Non-prolifération
Sites nucléaires bombardés : Téhéran maintient sa porte close aux inspecteurs
L'Iran refuse de rouvrir Fordow, Natanz et Ispahan, frappés il y a un an, aux yeux de l'AIEA, alors même que Washington et Téhéran s'entendent sur une feuille de route de 60 jours.
Par Camille Reuter · · 6 min de lecture

L'Iran a fait savoir à l'agence nucléaire des Nations unies qu'il n'autoriserait pas le retour des inspecteurs sur les trois installations bombardées il y a un an. Le bras de fer sur la vérification se durcit donc à l'instant même où Téhéran et Washington font avancer une feuille de route de 60 jours censée déboucher sur un accord nucléaire définitif.
Le 23 juin, le ministère iranien des Affaires étrangères a indiqué qu'aucune inspection des sites endommagés n'était programmée et qu'aucune rencontre n'avait eu lieu en marge des pourparlers de Suisse entre des responsables iraniens et Rafael Grossi, directeur général de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA). Téhéran a martelé qu'il n'existait « aucun protocole » permettant d'inspecter des installations visées par des frappes militaires. L'Iran assure continuer d'honorer ses obligations au titre du Traité sur la non-prolifération (TNP) et de son accord de garanties ; mais ces engagements, a-t-il précisé, ne couvrent plus les usines détruites de Fordow, Natanz et Ispahan.
La position n'a rien d'inédit. Son calendrier, en revanche, exacerbe une contradiction au cœur de la diplomatie en cours : les négociateurs s'efforcent de régler le sort de la matière nucléaire la plus sensible d'Iran, alors que l'agence chargée de la contrôler est tenue à l'écart des lieux mêmes où cette matière est censée se trouver.
Un an sans regard sur le stock
Le blocage remonte à juin 2025. Au cours d'une guerre de douze jours avec Israël, les États-Unis ont frappé le 22 juin Fordow, Natanz et Ispahan à l'aide de munitions anti-bunker. En quelques jours, le Parlement iranien a voté par 221 voix contre zéro la suspension de la coopération avec l'AIEA, et le président Massoud Pezeshkian a promulgué le texte le 2 juillet 2025. Désormais, aucun inspecteur ne peut se rendre sur un site nucléaire sans l'aval du Conseil suprême de sécurité nationale.
Les inspecteurs sont depuis revenus sur les installations épargnées — la centrale de Bouchehr faisant figure d'exception majeure —, mais les sites endommagés demeurent interdits d'accès. Grossi a qualifié cette reprise partielle d'importante, tout en la jugeant insuffisante.
Nous ne sommes autorisés à accéder qu'aux sites qui n'ont pas été touchés.
Interrogé en décembre par l'agence russe RIA Novosti, le directeur général a souligné que Fordow, Natanz et Ispahan — précisément ceux où les inspecteurs ne peuvent entrer — « contiennent encore d'importantes quantités de matière et d'équipements nucléaires ». L'angle mort est lourd de conséquences. À la mi-juin 2025, l'Iran avait accumulé environ 440 kilogrammes d'uranium enrichi à 60 % d'U-235, dont quelque 432 kilogrammes avaient été vérifiés avant la restriction d'accès, selon les analystes de l'Institute for Science and International Security. Or l'accord de garanties prévoit un contrôle de ce stock fortement enrichi environ tous les 30 jours ; il échappe désormais en grande partie à toute vérification depuis un an. L'Iran reste le seul État non doté de l'arme nucléaire à avoir produit et stocké de l'uranium enrichi à 60 %, soit un saut technique réduit avant le seuil militaire.
La diplomatie avance, le contrôle piétine
Le gel de la vérification prend le contre-pied exact de la trajectoire des négociations. Un protocole d'accord conclu fin mai a prolongé de 60 jours un cessez-le-feu fragile. À l'issue d'un premier cycle de pourparlers de haut niveau achevé le 21 juin en Suisse, les médiateurs ont annoncé que les deux camps s'étaient entendus sur une « feuille de route » vers un accord final dans un délai de 60 jours, ainsi que sur une ligne de communication destinée à « éviter les incidents » dans le détroit d'Ormuz.
La délégation américaine est conduite par le vice-président JD Vance, épaulé par l'émissaire Steve Witkoff, tandis que la partie iranienne est menée par le ministre des Affaires étrangères Abbas Araghchi ; le Pakistan et le Qatar assurent la médiation. Les négociateurs ont mis sur pied des groupes de travail sur le contrôle, les sanctions et le dossier nucléaire. Le premier point nucléaire à l'ordre du jour, indique-t-on, porte sur le programme d'enrichissement et sur l'élimination du stock fortement enrichi.
C'est là que le bât blesse. La feuille de route envisage de retirer ou de diluer une matière que l'AIEA ne peut, à ce jour, ni localiser, ni dénombrer, ni même confirmer qu'elle se trouve là où l'Iran l'a déclarée pour la dernière fois. Sans inspecteurs sur les sites endommagés, tout accord d'élimination reposerait sur la parole de Téhéran plutôt que sur une vérification indépendante — exactement ce que l'architecture de non-prolifération a été bâtie pour proscrire.
