Souveraineté alimentaire
Protéines animales : l'Europe veut rompre avec le soja importé, le Luxembourg en première ligne
Le commissaire Christophe Hansen érige la future stratégie protéique de l'UE en question d'autonomie stratégique. Un pari aux enjeux lourds pour la petite agriculture herbagère du Grand-Duché.

Chaque année, des dizaines de millions de tonnes de soja traversent l'Atlantique pour engraisser le bétail européen. Cette dépendance, Christophe Hansen veut la desserrer. Le commissaire européen à l'Agriculture et à l'Alimentation, fils d'agriculteur du nord du Luxembourg, prépare une stratégie protéique que la Commission présentera en 2026. Et il la place d'emblée sous un mot d'ordre inattendu : non pas l'écologie, mais l'autonomie stratégique.
Bruxelles a fait savoir que ce plan, attendu en 2026 et adossé à une stratégie distincte sur l'élevage à long terme, visera à réduire le recours aux protéines végétales importées, à diversifier les sources d'approvisionnement et à renforcer la production sur le sol européen. C'est en avril, lors d'une rencontre consacrée aux légumineuses au Parlement européen, que le commissaire a confirmé le calendrier, jugeant le système protéique de l'Union « structurellement très déséquilibré ».
Un cheptel nourri à crédit
Les chiffres donnent la mesure du problème. L'Europe ne produit qu'une fraction du soja qu'elle consomme : son taux d'auto-approvisionnement est estimé à environ 8 %, et près de 90 % des fèves de soja sont importées, principalement des États-Unis et du Brésil, et destinées en très grande majorité à l'alimentation animale. En 2020, les importations européennes de soja ont avoisiné 34 millions de tonnes. Le tourteau de soja a fourni quelque 29 % des protéines brutes utilisées pour l'alimentation du bétail en 2019-2020, tandis que la production intérieure n'en couvre qu'environ 3 %.
Ce déficit structurel préoccupe les responsables politiques de longue date. En octobre 2023, le Parlement européen a adopté une résolution pressant la Commission de présenter une stratégie protéique ambitieuse. Christophe Hansen, lui, déplace le débat sur le terrain géopolitique : s'en remettre à une poignée de fournisseurs lointains devient un risque dès lors que le commerce et la sécurité vacillent.
La diversification des protéines est cruciale pour la résilience et l'autonomie stratégique de l'UE.
« Ces dépendances créent une vulnérabilité évidente dans le contexte des incertitudes géopolitiques que nous traversons », a déclaré le commissaire. Il a laissé entendre que la future politique agricole commune (PAC), pour la période postérieure à 2027, offrirait un soutien au revenu renforcé pour la production de protéines végétales, avec un accent sur les légumineuses, la gestion des prairies et l'innovation.
Des intentions, peu de chiffres
Si les objectifs sont clairs, leurs contours précis le sont moins. Christophe Hansen décrit une démarche « holistique », embrassant l'ensemble du système alimentaire, que la Commission articule autour de trois axes :
- stimuler la production intérieure pour relever le taux d'auto-approvisionnement ;
- diversifier l'origine des protéines importées afin de répartir le risque ;
- consolider la sécurité alimentaire à l'échelle de l'Union.
Cela ne satisfait pas tout le monde. Au Parlement européen, des élus saluent l'engagement mais réclament des objectifs fermes, un calendrier net et une stratégie qui prenne au sérieux les aliments végétaux destinés à la consommation humaine, plutôt que de réduire les protéines au seul fourrage. Une stratégie qui ferait l'impasse sur l'alimentation végétale, avertit l'un d'eux, serait une occasion manquée. Le commissaire, de son côté, se garde bien d'inviter les Européens à manger moins de viande, tout en martelant que l'Union doit produire davantage de ses propres protéines.
Un test grandeur nature pour le Grand-Duché
Pour le pays d'origine du commissaire, le débat n'a rien d'abstrait. L'agriculture luxembourgeoise est de petite taille et tournée vers l'herbe : le STATEC recense quelque 2 600 exploitations sur environ 132 500 hectares, dont les prairies (42,5 %) et les cultures fourragères (21,4 %) occupent largement plus de la moitié, devant les céréales (20,9 %). Plus de la moitié des exploitations actives se consacrent à l'élevage d'herbivores — le cheptel compte près de 187 000 bovins — et le maïs y est cultivé pour nourrir les bêtes. Autant dire un secteur exposé aux soubresauts du prix et de la disponibilité des protéines importées.
