, avant un discours présidentiel d'une vingtaine de minutes. Le ministère des Armées a rapporté la formule par laquelle Macron a salué sa mémoire : « l'homme des Lumières dans l'armée des ombres », expression empruntée au vocabulaire clandestin de la Résistance. À la demande des proches, les responsables d'extrême droite avaient été écartés de la liste des invités.

Un savant qui a refondé l'écriture de l'histoire

Né à Lyon le 6 juillet 1886 dans une famille juive d'origine alsacienne, formé au lycée Louis-le-Grand puis à l'École normale supérieure, Marc Bloch s'était imposé comme médiéviste avec des ouvrages tels que Les Rois thaumaturges et La Société féodale. En 1929, avec Lucien Febvre, il fonde la revue Annales d'histoire économique et sociale et donne naissance à l'un des courants historiographiques les plus influents du vingtième siècle.

La démarche des Annales rompait avec l'histoire politique et événementielle de l'époque pour scruter les sociétés dans la longue durée : leurs économies, leurs espaces, leurs mentalités collectives. L'Élysée a décrit Bloch comme « un homme des Lumières » et « le penseur du siècle », insistant sur un savoir jamais détaché du monde.

C'était un homme qui réfléchissait sur le passé pour agir dans le présent. Il n'avait pas une vision figée de l'histoire ; pour lui, elle devait servir l'action, ici et maintenant.

Cette conviction fut éprouvée par la catastrophe. Ancien combattant de la Grande Guerre, élevé au grade de capitaine, titulaire de la Croix de guerre et de la Légion d'honneur, Bloch se porte de nouveau volontaire en 1939. Après l'effondrement de l'été 1940, il écrit L'Étrange Défaite, dissection à vif des faillites politiques et militaires de la débâcle, qui ne paraîtra qu'après sa mort.

De la chaire universitaire au maquis

Les lois antisémites de Vichy le dépouillent de ses droits, le contraignent à abandonner la direction des Annales et livrent au pillage son appartement parisien et sa bibliothèque, en 1942. Plutôt que de fuir à l'étranger, il rejoint cette même année le mouvement Franc-Tireur, à Lyon, et accède à la direction régionale des Mouvements unis de la Résistance pour le Rhône-Alpes.

Arrêté à Lyon le 8 mars 1944, il est torturé à la prison de Montluc, le centre d'interrogatoire dirigé par Klaus Barbie, l'officier de la Gestapo plus tard condamné pour crimes contre l'humanité. Dans la nuit du 16 juin 1944, on le conduit aux Roussilles, près de Saint-Didier-de-Formans, et il est fusillé par groupes de quatre aux côtés de dizaines de résistants. Les récits rapportent qu'il a crié au moment où les armes ont ouvert le feu :

  • Derniers mots : des témoins se souviennent de Bloch lançant « Vive la France ! »
  • Âge : il avait 57 ans
  • Le groupe : les récits d'époque et historiques évaluent le nombre d'hommes tués avec lui à environ vingt-sept à trente

Une querelle européenne sur la mémoire

L'entrée au Panthéon dépasse l'hommage national. En élevant un savant et soldat juif, la France adresse un message appuyé à l'heure où le nationalisme et l'antisémitisme resurgissent sur le continent. L'Élysée a explicitement rattaché Bloch à une idée des Lumières où l'identité se bâtit « non par le repli sur soi, mais par l'ouverture à l'autre » — une intervention délibérée dans la mémoire disputée des années de guerre.

Macron avait annoncé cette panthéonisation en novembre 2024, lors d'un discours commémorant le 80e anniversaire de la libération de Strasbourg, ville où Bloch enseigna une large part de sa carrière. Son entrée au Panthéon, accompagnée de l'exposition Marc Bloch, l'esprit de l'Histoire, ouvre une année de commémorations.

Pour un continent qui débat encore de ce qui fait un héros de la Résistance — et de la place de ses citoyens juifs dans le récit qu'il se raconte de lui-même — le choix de Bloch est lourd de sens. L'homme qui tenait que la tâche de l'historien est de comprendre le présent par le passé prend désormais place, dans la mort, sous la coupole que la France réserve aux consciences qu'elle veut le plus se rappeler.

Questions fréquentes

Pourquoi Marc Bloch entre-t-il au Panthéon ?
Pour honorer à la fois le grand historien cofondateur des Annales et le résistant exécuté par la Gestapo en 1944. Emmanuel Macron avait annoncé cette panthéonisation en novembre 2024, lors du 80e anniversaire de la libération de Strasbourg, ville où Bloch enseigna.
Le corps de Marc Bloch repose-t-il au Panthéon ?
Non. Sa dépouille reste enterrée en France centrale. Le cercueil porté au Panthéon est un cénotaphe contenant des objets symboliques : médailles, fougères évoquant la maison familiale et son testament spirituel de 1941. Un cercueil pour son épouse Simonne Vidal a accompagné le sien à la demande de la famille.
Qu'est-ce que l'école des Annales fondée par Marc Bloch ?
Fondée en 1929 par Marc Bloch et Lucien Febvre autour de la revue Annales d'histoire économique et sociale, elle a renouvelé l'écriture de l'histoire en délaissant le récit politique et événementiel pour étudier les économies, les espaces et les mentalités sur la longue durée.
Comment Marc Bloch est-il mort ?
Arrêté à Lyon le 8 mars 1944 et torturé à la prison de Montluc sous Klaus Barbie, il a été fusillé dans la nuit du 16 juin 1944 aux Roussilles, près de Saint-Didier-de-Formans, par groupes de quatre. Des témoins rapportent qu'il a crié « Vive la France ! ».
Sources(9)
  1. 1Resistance fighter and historian Marc Bloch enters Paris's PantheonModern Ghana / AFP · modernghana.com
  2. 2Historian and Resistance hero joins France's Pantheon greatsThe Local France · thelocal.fr
  3. 3Jewish resistance fighter and historian Marc Bloch enters Paris's PantheonEuropean Jewish Congress / RFI · eurojewcong.org
  4. 4France inducts Resistance fighter, soldier, historian Marc Bloch into its Panthéon of greatsFrance 24 · france24.com
  5. 5L'historien et résistant Marc Bloch entre au PanthéonMinistère des Armées et des Anciens combattants (defense.gouv.fr) · defense.gouv.fr
  6. 6Marc Bloch entre au Panthéonéduscol, Ministère de l'Éducation nationale · eduscol.education.gouv.fr
  7. 7Panthéonisation 2026 — Centre Marc BlochCentre Marc Bloch (Humboldt-Universität) · cmb.hu-berlin.de
  8. 8Marc Bloch (1886-1944) — L'Étrange défaite ou la vision d'un guerrierHerodote.net · herodote.net
  9. 9Marc BlochWikipedia · en.wikipedia.org

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