La Havane à bout de souffle

Cuba ouvre son économie au marché privé pour enrayer l'effondrement

L'Assemblée nationale a validé 176 mesures légalisant banques privées, bureaux de change et grandes entreprises, alors que la monnaie s'effondre et que les coupures de courant dépassent vingt heures.

Par Jonas Thill · · 5 min de lecture

Étal d'un vendeur privé cubain à La Havane, panneaux de prix en pesos écrits à la main, façade coloniale pastel écaillée et vieille voiture américaine.
Image d'illustration générée par IA : l'étal d'un vendeur privé (cuentapropista) de La Vieille Havane, avec ses panneaux de prix en pesos écrits à la main, devant une façade coloniale pastel écaillée et une voiture américaine d'époque. Illustration générée par IA — Status

LA HAVANE — Acculé par la pire crise qu'il ait connue depuis des décennies, le régime cubain vient de faire ce qu'il s'était toujours refusé à faire : confier au marché une part du sort de l'île. Réunie les 18 et 19 juin, l'Assemblée nationale du pouvoir populaire a approuvé un train de 176 mesures économiques qui légalisent les banques privées, les bureaux de change en devises et les grandes entreprises privées — la remise en cause la plus radicale du système de planification centralisée depuis la révolution de 1959.

Présenté par le Premier ministre Manuel Marrero Cruz, le paquet démantèle plusieurs piliers que La Havane défendait depuis plus de six décennies. Devant les députés, le président Miguel Díaz-Canel a jugé ces changements « urgents » et impossibles à reporter, tout en insistant sur leur caractère « économique et non politique » : une décision souveraine, a-t-il martelé, et non une concession à Washington. Il a cité en modèles la Chine et le Vietnam, États à parti unique dotés d'économies de marché, selon Reuters, avant de refermer son discours sur le mot d'ordre révolutionnaire : « Le socialisme ou la mort ! »

Ce que change concrètement le paquet

Le pouvoir présente ces mesures comme une ouverture maîtrisée, non comme un saut dans le capitalisme. Leur portée n'en reste pas moins inédite. Parmi les dispositions rapportées par l'Associated Press, l'Agence France-Presse, Euronews et Al Jazeera :

  • Banques privées, institutions financières non bancaires et bureaux de change privés seront autorisés pour la première fois dans un secteur jusqu'ici monopolisé par l'État ; particuliers et entreprises pourront ouvrir des comptes en devises.
  • Les investisseurs étrangers ne seront plus tenus de constituer des coentreprises avec l'État, et Cubains comme étrangers pourront acquérir des participations au capital d'entreprises publiques.
  • Les entreprises d'État pourront se transformer en sociétés commerciales par actions, et les grandes entreprises privées — jusqu'ici plafonnées — seront autorisées.
  • Les firmes privées pourront employer plus de 100 salariés, les entrepreneurs détenir plusieurs entreprises, et les Cubains de l'étranger investir dans l'île.
  • Promotion immobilière privée, chaînes de restauration rapide et opérations d'import-export sans intermédiation de l'État sont également ouvertes.

Marrero a prévenu que la mise en œuvre serait graduelle, et le gouvernement a reconnu que la portée des mesures resterait limitée tant que les États-Unis n'auront pas levé leur embargo : les investisseurs étrangers qui traitent avec Cuba s'exposent toujours à des sanctions dans le système financier américain.

Une monnaie en chute libre

Cette réforme s'ajoute à un bouleversement antérieur, tout aussi lourd : la manière dont Cuba fixe le prix de sa monnaie. Le 18 décembre 2025, la Banque centrale a instauré un marché des changes à trois segments — un taux fixe de 24 pesos pour un dollar réservé aux transactions essentielles, un deuxième palier à 120, et un troisième taux « flottant » arrêté chaque jour selon l'offre et la demande, censé ramener exportateurs et devises dans les circuits officiels.

La glissade ne s'est pas arrêtée pour autant. À la mi-juin 2026, le dollar au marché informel atteignait environ 695 pesos — contre quelque 585 au début du mois — et l'euro près de 800, tandis que le taux flottant officiel restait voisin de 565, d'après l'observatoire indépendant elTOQUE cité par Havana Times. En 2020, un dollar s'échangeait dans la rue autour de 42 pesos : la monnaie a depuis perdu plus de 90 % de sa valeur informelle, laminant salaires et pensions.

La Banque centrale défend son approche prudente et échelonnée pour démêler l'écheveau des taux de change cubains.

Une unification immédiate du taux de change, sans période de transition, pourrait provoquer une forte dévaluation, avec des effets inflationnistes supérieurs à ceux d'aujourd'hui et une nouvelle perte de pouvoir d'achat de la monnaie nationale. — Juana Lilia Delgado Portal, présidente de la Banque centrale de Cuba

Pourquoi La Havane cède maintenant

Cette ouverture naît du désespoir. Cuba traverse sa pire crise depuis des décennies, ponctuée de coupures d'électricité qui dépassent couramment vingt heures et parfois trente. L'effondrement énergétique se répercute sur tout l'appareil productif, des sucreries aux boulangeries.

