Souveraineté numérique

La DGSI remplace le logiciel de Palantir par celui du français ChapsVision

La DGSI remplacera le logiciel américain de Palantir par celui du français ChapsVision. Un basculement scruté de Berlin à Londres — et au Luxembourg, dont l'économie repose sur la donnée.

Par Marc Weber · · 5 min de lecture

Salle d'analyse de données du renseignement avec visualisations de réseaux sur écrans muraux, drapeau tricolore français à côté d'un drapeau européen.
Image d'illustration générée par IA : une salle d'opérations souveraine d'analyse de données, évoquant le passage de la France de Palantir au logiciel français ChapsVision. Aucun lieu ni aucune personne réels ne sont représentés. Illustration générée par IA — Status

Pendant près de dix ans, les analystes du renseignement intérieur français ont disséqué la donnée avec un outil conçu de l'autre côté de l'Atlantique. La France vient de décider d'en changer — et, ce faisant, de transformer un débat européen jusqu'ici abstrait, celui de la souveraineté numérique, en une question très concrète : qui tient les instruments de l'État sécuritaire ?

Le 16 juin, le Premier ministre Sébastien Lecornu a annoncé, dans une vidéo consacrée à l'investissement dans l'intelligence artificielle, que la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) avait retenu l'entreprise française ChapsVision pour reprendre le traitement massif de données aujourd'hui assuré par Palantir Technologies, la société américaine cofondée par le milliardaire Peter Thiel — proche de Donald Trump et longtemps soutenue, à ses débuts, par le fonds de la CIA In-Q-Tel. Le chef du gouvernement a présenté ce choix comme une affaire d'indépendance stratégique.

« Nous ne pouvons pas accepter de nouvelles dépendances stratégiques dans le numérique », a déclaré Sébastien Lecornu, disant vouloir bâtir une « véritable autonomie » et ne plus dépendre du bon vouloir de partenaires « capables de couper le robinet » de l'accès à l'IA.

Ce qui change, et à quel rythme

La DGSI s'était tournée vers la plateforme Gotham de Palantir en 2016, au lendemain des attentats du 13 novembre 2015 à Paris, alors que les services faisaient face à un déluge de données et que peu d'outils européens étaient à la hauteur. Le contrat a été reconduit en 2019, en 2022, puis de nouveau en décembre 2025 pour trois ans — un renouvellement que l'entourage de Lecornu décrit aujourd'hui comme une solution d'attente, « dans l'attente du déploiement d'un nouvel outil souverain ». La migration doit se faire vers ArgonOS, le système de ChapsVision qui fusionne, grâce à l'IA, des données hétérogènes.

Palantir n'a pas tardé à réagir. Dans un communiqué transmis à l'Agence France-Presse, l'entreprise a fait valoir que son contrat de longue durée avec la DGSI, renouvelé fin 2025, « reste pleinement en vigueur ». Les services de Matignon ont précisé que ses outils continueraient de tourner jusqu'à ce qu'ArgonOS soit intégré, afin d'éviter toute rupture de capacité — un transfert estimé entre un et trois ans. ChapsVision, fondée en 2019 par Olivier Dellenbach, avait déjà décroché un marché de la DGSI en 2024 pour le traitement de données hétérogènes.

  • Le service : la DGSI, renseignement intérieur français
  • Sortant : la plateforme Gotham de Palantir, en service depuis 2016
  • Entrant : ArgonOS, de ChapsVision
  • Calendrier : une transition par étapes, d'un à trois ans

Un mouvement qui dépasse Paris

La France n'avance pas seule. À la mi-mai, l'Office fédéral de protection de la Constitution allemand (Bundesamt für Verfassungsschutz, BfV) a lui aussi préféré ArgonOS à Palantir pour l'analyse de données à grande échelle, en exigeant un environnement « souverain », fermé, sans accès extérieur. Au Royaume-Uni, le gouvernement réexamine un contrat de 330 millions de livres conclu avec Palantir pour les données du service national de santé (NHS), tandis que le maire de Londres a bloqué un accord d'environ 50 millions de livres avec la police métropolitaine. En toile de fond, un climat politique : les responsables européens invoquent l'imprévisibilité de l'administration de Donald Trump et les récentes restrictions américaines à l'accès des étrangers aux IA les plus avancées.

