Parlement européen
Liens avec Moscou : l'eurodéputé luxembourgeois Fernand Kartheiser sous le regard de la déontologie
Roberta Metsola a saisi l'instance déontologique du Parlement européen pour déterminer si l'élu de l'ADR a enfreint le code de conduite en multipliant les contacts avec la Russie.
Par Camille Reuter · · 4 min de lecture

Il est rare que la présidence du Parlement européen pointe nommément l'un de ses membres. En visant Fernand Kartheiser, ancien diplomate devenu en 2024 le tout premier eurodéputé du parti luxembourgeois ADR (Alternative démocratique réformatrice), Roberta Metsola place pourtant un élu du Grand-Duché au cœur d'une controverse qui dépasse largement les frontières du pays : celle des contacts entretenus avec la Russie au sein même de l'hémicycle.
Dans une lettre révélée le 15 juin par le Kyiv Independent, puis confirmée le lendemain par d'autres médias, la présidente a saisi le comité consultatif sur le comportement des députés. Elle lui demande d'« examiner la situation et d'apprécier si M. Kartheiser ou tout autre membre concerné a pu enfreindre le code de conduite ». Pour un pays plus habitué à la discrétion bruxelloise, l'affaire a valeur de révélateur.
Ce que reproche la présidente
Le cœur de la préoccupation de Roberta Metsola tient à l'image que l'activité de l'eurodéputé pourrait renvoyer. Selon le récit qu'en fait le Kyiv Independent, elle écrit que ces contacts « suscitent une vive inquiétude, avant tout parce qu'ils peuvent donner l'impression qu'il existe un canal de communication informel entre le Parlement européen et la Douma d'État (russe) ». Elle ajoute, rapporte le Baltic News Network, que les restrictions en vigueur « ne sauraient être contournées par la tenue de rencontres individuelles ». Le Parlement n'entretient plus aucune coopération formelle avec la Douma depuis 2014.
L'élément déclencheur est la participation de Fernand Kartheiser au Forum économique international de Saint-Pétersbourg, le 3 juin, jour d'ouverture de cette grand-messe soutenue par le Kremlin. L'élu a ensuite diffusé auprès de ses collègues eurodéputés et de leurs équipes une « déclaration de Saint-Pétersbourg », texte dont les signataires s'engagent à soutenir toutes les initiatives concrètes visant « l'amélioration et la normalisation des relations » entre la Russie et l'Union européenne.
D'après la lettre citée par le Kyiv Independent, l'eurodéputé aurait tenu quatre visioconférences et quatre rencontres en personne avec des responsables politiques russes, dont deux sur le sol russe. Parmi les manquements possibles examinés figurent :
- l'absence de déclaration, sur la plateforme publique de transparence du Parlement, de rencontres « avec des représentants d'autorités publiques de pays tiers » ;
- la question d'éventuels déplacements financés par des tiers ou autrement rémunérés ;
- le devoir, pour tout député, de « respecter la dignité et la réputation » de l'institution.
De l'exclusion d'un groupe à Saint-Pétersbourg
Cette saisine n'est que le dernier épisode d'une année de frictions entre Fernand Kartheiser et le courant majoritaire de l'Union. En mai 2025, le groupe des Conservateurs et réformistes européens (CRE) l'avait exclu après un voyage à Moscou, effectué à l'invitation du Parlement russe pour évoquer les relations bilatérales et la guerre en Ukraine.
En se rendant dans la Russie de Poutine, Fernand Kartheiser a franchi une ligne rouge pour le groupe CRE. Nous agirons avec détermination pour mettre fin à son adhésion au groupe dans les meilleurs délais.
Cette déclaration des coprésidents du CRE, Nicola Procaccini et Patryk Jaki, mesurait la distance prise par l'eurodéputé vis-à-vis d'un groupe qui soutient sans relâche l'Ukraine. Fernand Kartheiser avait alors défendu son déplacement, assurant l'avoir financé lui-même. L'épisode a laissé l'ADR — dont il est l'unique représentant à Strasbourg — sans famille politique européenne ; le parti aurait depuis envisagé un rapprochement avec le groupe nationaliste des Patriotes pour l'Europe.