Le carburant est le déclencheur immédiat. L'administration Trump a durci l'embargo américain vieux de plusieurs décennies et impose, depuis janvier 2026, un blocus pétrolier après la chute de Nicolás Maduro au Venezuela, principal pourvoyeur d'hydrocarbures de l'île. Selon l'AFP, un seul pétrolier russe avait accosté depuis le début de l'année. Cuba a besoin d'environ 100 000 barils de pétrole par jour mais n'en produit qu'environ 40 000, d'après l'Americas Society/Council of the Americas. Les pénuries de nourriture, de médicaments et d'eau potable se sont aggravées, et quelque 2,7 millions de Cubains ont émigré depuis 2020.

Le pari peut-il réussir ?

Les économistes voient dans ce paquet un véritable recul idéologique — mais préviennent que les bénéfices pourraient rester modestes tant que les sanctions et la pénurie d'énergie perdureront. L'économiste cubain Daniel Torralbas, installé à Londres, qualifie ces réformes des « plus profondes » depuis 1959. D'autres y lisent moins un signe de confiance qu'un aveu de faiblesse. « Ils n'ont jamais autant eu le dos au mur », résume auprès de l'AFP Michael Bustamante, titulaire de la chaire d'études cubaines de l'université de Miami.

Les chiffres disent l'ampleur de l'enjeu. Le Centre d'étude de l'économie cubaine, officiel, estime que le produit intérieur a reculé d'environ 5 % en 2025, soit près de 15 % depuis 2020. Pour 2026, la Cepal (ONU) anticipe une contraction d'environ 6,5 %, le FMI et l'Economist Intelligence Unit autour de 7,2 % — quand le plan gouvernemental tablait, lui, sur une croissance de 1 %. L'économiste Pedro Monreal a prévenu que la baisse pourrait atteindre au moins 15 %. La production de sucre, jadis colonne vertébrale du pays, est tombée sous 200 000 tonnes en 2025, son plus bas niveau depuis plus de deux siècles.

Reste à savoir si les dirigeants cubains parviendront à appliquer le modèle asiatique qu'ils invoquent — le marché sans le pluralisme politique. Tout dépendra de leur exécution intérieure et de forces qui leur échappent à l'étranger. Pour l'heure, le détricotage de l'une des dernières économies dirigées de la planète ne ressemble pas à une réforme triomphante, mais à un combat pour la survie.

Questions fréquentes

En quoi consistent les 176 mesures approuvées par Cuba ?
Elles autorisent notamment les banques privées et bureaux de change, lèvent l'obligation de coentreprise avec l'État pour les investisseurs étrangers, permettent les grandes entreprises privées, l'emploi de plus de 100 salariés, la détention de plusieurs entreprises, l'investissement de la diaspora et l'import-export sans intermédiation de l'État.
Pourquoi le régime cubain réforme-t-il maintenant ?
Cuba traverse sa pire crise depuis des décennies : coupures d'électricité dépassant vingt heures, blocus pétrolier américain depuis janvier 2026, pénuries de nourriture, de carburant, d'eau et de médicaments, et une économie en recul d'environ 5 % en 2025.
Où en est le peso cubain ?
À la mi-juin 2026, le dollar atteignait environ 695 pesos au marché informel (contre quelque 585 début juin) et l'euro près de 800, alors qu'il valait environ 42 pesos en 2020 — une perte de plus de 90 % de sa valeur informelle en six ans.
Ces réformes vont-elles relancer l'économie ?
Les analystes y voient le recul idéologique le plus marqué depuis 1959, mais avertissent que l'effet restera limité tant que l'embargo américain dissuadera les investisseurs étrangers et que la crise énergétique persistera.
Sources(12)
  1. 1Cuba passes sweeping free-market reforms in biggest economic shift since revolutionPBS NewsHour (Associated Press) · pbs.org
  2. 2Cuba approves unprecedented free-market reforms in effort to stave off economic collapseCBS News (AFP) · cbsnews.com
  3. 3Cuba adopts historic package of free-market reformsAsharq Al-Awsat (AFP) · english.aawsat.com
  4. 4Cuba adopts historic package of free-market reformsYahoo News (AFP, Clare Byrne) · yahoo.com
  5. 5Cuba's Communist Party approves opening economy in unprecedented moveAl Jazeera · aljazeera.com
  6. 6Cuba approves economic reforms to expand private investmentEuronews · euronews.com
  7. 7Cuban lawmakers approve sweeping reforms to privatize vast swath of economyCBC News · cbc.ca
  8. 8The foreign exchange market in Cuba is undergoing transformationGranma (official) · en.granma.cu
  9. 9Seven Charts on Cuba's Economic WoesAmericas Society/Council of the Americas (AS/COA) · as-coa.org
  10. 10Cuba's economy fell by 5% in 2025, according to an official research centerCiberCuba (citing CEEC) · en.cibercuba.com
  11. 11Pedro Monreal warns of a potential decline in Cuba's GDP of at least 15% in 2026CiberCuba · en.cibercuba.com
  12. 12Cuba Has a New US Dollar-Peso Exchange RateHavana Times · havanatimes.org

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