Industrie de défense

Char Leclerc, canon Caesar : Paris et Berlin scellent leur pacte sur KNDS avant la Bourse

La France et l'Allemagne deviennent actionnaires à parts égales du fabricant franco-allemand de chars et d'artillerie, dénouant une querelle de gouvernance et ouvrant la voie à une double cotation à Francfort et Paris dès juillet.

Par Jonas Thill · · 5 min de lecture

Chars de combat neufs alignés sur la chaîne d'assemblage d'une usine moderne de véhicules blindés.
Image d'illustration générée par intelligence artificielle : l'intérieur d'un hall d'assemblage de véhicules blindés, avec des chars neufs alignés sur la chaîne de production. Illustration générée par IA — Status

C'est un mariage industriel franco-allemand qui menaçait de se fissurer faute d'entente sur les rôles de chacun. Lundi, la France et l'Allemagne ont annoncé avoir trouvé un accord sur la stratégie et la gouvernance futures de KNDS, le groupe né de l'union de l'ex-Nexter et du constructeur allemand Krauss-Maffei Wegmann. En réglant cette querelle de longue date, les deux États lèvent le dernier obstacle à l'une des introductions en Bourse les plus scrutées du secteur européen de la défense.

Dans des communiqués publiés le même jour, Paris et Berlin ont indiqué vouloir codétenir le fabricant des chars Leopard et Leclerc à travers des dispositifs conçus pour leur garantir des participations équivalentes, des droits de gouvernance identiques et un contrôle conjoint sur les questions de sécurité. L'Allemagne a précisé, de son côté, son intention d'acquérir 40 % du capital auprès de la famille Wegmann, propriétaire allemande qui cherchait depuis plusieurs années à céder ses parts.

Une participation rééquilibrée entre les deux États

Jusqu'ici, KNDS, créé en 2015 et installé à Amsterdam, était coupé en deux moitiés strictement égales : l'État français détient la moitié du capital via une société de portefeuille, la famille Wegmann l'autre. Le nouveau cadre rebat les cartes sans rompre la parité.

L'Allemagne deviendra actionnaire direct en rachetant 40 % à la famille Wegmann, la France ajustant sa position pour que les deux puissances se retrouvent à un niveau globalement comparable — ensemble, environ 80 % du capital. Selon des sources proches du dossier citées par l'agence Associated Press, Paris et Berlin envisagent ensuite de ramener chacun leur participation autour de 30 % dans un délai de deux à trois ans après la cotation, tout en conservant des droits de vote égaux quelle que soit la taille de leur bloc. De quoi laisser environ un cinquième des actions sur le marché.

L'opération d'acquisition allemande valorise KNDS entre 15 et 18 milliards d'euros, selon Reuters, l'AFP évoquant pour sa part une fourchette de 15 à 20 milliards. Les estimations avancées plus tôt par les banques chargées de l'opération, de l'ordre de 25 milliards d'euros, avaient été revues à la baisse à mesure que le conflit de gouvernance pesait sur les attentes.

L'accord, ont fait valoir les deux gouvernements, « reflète la détermination commune de la France et de l'Allemagne à renforcer les capacités industrielles et de défense de l'Europe, à soutenir leurs armées et à consolider durablement la souveraineté européenne ».

Pour Jean-Paul Alary, directeur général de KNDS, l'accord « confirme l'importance stratégique de KNDS pour la capacité de défense, la base industrielle et la souveraineté technologique de l'Europe ».

Un calendrier sous tension vers la double cotation

Le groupe prépare une double cotation à Francfort et à Paris, visée dès le mois de juillet — un échéancier que plusieurs médias qualifient de serré. Avant cela, la commission du budget du Bundestag devait se prononcer mercredi 24 juin sur l'acquisition de la participation par l'État allemand. Le ministère allemand de la Défense a souligné que ce vote était nécessaire pour permettre à l'entreprise d'entrer en Bourse durant l'été. Les autorisations réglementaires et l'accord de rachat définitif avec la famille Wegmann restaient, eux, en suspens.

L'idée de faire entrer l'État au capital comme actionnaire de référence avait été lancée en 2025 par le ministre allemand de la Défense, Boris Pistorius, qui y voyait un moyen de protéger les savoir-faire stratégiques et l'emploi. Le processus s'était ensuite enlisé dans des désaccords sur le prix et sur la délicate question de gouvernance : comment deux gouvernements peuvent-ils piloter ensemble un même champion sans que l'un prenne le pas sur l'autre ?

KNDS a réalisé un chiffre d'affaires de 4,4 milliards d'euros en 2025 et emploie plus de 11 000 personnes, selon Euronews. Son carnet de commandes aurait atteint quelque 33 milliards d'euros, contre 23,5 milliards auparavant, d'après des informations de presse non confirmées par les grandes agences. La demande pour ses matériels a bondi à mesure que les armées européennes reconstituent leurs stocks et soutiennent l'Ukraine, le système d'artillerie Caesar figurant parmi les équipements livrés à Kiev. Le groupe est par ailleurs au cœur du programme franco-allemand MGCS, censé livrer le char de combat européen de nouvelle génération.

