Mémoire et élargissement
À Luxembourg, Frieden honore les morts de Srebrenica tandis que l'horizon européen de la Bosnie vacille
Le Premier ministre s'est joint au chef de la diplomatie bosnienne et aux Mères de Srebrenica, trente et un ans après le massacre de plus de 8 000 Bosniaques.
Par Camille Reuter · · 5 min de lecture

Il y a des dates que les petits États choisissent d'inscrire à leur agenda officiel parce qu'elles disent quelque chose du monde qu'ils veulent défendre. Ce dimanche 28 juin, le Premier ministre luxembourgeois, Luc Frieden, a commémoré au Grand-Duché le génocide de Srebrenica, aux côtés du ministre des Affaires étrangères de Bosnie-Herzégovine, Elmedin Konaković. La cérémonie rendait hommage aux plus de 8 000 hommes et adolescents bosniaques assassinés en juillet 1995, le pire massacre commis sur le sol européen depuis la Seconde Guerre mondiale.
Organisée par le comité Srebrenica Luxembourg, la rencontre a réuni de hauts responsables et des représentantes des « Mères de Srebrenica », cette association de survivantes et de proches qui, depuis trois décennies, entretient la mémoire des victimes et réclame justice, selon les services du Premier ministre. Frieden devait y recevoir une œuvre artisanale saluant le rôle du Luxembourg comme coparrain de la résolution adoptée en 2024 par les Nations unies, qui a institué une journée internationale de commémoration. Le rendez-vous précédait de deux semaines le 11 juillet, désormais observé partout dans le monde, et survenait trente et un ans après les tueries.
Une « zone de sécurité » devenue charnier
En juillet 1995, les forces serbes de Bosnie commandées par le général Ratko Mladić s'emparent de Srebrenica, enclave de l'est que le Conseil de sécurité de l'ONU avait pourtant déclarée « zone de sécurité » protégée et où stationnaient des Casques bleus néerlandais légèrement armés. En quelques jours, les hommes et les garçons sont séparés de leurs familles, exécutés puis enfouis dans des fosses communes ; le reste de la population est chassé.
Deux juridictions internationales ont depuis qualifié ces crimes de génocide. Le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie (TPIY) et la Cour internationale de justice ont l'un et l'autre conclu qu'un génocide avait été perpétré à Srebrenica. Mladić a été condamné à la prison à vie en 2017, selon Human Rights Watch, tandis que le dirigeant politique des Serbes de Bosnie pendant la guerre, Radovan Karadžić — reconnu coupable du génocide de Srebrenica en 2016 —, a vu sa peine alourdie en appel et portée à la perpétuité en 2019.
Ce que pèse la signature luxembourgeoise
Le Luxembourg figure parmi les coparrains de la résolution 78/282 de l'Assemblée générale des Nations unies, adoptée le 23 mai 2024, qui a fait du 11 juillet la Journée internationale de réflexion et de commémoration du génocide de 1995 à Srebrenica. Présenté par l'Allemagne et le Rwanda avec plus de trente coparrains, le texte a été approuvé par 84 voix pour, 19 contre et 68 abstentions, et condamne toute négation du génocide en tant que fait historique.
Le scrutin a mis au jour la persistance des affrontements autour de la mémoire : la Serbie et les dirigeants serbes de Bosnie ont fait pression contre le texte, le présentant comme un facteur de division plutôt que de recueillement. Le Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l'homme, Volker Türk, avait alors posé l'enjeu autrement.
Cette résolution est d'autant plus importante au regard du révisionnisme persistant, de la négation du génocide de Srebrenica et des discours de haine tenus par de hauts responsables politiques en Bosnie-Herzégovine comme dans les pays voisins.
Pour le Luxembourg, petit membre fondateur de l'Union européenne, ce coparrainage tenait du geste peu coûteux mais ciblé : un vote du côté d'une vérité judiciairement établie, au moment précis où ces faits sont ouvertement contestés dans certaines régions d'Europe. Un mémorial dit « Fleur de Srebrenica » — l'emblème vert et blanc du génocide — a été installé dans le pays en 2025, en coopération avec les autorités municipales.
Pourquoi le souvenir demeure politique
Trente ans après, Srebrenica reste moins un chapitre clos de l'histoire qu'un test grandeur nature de la crédibilité européenne dans les Balkans occidentaux. La Bosnie est officiellement candidate à l'adhésion ; les dirigeants de l'Union se sont accordés en mars 2024 pour ouvrir les négociations dès que le pays aura mené des réformes touchant ses institutions, l'État de droit et les droits fondamentaux. Dans le même mouvement, Bruxelles a averti que les turbulences politiques en Republika Srpska, l'entité à majorité serbe, compromettaient cette trajectoire.