La riposte de l'eurodéputé
Fernand Kartheiser rejette vigoureusement ce nouvel examen. Dans un entretien à la chaîne d'État russe RT, il a qualifié la perspective d'une enquête de « surréaliste », se présentant en bâtisseur de ponts sanctionné pour avoir dialogué.
« Il est surréaliste que ceux qui s'efforcent de bâtir des ponts et de maintenir le dialogue se retrouvent sous pression de la part des institutions européennes mêmes qui veulent renforcer le rôle de l'UE dans de futures négociations de paix, a-t-il déclaré à RT. C'est totalement irréaliste. Je ne pense pas que le Parlement européen se rende service en agissant de la sorte. »
Il a par ailleurs affirmé n'avoir pas eu connaissance de la lettre de Roberta Metsola et jugé « étrange » que des questions touchant un député soient portées devant la presse avant même qu'il n'ait été consulté.
La suite de la procédure
Le comité consultatif sur le comportement des députés est une instance confidentielle qui conseille la présidente ; il ne prononce pas lui-même de sanction. Son appréciation nourrit la décision de Roberta Metsola, qui peut, en cas de manquement avéré, appliquer des mesures allant du rappel à l'ordre au retrait de l'indemnité journalière de séjour, voire à l'exclusion temporaire des activités parlementaires. Aucune conclusion n'avait été rendue à l'heure où l'affaire était rapportée, et Fernand Kartheiser conserve son siège comme son droit de vote.
Pour le Luxembourg, l'affaire constitue une lumière encombrante. Un seul eurodéputé, issu d'une petite formation nationale, suscite l'intervention de la figure la plus éminente du Parlement, transformant une curiosité de la vie politique grand-ducale en cas d'école : celui de la frontière, toujours mouvante, entre diplomatie indépendante et risque d'ingérence étrangère que l'Union dit vouloir contenir.
Questions fréquentes
- Qui est Fernand Kartheiser ?
- Né le 30 septembre 1959 à Luxembourg, ancien diplomate et ambassadeur, il est devenu en 2024 le premier eurodéputé du parti luxembourgeois ADR (Alternative démocratique réformatrice). Il a pris ses fonctions le 16 juillet 2024.
- Que reproche-t-on exactement à l'eurodéputé ?
- La présidente Roberta Metsola a demandé d'examiner s'il a enfreint le code de conduite : rencontres avec des responsables russes possiblement non déclarées sur la plateforme de transparence, et éventuels déplacements financés par des tiers, dans le sillage de sa participation au Forum de Saint-Pétersbourg du 3 juin.
- Quelles sanctions sont possibles ?
- Le comité consultatif conseille la présidente sans sanctionner. En cas de manquement avéré, les mesures vont du rappel à l'ordre au retrait de l'indemnité journalière de séjour, voire à l'exclusion temporaire des activités parlementaires. Aucune conclusion n'avait été rendue à ce stade.
- Comment Fernand Kartheiser réagit-il ?
- Dans un entretien à la chaîne russe RT, il juge la démarche « surréaliste », affirme n'avoir pas vu la lettre de Metsola et trouve « étrange » que l'affaire ait été portée devant la presse avant qu'il ne soit consulté.
Sources(8)
- 1Exclusive: European Parliament to scrutinize its most pro-Russian memberKyiv Independent · kyivindependent.com
- 2EP President wants to open investigation into MEP's warm relations with RussiaBaltic News Network · bnn-news.com
- 3EU Parliament's conservatives expel Luxembourgish MEP for trip to MoscowEuronews · euronews.com
- 4EU probe into Russia contacts 'surreal,' says MEP Fernand KartheiserRT · rt.com
- 5Fernand KartheiserWikipedia · en.wikipedia.org
- 6St. Petersburg International Economic Forum to be held from June 3 to 6, 2026TASS · tass.com
- 7With Expulsion from ECR Looming, Luxembourg Party Reportedly Eyes PatriotsHungary Today · hungarytoday.hu
- 8Fernand Kartheiser (Q639734)Wikidata · wikidata.org



