Réforme des retraites en Allemagne
Retraites : l'Allemagne s'apprête à faire cotiser plus et partir plus tard
Une commission mandatée par Berlin remet à Friedrich Merz un plan en 33 points pour rapprocher l'âge de départ de 70 ans et orienter de nouvelles cotisations vers un fonds boursier.
Par Jonas Thill · · 5 min de lecture

BERLIN — Travailler plus longtemps et cotiser davantage : c'est le double effort que l'Allemagne s'apprête à demander à ses actifs. Une commission mandatée par le gouvernement a remis ce mardi au chancelier Friedrich Merz un volumineux plan destiné à renflouer les comptes du plus grand régime de retraite d'Europe, à l'heure où une population active qui se contracte doit financer un nombre croissant de pensionnés.
Le rapport, articulé autour de 33 mesures et présenté à Berlin, propose d'arrimer l'âge légal de départ à l'espérance de vie pour le porter progressivement de 67 vers 70 ans au fil des décennies, de supprimer un dispositif de départ anticipé très prisé, d'élargir le cercle des cotisants et d'ajouter un nouveau pilier par capitalisation calqué sur le fonds public suédois. Friedrich Merz, qui dirige une coalition tendue entre son bloc conservateur CDU/CSU et les sociaux-démocrates, a pressé ses ministres d'adopter le paquet dans son intégralité.
« Tous les éléments de ce paquet de réformes doivent désormais être mis en œuvre rapidement », a déclaré M. Merz, qui a aussi prévenu que « l'échec n'est pas une option ».
Ce que la commission veut changer
Coprésidée par Frank-Jürgen Weise, ancien patron de l'Agence fédérale pour l'emploi, et par la juriste Constanze Janda, la commission a dressé un éventail de mesures censées stabiliser un système menacé par le vieillissement. Ses principales recommandations :
- Un âge de départ indexé sur l'espérance de vie. La loi actuelle relève déjà l'âge standard à 67 ans d'ici 2031 ; la commission propose ensuite de l'indexer sur la longévité, à raison d'environ six mois par décennie, pour atteindre près de 70 ans au début des années 2090.
- La fin de la « retraite à 63 ans ». Le départ anticipé sans décote, ouvert après 45 années de cotisation, serait supprimé par étapes, l'âge minimal passant d'abord de 63 à 64 ans.
- Un pilier d'investissement à la suédoise. Une nouvelle cotisation, fixée à 1 % du salaire brut (0,5 % salarié, 0,5 % employeur) et portée à 2 % à terme, alimenterait un fonds géré centralement, sur le modèle de l'AP7 suédois.
- Une assiette de cotisants élargie. Indépendants, députés fédéraux et régionaux, dirigeants de sociétés cotées seraient intégrés au régime légal ; l'exemption des « mini-jobs » serait abolie.
- Une préretraite resserrée. L'âge d'accès à la retraite partielle passerait de 55 à 58 ans.
Mme Janda a souligné que ces changements n'affecteraient l'âge de départ que « modérément », tandis que M. Weise a estimé que l'addition des piliers public, professionnel et privé devrait à terme garantir aux retraités « 70 % de leur dernier salaire net sur le long terme ». Le ministère du Travail, dirigé par la sociale-démocrate Bärbel Bas, doit traduire ces propositions en projet de loi, des votes parlementaires étant attendus plus tard en 2026.
La politique — et la facture
Le rapport s'ajoute à un paquet déjà controversé adopté par le Bundestag le 5 décembre 2025, qui garantit le niveau des pensions à 48 % du salaire moyen jusqu'en 2031 et étend la « Mütterrente » pour les mères de famille. Ce texte a aussi confirmé la hausse du taux de cotisation de 18,6 % à 18,8 % du salaire brut à partir de 2027 — une première marche sur une pente que les économistes voient grimper à mesure que la génération du baby-boom part à la retraite.
L'arithmétique est implacable : de moins en moins de cotisants doivent financer les pensions de plus en plus de retraités, et le chancelier juge que les engagements sociaux du pays ne sont plus tenables au regard de ce que l'économie peut supporter. Le vote de décembre l'a déjà éprouvé : le texte n'est passé que par 318 voix contre 224, après des concessions aux frondeurs de la Junge Union, l'aile jeune de la CDU/CSU, hostiles aux dizaines de milliards d'euros de coûts supplémentaires attendus à long terme (la projection de Mme Bas évoquait environ 120 milliards entre 2032 et 2040). Faire adopter le nouveau plan, autrement plus ambitieux, s'annonce comme un combat encore plus rude.
