Conseil des affaires étrangères
À Luxembourg, l'Europe se déchire sur Ben-Gvir et Bettel hausse le ton
Sur ses propres terres, le chef de la diplomatie luxembourgeoise dénonce une Union incapable de sanctionner le ministre israélien d'extrême droite Itamar Ben-Gvir.
Par Camille Reuter · · 5 min de lecture

Il aura suffi d'une après-midi pour que la fracture européenne s'expose au grand jour, à quelques pas du siège où elle prétend se résorber. Le 15 juin, les ministres des Affaires étrangères des Vingt-Sept se sont retrouvés à Luxembourg et, pour la deuxième fois en un mois, sont repartis sans accord sur les sanctions visant l'un des personnages les plus inflammables du gouvernement israélien. Le blocage autour d'Itamar Ben-Gvir, ministre de la Sécurité nationale, a offert au chef de la diplomatie du pays hôte, Xavier Bettel, une tribune pour dire tout haut son exaspération.
Vice-Premier ministre et ministre des Affaires étrangères et du Commerce extérieur, M. Bettel s'est imposé ces derniers mois comme l'une des voix les plus tranchantes contre ce qu'il décrit comme l'immobilisme européen au Proche-Orient. Sa cible : les capitales les plus prudentes du continent, et une mécanique de décision qui autorise un seul gouvernement à neutraliser l'action commune.
Un blocage sur ses propres terres
Les sanctions relevant de la politique étrangère et de sécurité commune exigent l'unanimité des Vingt-Sept. Ce seuil a, à plusieurs reprises, fait échouer les tentatives de viser des responsables israéliens en raison de la conduite de la guerre à Gaza. Le 15 juin, la Haute Représentante de l'Union pour les affaires étrangères, Kaja Kallas, a confirmé l'absence de percée.
De nombreux États membres ont également proposé de sanctionner le ministre Ben Gvir, mais aucun consensus n'a été atteint aujourd'hui sur ce point.
L'impasse faisait suite à une réunion informelle des ministres fin mai, au cours de laquelle la question avait été renvoyée précisément parce que, selon Mme Kallas, ce format « n'est pas une enceinte où nous prenons des décisions ». Lorsque le Conseil des affaires étrangères s'est formellement réuni à Luxembourg, l'arithmétique n'avait pas bougé. Les comptes rendus des discussions de mai citaient l'Allemagne, l'Autriche, la Bulgarie et la République tchèque parmi les gouvernements rétifs à toute inscription sur la liste.
Plutôt que d'abandonner le dossier, Mme Kallas a annoncé qu'elle demanderait à la Commission européenne de préparer, avant le prochain Conseil, « une liste d'options de possibles mesures commerciales, y compris des mesures visant à empêcher l'importation de biens provenant de colonies illégales ». Un signal : la pression pourrait glisser des individus vers les échanges.
La colère assumée du Luxembourgeois
Pour M. Bettel, l'enjeu relève du principe. Il a ouvertement récusé l'argument, avancé par certains États membres, selon lequel leur histoire avec Israël brideraient leur liberté de le critiquer aujourd'hui.
L'Allemagne et l'Autriche disent avoir une dette éternelle envers Israël, mais cela ne peut servir à excuser ce qui se passe aujourd'hui.
Le déclencheur immédiat de l'offensive avait été une vidéo publiée par M. Ben-Gvir lui-même, montrant des militants d'une flottille humanitaire en route vers Gaza, ligotés et contraints de s'agenouiller après l'interception de leurs navires par les forces israéliennes. Les images ont suscité l'indignation à travers l'Europe : l'Espagne et la France ont interdit au ministre l'accès à leur territoire, et la justice italienne a ouvert une enquête.
M. Bettel a estimé que l'épisode trahissait « un profond manque de respect, de dignité et d'humanité chez des membres du gouvernement », et s'est demandé combien de temps encore l'Europe continuerait de tolérer ce type de comportement de la part de responsables politiques. Ces propos rangent le Luxembourg dans le camp des États — aux côtés de l'Espagne, de l'Irlande et d'autres — qui réclament des conséquences, face à un bloc de capitales réticentes à affronter Israël de front.
Pourquoi un petit pays fondateur pousse le plus fort
La posture luxembourgeoise n'a rien de nouveau. Membre fondateur du projet européen, le Grand-Duché use depuis longtemps de son poids diplomatique pour porter des positions que les grands États préfèrent éviter. En septembre 2025, le Premier ministre Luc Frieden, accompagné de M. Bettel, annonçait à une conférence des Nations unies à New York que le Luxembourg reconnaîtrait formellement l'État de Palestine, en coordination avec la France, la Belgique, Malte et l'Andorre lors de l'Assemblée générale.