Au cœur de la crise se tient Milorad Dodik, dirigeant chevronné de l'entité, qui a maintes fois nié que les tueries relevaient d'un génocide et glorifié des condamnés pour crimes de guerre. En février 2025, un tribunal bosnien l'a reconnu coupable d'avoir défié le Haut Représentant international ; sa peine d'un an de prison a été commuée en amende et il a été frappé d'une interdiction d'exercer toute fonction pendant six ans. En septembre, il a annoncé son retrait. L'épisode a montré combien le négationnisme et la pression sécessionniste continuent d'assombrir les perspectives européennes de la Bosnie.
La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, avait noué ce lien sans détour lors du trentième anniversaire, en 2025, condamnant les tentatives de réécrire le passé et reliant le devoir de mémoire à l'élargissement.
« Nous rejetons et condamnons fermement toute négation, déformation ou minimisation du génocide de Srebrenica, ainsi que la glorification des criminels de guerre », a-t-elle déclaré, avant de s'adresser directement aux Bosniens : « l'Union européenne est à vos côtés. Nous restons pleinement déterminés à soutenir votre pays sur la voie de l'adhésion. »
Le signal d'un petit État
Pour un Grand-Duché de moins de 700 000 habitants, accueillir le chef de la diplomatie bosnienne et les Mères de Srebrenica relève d'un geste modeste, mais délibérément lourd de sens. En plaçant un Premier ministre en exercice au cœur de la commémoration, le Luxembourg prête son nom à une conviction : la promesse d'élargissement de l'Union et son exigence de responsabilité sont indissociables, et les leçons de 1995 pèsent encore sur la sécurité du continent. Le rendez-vous annuel du comité Srebrenica Luxembourg, naguère affaire de diaspora, s'est imposé au calendrier officiel précisément parce que les questions qu'il soulève demeurent sans réponse à travers les Balkans.
Questions fréquentes
- Que commémore le Luxembourg le 28 juin 2026 ?
- Le Premier ministre Luc Frieden a participé à une cérémonie en mémoire du génocide de Srebrenica, organisée par le comité Srebrenica Luxembourg, aux côtés du ministre bosnien des Affaires étrangères Elmedin Konaković, de hauts responsables et des représentantes des Mères de Srebrenica. La date précède de deux semaines le 11 juillet, journée internationale de commémoration.
- Pourquoi parle-t-on de génocide à propos de Srebrenica ?
- En juillet 1995, les forces serbes de Bosnie commandées par le général Ratko Mladić ont tué plus de 8 000 hommes et adolescents bosniaques dans une enclave déclarée « zone de sécurité » par l'ONU. Le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie et la Cour internationale de justice ont tous deux qualifié ces crimes de génocide.
- Quel rôle le Luxembourg a-t-il joué à l'ONU ?
- Le Luxembourg a coparrainé la résolution 78/282 de l'Assemblée générale, adoptée le 23 mai 2024 par 84 voix pour, 19 contre et 68 abstentions. Elle institue le 11 juillet comme journée internationale de commémoration et condamne toute négation du génocide en tant que fait historique.
- En quoi cette mémoire concerne-t-elle l'adhésion de la Bosnie à l'UE ?
- La Bosnie est candidate à l'Union, qui a accepté en mars 2024 d'ouvrir les négociations sous conditions de réformes. Bruxelles avertit toutefois que la crise en Republika Srpska et le négationnisme de dirigeants comme Milorad Dodik menacent cette trajectoire, liant ainsi devoir de mémoire et élargissement.
Sources(10)
- 1Luc Frieden à la commémoration en mémoire des victimes du génocide de SrebrenicaLe gouvernement luxembourgeois (gouvernement.lu) · gouvernement.lu
- 2U Luksemburgu komemorativni skup povodom 31. godišnjice genocida u SrebreniciTimes.ba · times.ba
- 3Statement by President von der Leyen marking 30 years since the Srebrenica genocideEuropean Commission (DG Enlargement) · enlargement.ec.europa.eu
- 4UN establishes International Day of reflection for Srebrenica genocideUN News · news.un.org
- 5General Assembly Adopts Resolution on Srebrenica Genocide, Designating International Day of Reflection, CommemorationUnited Nations Meetings Coverage · press.un.org
- 6United Nations General Assembly Resolution 78/282Wikipedia · en.wikipedia.org
- 7These Countries voted for the Resolution on the Srebrenica genocide in the UN General AssemblySarajevo Times · sarajevotimes.com
- 8ICTY/Bosnia: Karadzic Convicted for Srebrenica GenocideHuman Rights Watch · hrw.org
- 9ICTY/Bosnia: Life Sentence for Ratko MladicHuman Rights Watch · hrw.org
- 10Bosnia and Herzegovina: secessionism in the Republika SrpskaUK House of Commons Library · commonslibrary.parliament.uk
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