Un défi européen, un écho luxembourgeois
L'Allemagne est loin d'être seule. Le ratio de dépendance des personnes âgées dans l'Union — le nombre de 65 ans et plus rapporté aux actifs — est passé de 33,9 % en 2024 à 34,5 % au 1er janvier 2025, soit à peine plus de trois actifs pour une personne âgée, et Eurostat le projette vers 60 % à l'horizon 2100. La France, de son côté, a partiellement suspendu en 2026 son propre relèvement de l'âge à 64 ans — aucune hausse avant janvier 2028, à la demande de la CFDT —, preuve de l'inflammabilité politique du sujet.
Pour la Grande Région, l'enjeu est immédiat. L'Allemagne est le plus grand voisin et partenaire commercial du Luxembourg, et les habitants de la Sarre et de la Rhénanie-Palatinat sont assurés dans ce régime allemand que la réforme entend redessiner. Quelque 52 000 résidents allemands franchissent chaque jour la frontière pour travailler au Grand-Duché — au sein d'une main-d'œuvre transfrontalière qui occupe près de la moitié des emplois du pays —, accumulant des droits à pension de part et d'autre de la frontière au titre des règles européennes de coordination.
Le débat fait aussi écho à celui du Luxembourg. Le Grand-Duché affiche le plus faible ratio de dépendance de l'UE, autour de 22 %, mais son régime général devrait dépenser plus qu'il ne perçoit dès 2026, ses réserves risquant l'épuisement vers 2045. En décembre 2025, le gouvernement de Luc Frieden a fait adopter une réforme qui a porté le taux de cotisation de 24 % à 25,5 % au 1er janvier, durci la préretraite et maintenu l'âge légal à 65 ans — un paquet plus doux que celui de Berlin, mais dicté par la même équation démographique qui s'impose désormais à tout le continent.
Questions fréquentes
- Quel serait le nouvel âge de départ à la retraite en Allemagne ?
- La loi actuelle relève l'âge standard à 67 ans d'ici 2031. La commission propose de l'indexer ensuite sur l'espérance de vie, à raison d'environ six mois par décennie, pour atteindre près de 70 ans au début des années 2090.
- En quoi consiste le nouveau pilier par capitalisation ?
- Une nouvelle cotisation, débutant à 1 % du salaire brut (0,5 % salarié et 0,5 % employeur) puis portée à 2 %, alimenterait un fonds d'investissement géré centralement, inspiré du fonds public suédois AP7.
- Quand ces mesures pourraient-elles entrer en vigueur ?
- Le ministère du Travail de Bärbel Bas doit transformer les propositions en projet de loi. Des votes au Parlement allemand sont attendus plus tard en 2026, mais l'adoption s'annonce disputée au sein de la coalition.
- Quelles conséquences pour les frontaliers et le Luxembourg ?
- Environ 52 000 Allemands travaillent chaque jour au Luxembourg et les habitants de la Sarre et de la Rhénanie-Palatinat relèvent du régime allemand réformé. Les règles européennes de coordination leur permettent d'accumuler des droits dans plusieurs pays. Le Luxembourg a mené sa propre réforme, portant les cotisations à 25,5 % au 1er janvier 2026.
Sources(14)
- 1What Germany's planned pension reform means for youThe Local Germany · thelocal.de
- 2Germany's leader pledges to reform a creaking pension system and says 'failure is not an option'Associated Press via ABC News · abcnews.com
- 3German Commission Proposes Retirement Age Hike, New Pension FundReuters via Global Banking & Finance Review · globalbankingandfinance.com
- 4Germany Bets on Sweden's Pension Model to Save Its OwnEuropean Business Magazine · europeanbusinessmagazine.com
- 5Merz vows to fully implement pension report proposing sweeping changedpa via A News · anews.com.tr
- 6How is Germany planning to reform its ailing pension system?IamExpat Germany · iamexpat.de
- 7Germany: Will pensions standoff bring Merz's government into question?Euronews · euronews.com
- 8Merz cabinetWikipedia · en.wikipedia.org
- 9Old-age dependency growing across EU regionsEurostat · ec.europa.eu
- 10Population structure and ageingEurostat · ec.europa.eu
- 11Luxembourg pension reforms to provide flexibilityInvestment & Pensions Europe (IPE) · ipe.com
- 12Pensions, health: new balances to be foundDelano · delano.lu
- 13Cross-border workers in Luxembourg: who are they and why are they important?Luxtoday.lu · luxtoday.lu
- 14Retirement age in France should be pushed back to 67 and six months, report urgesThe Connexion · connexionfrance.com
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