Pourquoi le Luxembourg est concerné

Ce séisme dans le renseignement survient alors que l'Union européenne s'emploie plus largement à sevrer son secteur public de la technologie américaine — un chantier où le Luxembourg, plaque tournante des infrastructures de données transfrontalières, a un intérêt direct. Le 17 avril, la Commission européenne a attribué un accord-cadre de six ans, doté de 180 millions d'euros, pour des services de cloud souverain à quatre fournisseurs européens, premier appel d'offres jugé explicitement sur des critères de souveraineté. Parmi les lauréats figure Post Telecom, l'opérateur public luxembourgeois, candidat via son unité Deep by POST aux côtés des français OVHcloud et Clever Cloud — les autres étant l'allemand STACKIT, le français Scaleway et un consortium belge mené par Proximus.

L'évaluation s'est appuyée sur le Cloud Sovereignty Framework de la Commission, publié en octobre 2025, qui classe les fournisseurs sur des niveaux dits SEAL, de zéro à quatre ; il fallait atteindre au moins le SEAL-2, et la plupart ont franchi le SEAL-3 — niveau auquel POST a été classé. Henna Virkkunen, vice-présidente exécutive de la Commission chargée de la souveraineté technologique, de la sécurité et de la démocratie, défend cet agenda comme un renforcement de l'autonomie et de la résilience numériques de l'Europe, sans pour autant la couper du reste du monde.

Pour le Grand-Duché, où les centres de données et l'hébergement de la place financière sont des piliers de l'économie, ce marché valide des années d'investissement dans le cloud souverain.

« C'est vraiment important, parce que cela donne vie à l'alliance stratégique que nous avons nouée l'an dernier et la rend concrète », a salué Sébastien Genesca, directeur de Deep by POST.

Reste une inconnue : le modèle est-il transposable ? Pour l'heure, le revirement de la DGSI tient autant du signal que de la migration aboutie : les logiciels de Palantir tourneront tant que les ingénieurs français n'auront pas prouvé qu'ArgonOS fait jeu égal. Mais la tendance ne fait guère de doute. Si les services de sécurité européens parviennent à se passer des logiciels américains sans rien perdre en capacités, la même logique — et la même pression politique — pèsera sur le cloud et les infrastructures de données qu'hébergent des pays comme le Luxembourg. Le dossier Palantir est devenu le premier test grandeur nature : l'autonomie stratégique de l'Europe dans les logiciels critiques est-elle un slogan, ou un plan ?

Questions fréquentes

Pourquoi la France abandonne-t-elle Palantir ?
Pour éviter de nouvelles dépendances stratégiques dans le numérique. Sébastien Lecornu redoute que des partenaires étrangers puissent « couper le robinet » de l'accès à l'IA, dans un contexte de restrictions américaines à l'accès des étrangers aux technologies avancées.
Le changement est-il immédiat ?
Non. La transition est progressive pour éviter toute rupture de capacité : les outils de Palantir resteront en service jusqu'à l'intégration d'ArgonOS, ce qui devrait prendre entre un et trois ans. Palantir affirme que son contrat, renouvelé fin 2025, « reste pleinement en vigueur ».
En quoi le Luxembourg est-il concerné ?
Le Luxembourg est une plaque tournante des données. Le 17 avril 2026, POST Luxembourg, via Deep by POST, a figuré parmi les quatre lauréats de l'accord-cadre cloud souverain de 180 millions d'euros de la Commission européenne, validant ses investissements dans une infrastructure souveraine.
Sources(9)
  1. 1French spy service drops Palantir in favour of French company, says LecornuEuronews · euronews.com
  2. 2Renseignement et IA : la DGSI rompt son contrat avec Palantir pour la pépite française ChapsVision, annonce LecornuBoursorama (AFP) · boursorama.com
  3. 3ChapsVision to replace Palantir in major contract with French intelligence agencySifted · sifted.eu
  4. 4La DGSI remplacera l'américain Palantir par le français ChapsVisionL'Informaticien · linformaticien.com
  5. 5German intelligence agency says "no" to Palantir, picks French software insteadCybernews · cybernews.com
  6. 6German Intelligence Agency Selects French Software ChapsVision for Data Analysis Over American PalantirMilitarnyi · militarnyi.com
  7. 7Commission advances cloud sovereignty through strategic procurementEuropean Commission · commission.europa.eu
  8. 8Sovereign cloud: EU backs strategy by Post and LuxembourgDelano · delano.lu
  9. 9EU Commission Awards €180M Cloud Contract to European ProvidersGlobal Banking & Finance Review · globalbankingandfinance.com

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