L'Europe insiste, ses leviers s'amenuisent
Pour les signataires européens de l'accord de 2015 — la France, l'Allemagne et le Royaume-Uni, l'« E3 » —, ce trou noir est une préoccupation aiguë. Le 10 juin, le Conseil des gouverneurs de l'AIEA a adopté une résolution, rédigée par les États-Unis et présentée par l'E3, exhortant l'Iran à reprendre sans délai sa coopération. Le texte a été adopté par 19 voix contre 3, avec 11 abstentions ; la Russie, la Chine et le Burkina Faso ont voté contre.
Dans une déclaration commune au Conseil, les quatre gouvernements ont affirmé que l'Iran avait refusé l'accès à ses installations les plus sensibles « pendant un an » et que l'agence « ne peut pas tirer de conclusion de garanties pour 2025 » au sujet de la matière précédemment déclarée.
« Nous exhortons l'Iran à revenir immédiatement au plein respect de ses obligations juridiquement contraignantes découlant de son accord de garanties au titre du TNP et des résolutions pertinentes du Conseil de sécurité de l'ONU. »
Téhéran n'a pas bougé. Le chef de l'Organisation iranienne de l'énergie atomique, Mohammad Eslami, soutient que l'AIEA doit d'abord définir les règles applicables à l'inspection d'installations bombardées — soit demander à l'agence de codifier une procédure pour des sites attaqués alors qu'ils étaient placés sous garanties. « Si des procédures sont établies pour la situation d'après-guerre, l'agence devrait les annoncer », a-t-il déclaré en décembre, ajoutant que l'Iran ne se plierait à aucune « pression politique et psychologique ».
L'enjeu déborde largement le Golfe. L'Europe, à portée de toute escalade régionale élargie, a lié sa propre sécurité au principe d'un contrôle indépendant du programme iranien. L'E3 conserve la faculté d'activer le « snapback », le rétablissement automatique des sanctions, mais y recourir risquerait de faire s'effondrer les pourparlers qu'il cherche précisément à protéger — l'impasse qui rend ses leviers si ténus.
Pour l'heure, diplomatie et vérification cheminent en sens inverse. À Genève, des négociateurs esquissent la voie d'un désarmement portant sur un stock que les inspecteurs de la planète ne voient plus. Le retour de l'agence à Fordow, Natanz et Ispahan pourrait bien être la charnière dont dépend toute la désescalade.
Questions fréquentes
- Pourquoi l'Iran refuse-t-il l'accès aux sites bombardés ?
- Téhéran affirme qu'il n'existe « aucun protocole » pour inspecter des installations visées par des frappes militaires et demande que l'AIEA définisse au préalable des règles pour la situation d'après-guerre. Une loi promulguée le 2 juillet 2025 subordonne toute visite à l'aval du Conseil suprême de sécurité nationale.
- Quels sites restent inaccessibles ?
- Fordow, Natanz et Ispahan, bombardés par les États-Unis le 22 juin 2025. Les inspecteurs sont revenus sur les installations épargnées, dont la centrale de Bouchehr, mais ces trois sites demeurent interdits d'accès.
- Quel est le risque autour du stock d'uranium enrichi ?
- L'Iran avait accumulé environ 440 kg d'uranium enrichi à 60 % à la mi-juin 2025. L'AIEA ne peut plus en confirmer la quantité ni la localisation, alors que la feuille de route prévoit précisément d'éliminer ce stock — un accord qui reposerait sur la seule parole de Téhéran.
- Que peut faire l'Europe ?
- La France, l'Allemagne et le Royaume-Uni (l'E3) ont porté la résolution du 10 juin et conservent l'option du « snapback », le rétablissement des sanctions. Mais l'activer risquerait de faire échouer les négociations qu'ils cherchent à préserver.
Sources(14)
- 1Iran says IAEA inspections of damaged nuclear sites are not planned (liveblog, 23 June 2026)The Times of Israel · timesofisrael.com
- 2Iran rejects inspections of bombed nuclear sites without IAEA frameworkAl Jazeera · aljazeera.com
- 3Iran refuses inspection of nuclear sites until IAEA provides new guidelines after bombingCNN · cnn.com
- 4Nuclear watchdog yet to regain access to key Iranian sites, Grossi saysIran International · iranintl.com
- 5Iran president signs law suspending cooperation with IAEAAl Jazeera · aljazeera.com
- 6Iran's president approves law suspending cooperation with UN nuclear watchdogCNN · cnn.com
- 7NPT Safeguards Agreement with Iran: Quad statement to the IAEA Board of Governors, June 2026GOV.UK (FCDO) · gov.uk
- 8NPT Safeguards Agreement with Iran: Resolution to the IAEA Board of Governors, June 2026GOV.UK (FCDO) · gov.uk
- 9UN nuclear watchdog board demands urgent Iran cooperation and access to nuclear sitesThe Washington Post · washingtonpost.com
- 10The U.S. and Iran agree to a 'road map' for a final deal, mediators sayNPR · npr.org
- 11U.S., Iran agree on roadmap for final deal and plan to end military operations in LebanonCNBC · cnbc.com
- 12US-Iran 60-day proposal: What we knowAl Jazeera · aljazeera.com
- 13Analysis of IAEA Iran Verification and Monitoring and NPT Safeguards Reports — June 2026Institute for Science and International Security (ISIS) · isis-online.org
- 142025–2026 Iran–United States negotiationsWikipedia · en.wikipedia.org
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