Cette reconnaissance a inscrit le Luxembourg parmi les plus de 150 pays qui reconnaissent l'État palestinien, et a souligné une diplomatie devenue nettement plus offensive à mesure que s'alourdissait le bilan humanitaire à Gaza.
Le blocage sur Ben-Gvir n'est que la dernière illustration des divisions européennes. En mai, l'Union était parvenue à l'unanimité pour sanctionner des dirigeants du Hamas et des figures du mouvement des colons israéliens, sans pour autant s'accorder sur l'interdiction des produits issus des colonies ni sur la suspension de l'accord d'association UE-Israël. La révision de la clause relative aux droits humains de cet accord, lancée en 2025, avait pourtant relevé des indices de manquements d'Israël à ses obligations à Gaza — sans que les États membres n'en tirent de conséquences.
Le schéma révèle un problème autant structurel que politique :
- L'unanimité requise pour les sanctions confère à chaque capitale un véritable droit de veto.
- Les sensibilités historiques de Berlin et de Vienne nourrissent leur réticence à viser des ministres israéliens.
- Les leviers commerciaux, gérés autrement que les sanctions, apparaissent désormais comme une voie de pression alternative.
Et maintenant ?
L'inscription individuelle écartée, l'attention se porte sur le menu d'options commerciales promis par la Commission et sur la question, toujours pendante, de l'accord d'association. Reste à savoir si l'Union saura convertir des constats documentés en mesures collectives ; la règle de l'unanimité continuera d'éprouver sa détermination.
Pour le Luxembourg, le calcul est plus limpide. Petit État dépourvu de puissance militaire, il a choisi de dépenser bruyamment son capital diplomatique : reconnaître la Palestine, exiger des comptes, et nommer les raisons pour lesquelles il croit ses partenaires en retrait. Le réquisitoire de M. Bettel, prononcé sur le sol luxembourgeois, visait autant les rouages de l'Union que le Proche-Orient lui-même.
Questions fréquentes
- Pourquoi l'UE n'a-t-elle pas pu sanctionner Itamar Ben-Gvir ?
- Les sanctions relevant de la politique étrangère et de sécurité commune exigent l'unanimité des Vingt-Sept. Aucun consensus n'a été atteint le 15 juin 2026, plusieurs États dont l'Allemagne et l'Autriche s'opposant à l'inscription du ministre sur la liste.
- Qu'a déclaré exactement Xavier Bettel ?
- Le vice-Premier ministre luxembourgeois a affirmé : « L'Allemagne et l'Autriche disent avoir une dette éternelle envers Israël, mais cela ne peut servir à excuser ce qui se passe aujourd'hui. » Il a aussi dénoncé « un profond manque de respect, de dignité et d'humanité chez des membres du gouvernement ».
- Qu'est-ce qui a déclenché cette poussée pour des sanctions ?
- Une vidéo publiée par Ben-Gvir montrant des militants d'une flottille humanitaire vers Gaza ligotés et agenouillés après l'interception israélienne. L'Espagne et la France lui ont interdit l'accès à leur territoire, et la justice italienne a ouvert une enquête.
- Quelle est la position du Luxembourg sur la Palestine ?
- Le Luxembourg a formellement reconnu l'État de Palestine le 22 septembre 2025 lors d'une conférence de l'ONU à New York, en coordination avec la France, la Belgique, Malte et l'Andorre.
Sources(10)
- 1Israel: EU discusses sanctions against Ben Gvir but postpones decision until 15 JuneEunews · eunews.it
- 2EU under pressure to impose sanctions on Israel's Ben-Gvir after 'unacceptable' flotilla tauntsThe National · thenationalnews.com
- 3EU fails to reach agreement on sanctioning Israel's Ben-Gvir despite member state pressureEuronews · euronews.com
- 4EU fails to agree on sanctions for far-right Israeli minister Ben-GvirAl Jazeera · aljazeera.com
- 5EU foreign ministers fail to agree sanctions against Israel over GazaIrish Examiner · irishexaminer.com
- 6EU diplomats agree to sanction Hamas leaders and Israeli settlersNPR · npr.org
- 7Luxembourg formally recognises the State of PalestineLuxembourg Government (Ministry of Foreign and European Affairs) · mae.gouvernement.lu
- 8Luxembourg says it will recognize Palestinian state at UN summit next weekThe Times of Israel · timesofisrael.com
- 9Review of the EU-Israel Association AgreementEuropean Parliament (EPRS) · europarl.europa.eu
- 10Xavier BettelWikipedia · en.wikipedia.org
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