Un test pour la consolidation de la défense européenne

L'opération intervient alors que l'Union européenne presse ses États membres de se réarmer et d'acheter davantage d'armements auprès de fournisseurs du continent. Les analystes répètent de longue date que l'industrie européenne de défense reste trop morcelée pour rivaliser avec ses concurrents américains et asiatiques, et que des champions transfrontaliers sont indispensables pour atteindre la taille critique.

Avec ses deux ancrages nationaux, KNDS fait figure de cas d'école : il s'agit de vérifier si deux gouvernements peuvent diriger conjointement un seul groupe industriel. Le cadre arrêté lundi est précisément présenté en ces termes.

  • L'Allemagne rachète 40 % du capital à la famille Wegmann, la France se maintenant à un niveau globalement équivalent.
  • Les deux États conservent des droits de vote égaux et prévoient de réduire leur participation vers 30 % sur deux à trois ans.
  • Double cotation à Francfort et Paris visée pour juillet, valorisant le groupe entre 15 et 18 milliards d'euros environ.
  • KNDS produit les chars Leopard 2 et Leclerc, le canon Caesar et le véhicule blindé Boxer.

Ce que cela change pour le Luxembourg

Cette introduction en Bourse se déroule sur fond d'envolée des dépenses militaires à l'échelle du continent. Au sommet de l'Otan à La Haye, en 2025, les alliés se sont engagés à consacrer 5 % de leur PIB à la défense d'ici 2035, dont 3,5 % aux besoins militaires fondamentaux — un bond considérable par rapport à l'ancien seuil de 2 %.

Le Luxembourg, l'un des plus petits membres de l'Alliance, s'est engagé à porter ses dépenses de défense à 2 % de son revenu national brut. Son budget devrait à peu près doubler, passant de 728 millions d'euros en 2024 à environ 1,461 milliard d'euros d'ici 2030, selon les chiffres rapportés par Paperjam ; 800 millions d'euros étaient déjà inscrits au budget au moment de cet état des lieux. La ministre de la Défense, Yuriko Backes, défend une logique de retombées : le Grand-Duché veut que ses dépenses génèrent des bénéfices économiques sur son territoire, et non simplement cocher une cible — un calcul d'autant plus stratégique que les fabricants européens de chars et d'artillerie se rassemblent en champions du type de celui que KNDS aspire à devenir.

Questions fréquentes

Qu'ont décidé exactement la France et l'Allemagne ?
Les deux États se sont entendus sur la stratégie et la gouvernance futures de KNDS et entendent le codétenir à parts égales, avec des droits de gouvernance et de vote identiques. L'Allemagne rachète 40 % du capital à la famille Wegmann, la France se maintenant à un niveau équivalent.
Quand l'introduction en Bourse est-elle prévue ?
Une double cotation à Francfort et à Paris est visée dès juillet 2026. La commission du budget du Bundestag devait se prononcer le 24 juin sur l'acquisition allemande, étape jugée nécessaire pour permettre l'entrée en Bourse durant l'été.
Quel est le lien avec le Luxembourg ?
L'opération s'inscrit dans une hausse continentale des dépenses de défense. Le Luxembourg s'est engagé à porter les siennes à 2 % de son revenu national brut, avec un budget appelé à doubler de 728 millions d'euros en 2024 à environ 1,461 milliard d'ici 2030, selon Paperjam.
Combien KNDS pèse-t-il aujourd'hui ?
Le groupe a réalisé 4,4 milliards d'euros de chiffre d'affaires en 2025 et emploie plus de 11 000 personnes, selon Euronews. L'opération le valorise entre 15 et 18 milliards d'euros d'après Reuters.
Sources(10)
  1. 1Defense giant KNDS moves closer to IPO after France-Germany stake dealCNBC · cnbc.com
  2. 2France, Germany reach deal on arms maker KNDS, paving way for IPOReuters (via Yahoo Finance) · finance.yahoo.com
  3. 3France, Germany reach deal on arms maker KNDS, paving way for IPOAFP (via Digital Journal) · digitaljournal.com
  4. 4France, Germany reach deal on arms maker KNDS, paving way for IPOAFP (via France24) · france24.com
  5. 5Germany to take 40% stake in Leopard tank maker KNDS alongside FranceEuronews · euronews.com
  6. 6France, Germany reach deal on arms maker KNDS, paving way for IPOCourthouse News Service · courthousenews.com
  7. 7Germany plans to take 40% in Leopard tank maker KNDS, joining France as stakeholderAssociated Press (via ABC News) · abcnews.com
  8. 8Defence expenditures and NATO's 5% commitmentNATO · nato.int
  9. 9Defence: Luxembourg does not want to spend for spending's sakePaperjam · en.paperjam.lu
  10. 10EU defence in numbersCouncil of the European Union · consilium.europa.eu

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