Le Luxembourg a plaidé tôt pour l'indépendance protéique européenne. Martine Hansen — ministre de l'Agriculture depuis 2023, et sans lien de parenté avec le commissaire — a interpellé ses homologues bien avant que la Commission ne s'engage, réclamant des aides couplées au titre de la PAC, un soutien accru à l'investissement dans les cultures protéagineuses et oléagineuses, ainsi qu'une étude européenne pour quantifier le potentiel réel de production.
Nous devons accroître la production européenne de protéines végétales, qu'elles proviennent de cultures protéagineuses et oléagineuses ou des prairies.
La ministre lie aussi l'avenir du secteur au renouvellement des générations. Dans un entretien accordé en 2025, elle a averti que le cadre budgétaire de l'UE pour 2028-2034 risquait de pénaliser les jeunes agriculteurs, estimant qu'environ 400 des quelque 1 700 exploitants actifs du pays pourraient être touchés — nombre d'entre eux étant précisément des jeunes cherchant à reprendre une ferme familiale. Sans jeunes agriculteurs, soutient-elle, point de souveraineté alimentaire.
C'est là toute la tension que la stratégie de la Commission devra trancher : entre l'ambition de produire davantage de protéines sur le continent et l'arithmétique qui, depuis longtemps, rend le soja importé moins cher que la légumineuse cultivée chez soi. Pour un commissaire qui a grandi en marge d'une famille paysanne du nord du Luxembourg, l'épreuve sera de transformer un plan continental en quelque chose sur quoi un petit producteur de la vallée de la Moselle ou de l'Oesling puisse réellement compter.
La crédibilité du dispositif, s'accordent à dire analystes et organisations agricoles, tiendra à des détails que la Commission n'a pas encore publiés : objectifs contraignants, financements dédiés, échéancier. D'ici là, le discours de Christophe Hansen demeure une déclaration d'intention — celle d'une Europe dont le prochain pari sur la sécurité alimentaire passera par ses propres champs.
Questions fréquentes
- Que contiendra la stratégie protéique de l'UE et quand sera-t-elle présentée ?
- Attendue en 2026 et adossée à une stratégie distincte sur l'élevage à long terme, elle vise à réduire le recours aux protéines végétales importées, à diversifier les sources d'approvisionnement et à renforcer la production européenne, dans une approche dite « holistique ».
- Pourquoi l'UE est-elle dépendante des protéines importées ?
- Son taux d'auto-approvisionnement en soja avoisine 8 % et près de 90 % des fèves sont importées, surtout des États-Unis et du Brésil. En 2020, les importations ont atteint environ 34 millions de tonnes, principalement pour l'alimentation animale.
- Christophe Hansen et Martine Hansen sont-ils parents ?
- Non. Christophe Hansen est le commissaire européen à l'Agriculture et à l'Alimentation, tandis que Martine Hansen est la ministre luxembourgeoise de l'Agriculture. Les deux responsables, qui portent le même nom, n'ont aucun lien de parenté.
- Quels sont les enjeux pour le Luxembourg ?
- Le pays compte environ 2 600 exploitations sur près de 132 500 hectares, majoritairement en prairies et cultures fourragères, avec plus de la moitié des fermes spécialisées dans l'élevage d'herbivores. Ce profil l'expose fortement aux variations de prix et de disponibilité des protéines importées.
Sources
- EU protein plan due in June, Hansen says it will reduce dependencies · ANSA
- EU Commits to Protein Diversification Strategy, But MEPs Want 'More Concrete Steps' · Green Queen
- Incoming EU Ag Chief Toes the Line Between Livestock & Plant-Based Proteins · Green Queen
- Christophe Hansen — European Commissioner for Agriculture and Food · European Commission
- Luxembourg Agriculture Minister Stresses Importance of Plant & Animal Protein Production in EU · Chronicle.lu
- Martine Hansen : «Sans jeunes agriculteurs, pas de souveraineté alimentaire» · Le Quotidien
- Minus 82%: Europe Soya certified soybean meal (soy self-sufficiency factsheet) · Donau Soja
- European food sovereignty: what do the numbers say? · Agriculture Strategies
- EU protein strategy (briefing) · European Parliament (EPRS)
- Martine Hansen (biography) · Wikipedia
- Christophe Hansen (biography) · Wikipedia
- EU Livestock Strategy talks in EBAF · European Environmental Bureau
- Agriculture statistics (Luxembourg) · STATEC
Sujets Eu Agriculture, Christophe Hansen, Protein Strategy, Food Security, Strategic Autonomy, Luxembourg Farming, Common Agricultural Policy, Soy Imports

